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CHRONIQUES
09 décembre 2016

Yvette Chauviré pour l’éternité

Elle fut la plus grande danseuse française du XXe siècle et l’une des plus grandes de l’histoire de la danse. Yvette Chauviré aurait eu cent ans l’année prochaine. La voilà partie au royaume des Sylphes et des fées qu’elle incarna si bien, tout comme d’ailleurs maintes héroïnes bien charnelles. Le monde de l’art est plus pauvre.
 

Le 20/10/2016
Gérard MANNONI
 



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  • Elle ne dansait certes plus depuis ses adieux officiels en 1972 pour une ultime Giselle aux côtés de Cyril Atanassoff. Mais elle était longtemps restée présente dans la vie de la danse, comme professeur, comme référence, capable de transmettre au moins une partie de ce qui la rendit unique, comme conférencière aussi. Pur produit de l’École de danse française, formée à l’école de l’Opéra de Paris, elle restera naturellement comme la Giselle idéale, mais son répertoire fut vaste, varié et sa carrière très internationale. Sa beauté et son intelligence artistique lui permirent aussi de paraître dans plusieurs films, la Mort du cygne, de Jean Benoit-Lévy en 1937, puis Carrousel napolitain aux côtés de la toute jeune Sophia Loren pour Ettore Gianini en 1953, Di sopra una notte pour David Montemurri en 1975 et Dominique Delouche filmera en 1986 ses masterclasses. Elle fut également la partenaire de Simone Valère dans Amphitryon 38 de Giraudoux au Théâtre Edouard VII.

    Carrière commencée tout enfant dans des figurations sur la scène de Garnier, elle ne perdait rien de ce qu’elle voyait ou entendait, Germaine Lubin dans le Chevalier à la rose, Georges Thill dans Lohengrin, Carlotta Zambelli dans Les deux pigeons. Nommée Étoile en 1941 par Serge Lifar à la création d’Istar qu’il avait fait pour elle, elle était l’image d’une perfection artistique et technique déjà enviée de tous. La technique n’était pas ce qu’elle est devenue, un concours d’acrobaties. Mais chez elle, tout était dans la manière de vivre la musique, de raffiner le geste, de donner un sens à tout. Elle créa le célèbre Grand Pas classique de Gsovski avec cette terrible diagonale où se s’enchaînent pirouettes et développés à la seconde. Aujourd’hui, la plupart des ballerines lèvent la jambe jusque derrière l’oreille : « C’est très bien. Moi je faisais un développé normal. C’était très joli aussi », commentait-elle.

    Si elle dansa Giselle dans le monde entier – à Moscou, ses admirateurs l’attendirent dehors pour lui faire un chemin de leurs capes jetées au sol et soulevèrent à bras le corps sa voiture avant de la laisser partir – elle fut aussi une étonnante Belle Hélène de Cranko, Juliette et la légendaire Ombre des Mirages de Lifar, sans oublier Nautéos et les autres ballets qu’elle créa lorsqu’elle avait joint après la guerre les Ballets de Monte-Carlo et Serge Lifar.

    D’une grande beauté, elle fit la couverture des magazines, inaugura des expositions, présida des concours d’élégance et sut surtout tirer le parti le plus extrême d’un physique moins élancé que celui de bien des danseuses actuelles. « Vous êtes une éponge » lui avait dit Lifar. Elle savait en effet aller chercher là où il le fallait ce qui pouvait lui manquer et avec un grand sens de l’autocritique, elle sut ainsi allier la précision et l’élégance françaises à la force russe et à la vivacité italienne. Elle avait des pieds parfaits, des bras sublimes et un port de tête exceptionnel.

    Elle eut pour partenaires les plus illustres danseurs, Rudolf Noureev notamment, Eric Bruhn, Cyril Atanassoff aussi. Elle aimait tout ce qui était beau et s’en inspirait spontanément. Elle partagea un temps la vie du peintre et décorateur Constantin Nepo et pratiqua elle-même à un haut niveau la peinture. Cela la passionnait. Elle collectionnait les cygnes, en porcelaine, en tableaux, en verre. Elle eut beaucoup d’élèves, qui venaient à elle pour tenter sinon de l’imiter, du moins de trouver une vérité dans ce qu’elle avait dansé de manière si unique. Les Étoiles de l’Opéra en particulier, sur plusieurs générations, ont quasiment toutes travaillé avec elle à un moment où à un autre de leur carrière. Elles ont toutes reconnu l’excellence de ce qu’elle leur a apporté. Elle aimait la modernité et comprenait tout sans problème. Commentant la version de Giselle de Mats Ek, elle remarquait : « Le prince entre et son écuyer passe entre ses jambes. On comprend tout de suite qu’ils sont homosexuels ! »

    C’était une femme charmante, restée longtemps coquette. J’eus le privilège de faire un livre sur elle. Elle me raconta en longues interviews toute sa carrière, prenant un évident plaisir à mimer à nouveau avec le haut du corps la plupart de ses rôles. Elle mettait aussi un point d’honneur à porter un turban différent pour chacune de nos rencontres qui se déroulaient dans son très joli appartement peuplé de souvenirs. Dans une pièce spéciale, elle avait gardé quasiment toutes ses robes de soirée, et lorsque l’Opéra décida de lui consacrer une soirée d’hommage, elle prit un soin extrême et touchant à choisir la robe qu’elle porterait, envisageant dans le détail l’effet que chacune pourrait produire. C’est avec le choc reçu en la voyant très jeune dans les Mirages notamment, le souvenir de cette frêle et belle dame si délicate, si féminine, au charme intact, et à l’extrême gentillesse que je garderai.




    Le 20/10/2016
    Gérard MANNONI




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