altamusica
 
       aide















 

 

Pour recevoir notre bulletin régulier,
saisissez votre e-mail :

 
désinscription




CHRONIQUES
27 mai 2016

Le Dialogue musical s’est tu
© Marco Borggreve

Avec la disparition de Nikolaus Harnoncourt, une page de musique se tourne, peut-être la plus révolutionnaire de l’histoire de l’interprétation. Le Discours musical et le Dialogue musical, ouvrages emblématiques du chef d’orchestre, ont éveillé oreilles et esprits à une manière de rendre vivante la musique du passé. Soudain, quel silence !
 

Le 08/03/2016
Thomas COUBRONNE
 



Les 3 dernières chroniques

  • Le Dialogue musical s’est tu

  • Mort d'un anticonformiste

  • Opéra de Paris 2016-2017 : 350 ans d’art lyrique

    [ Toutes les chroniques ]

     
      (ex: Harnoncourt, Opéra)



    Envoi de l'article
    à un ami

  • Il y a des génies éblouissants. Le jeune Mozart est de ceux-là. À cinq ans, il a le goût d’être évident et de plaire à tout le monde. Qu'il se mêle d’ambiguïté, de sous-entendus, de profondeur, de recherche, et il perd la faveur du public. Harnoncourt tenait plutôt de Prométhée et de Socrate. Ermite parmi les musiciens – et cela du début à la fin de sa carrière –, il conjuguait l’effort, la réflexion personnelle, le libre-arbitre, l’examen minutieux des sources sans admiration candide pour les lauriers décrétés, mais avec la modestie et l’aveu d’ignorance socratique, autrement dit à l’opposé de la fatuité avec laquelle bien des artistes parvenus d’aujourd’hui font prospérer le verger hérité de la musique ancienne.

    Par un singulier renversement, le travail, considéré dans l’Antiquité comme un avilissement et opposé à l’émancipation de l’individu, est devenu une valeur ; l'oisiveté (sans laquelle, on tend à l’oublier, l’art n’existerait pas) est devenue la mère de tous les vices. C’est probablement pourquoi le monde artistique d’aujourd’hui, narcissique et en mal de transcendance, exalte au mieux la fulgurance – au pire la spontanéité ou la routine du savoir-faire. Un artiste qui travaille ne saurait être qu’un lourdaud guère inspiré. Picasso ne cherche pas, il trouve. On aime les surdoués, les prodiges, les étoiles filantes.

    Or Harnoncourt était précisément le contraire : un artisan, besogneux, obsédé par la signification des détails plus que par leur finition, chérissant le temps passé sur son ouvrage mais refusant toute méthode, même ayant fait ses preuves sous sa propre baguette. Renouvelant inlassablement les mêmes partitions, il était surtout un artiste plus encore qu’un musicien, plus préoccupé du sens, de la portée des œuvres – dans ce qu’elles peuvent avoir parfois d’amer, de glacial, de brutal, de cruel, de noir – que maniaque chichiteux du rythme surpointé, de l’élégance de la désinence, de la rondeur de la tierce. Il préférait la tragédie de l’âme à la bureaucratie des traités, probablement parce que, les ayant abondamment fréquentés, il avait suffisamment de hauteur de vue pour admirer la forêt par-delà les arbres.

    Dès 1954, Albert Camus écrivait : « En vérité, si Prométhée revenait, les hommes d'aujourd'hui feraient comme les dieux d'alors : ils le cloueraient au rocher, au nom même de cet humanisme dont il est le premier symbole. » Et encore tout récemment, notre musicien était remercié dès le premier tour d’une écoute radiophonique à l’aveugle de la Cantate BWV 61 de Bach par de beaux esprits bien de notre temps. À Karl Richter les circonstances atténuantes de l’Ancien Régime de la tradition symphonique, à tous les autres, Républicains du baroque, la légion d’honneur de l’adhésion de principe, et naturellement rien pour l’artisan principal de la Révolution, pas assez feutré. Ainsi va la vie. Le musicien prométhéen n’aurait d’ailleurs su que faire d’une louange unanime, lui que n’intéressait que ce qui pousse à réfléchir, ce qui anime, ce qui éveille.

    Il faut donc sinon se réjouir, du moins se consoler de sa disparition. Le sage voyait dans tout progrès une perte – « sauf la piqûre d’anesthésique chez le dentiste, et encore ! ». Est-ce à dire que toute perte comporte aussi un progrès ? La mort de cet esprit pénétrant, et les hommages que ne va pas manquer de lui rendre un monde musical qui dans sa grande majorité n’a jamais aimé (à proprement parler) son travail, pourront-ils insuffler, effet ironique du consensus mou de la « bien-sonnance », un renouveau à sa démarche intègre, authentique, inconfortable et jamais rassurante ? L’humanisme n’est pas la veule acceptation de tout, mais la lucidité qui n’exclut pas la passion, le courage dans l’adversité qui ne cherche pas la polémique, l’honnêteté de suivre sa voie sans se proclamer meilleur que les autres. Une attitude dont, bien au-delà des querelles de bouffons, notre monde a plus que jamais besoin.




    Le 08/03/2016
    Thomas COUBRONNE




      A la une  |  Nous contacter   |  Haut de page  ]
     
    ©   Altamusica.com