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CHRONIQUES
03 décembre 2021

Le mystère Sinopoli
© Tanja Niemann / DGG

Le chef et compositeur italien Giuseppe Sinopoli est mort vendredi dernier, en pleine repr√©sentation d'A√Įda. En guise de testament impr√©vu paraissent simultan√©ment chez Deutsche Grammophon ses lectures de la 5e Symphonie de Bruckner et du Stabat Mater de Dvorak. Il avait cinquante-quatre ans.

 

Le 23/04/2001
Stéphane HAIK
 



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  • Comme, avant lui, Dimitri Mitropoulos, Giuseppe Sinopoli est mort en sc√®ne. Le drame s'est produit √† la fin du troisi√®me acte d'A√Įda, que l'Italien conduisait au Deutsche Oper de Berlin : au moment o√Ļ A√Įda exhortait Radam√®s de fuir, Sinopoli laissa tomber sa baguette, puis s'√©croula, aussit√īt emmen√© par les musiciens de l'orchestre et des secouristes dans les coulisses, o√Ļ il devait d√©c√©der, victime d'une crise cardiaque. Ironie du sort : le correspondant de l'Agence France-Presse rapporte que dans le programme figurait un texte sign√© par le chef. Paraphrasant l'¬Ćdipe de Sophocle, en hommage au metteur en sc√®ne allemand G√∂tz Friedrich, d√©c√©d√© l'an pass√©, cette phrase aux funestes allures : "Que le destin vous soit favorable et que vous vous souveniez toujours de moi avec joie, quand je serai mort."

    Un parcours fulgurant

    Avec ses petites lunettes de professeur Tournesol, son bouc bien dessin√©, mais sa chevelure un rien hirsute, Giuseppe Sinopoli, la cinquantaine √† peine entam√©e, ressemblait plut√īt √† un ponte scientifique post-soixante-huitard qui aurait mal tourn√©. Une simple vue de l'esprit ? Pas tout √† fait. Car ce natif de Venise t√Ęta s√©rieusement de la m√©decine. Il obtint m√™me son dipl√īme pour des travaux sur l'anthropologie criminelle, en 1972. Mais jamais il ne pr√™ta serment devant Hippocrate ; et la criminologie italienne, alors balbutiante, se passa de ses lumi√®res. Apr√®s des √©tudes musicales √† Venise, qu'il mena parall√®lement √† ses ann√©es de fac √† Padoue, il suivit les cours de composition de Karlheinz Stockhausen et Bruno Maderna, avant de rejoindre Franco Donatoni √† Sienne : c'est l'√©poque de ses premi√®res oeuvres, dans le droit fil du s√©rialisme triomphant, tel que Boulez voulait encore l'imposer manu militari. De simples brouillons. Jusqu'√† cette ann√©e 81, o√Ļ Sinopoli remporta un succ√®s consid√©rable √† Munich, avec un op√©ra sur Lou Salom√©, admir√©e de Nietzsche et de Rilke, qui perdit ses inhibitions au contact de Freud. "Standing ovation". Mais Boulez le toisa en ces termes : " Sinopoli √©tait compositeur, le voici devenu romantique !"

    Un chef très controversé

    Heureusement, la direction d'orchestre le passionnait tout autant. D√®s 1975, il fonda l'Ensemble Maderna, destin√© √† interpr√©ter le r√©pertoire contemporain. D'une mani√®re fulgurante, ph√©nom√®ne au demeurant assez rare dans toute l'histoire de la direction d'orchestre, il trouva sa place dans le gotha. Sans beaucoup de sueur. Sans concours remport√©s. Sans ann√©es de gal√®re. En √† peine deux d√©cennies d'activit√© pleine, de 1981 √† 2001, il fut l'invit√© de marque des plus grands th√©√Ętres lyriques, de la Scala au Met de New York, de la Fenice de Venise √† l'Op√©ra de Vienne. On s'int√©ressa rapidement √† cet atypique du circuit : tour √† tour, il fut chef principal de l'Orchestre Philharmonia (1984-1994), de l'Acad√©mie Sainte C√©cile de Rome (1980-1989) et directeur musical de l'Orchestre de la Staatskapelle de Dresde (depuis 1992). Il faut dire que Sinopoli fut √† bonne √©cole, en fr√©quentant avec assiduit√© les cours de Hans Swarowsky √† Vienne. V√©ritable gourou de la baguette, ce dernier forma rien moins qu'Abbado et Mehta. Mais l√† s'arr√™te la comparaison avec Sinopoli.


    Sinopoli est un myst√®re autant qu'un paradoxe : chef tr√®s "jet set" et musicien honni autant par ses pairs que par une large frange de la critique internationale, il eut √† ferrailler dur pour tenter en vain de gagner une certaine respectabilit√©. Sympathique, intelligent, bien intentionn√© √† l'√©gard des ses confr√®res, cet homme aurait pourtant √©t√© pendant deux d√©cennies la plaie des musiciens qu'il dirigeait. Dans son livre "Maestro. Mythes et r√©alit√©s des grands chefs d'orchestre", paru chez Jean-Claude Latt√®s, le journaliste-pol√©miste britannique Norman Lebrecht r√©sume en quelques mots la probl√©matique : "Ce qui horripile les musiciens, c'est tout simplement le sort que Sinopoli fait subir √† la musique qu'il dirige." Et √† l'occasion d'un avant-papier sur l'un de ses concerts londoniens, un journaliste eut ces propos en forme de mise √† mort : "Au fur et √† mesure qu'approche le moment du concert, nous nous sentons gagn√©s par l'angoisse. Sinopoli va-t-il m√©tamorphoser sous nos yeux un nouveau chef-d'oeuvre ? S'appr√™te-t-il √† nous le montrer sous un √©clairage inou√Į ?"

    Folles rumeurs

    Mais il n'y a pas que les journalistes qui lui taill√®rent des croupi√®res. Certains chefs manifest√®rent aussi leur r√©probation. Un cas rarissime, tout de m√™me. Un fiasco, que ces ann√©es pass√©es √† la direction du Philharmonia. √Ä tel point que Simon Rattle et Vladimir Ashkenazy d√©clin√®rent tout offre √©manant de l'orchestre fond√© par Walter Legge, tandis que Riccardo Muti ¬Ė son pr√©d√©cesseur ¬Ė aurait menac√© la phalange londonienne d'un proc√®s, si elle persistait √† indiquer son nom dans les programmes ! Il semblerait, √©galement, que l'Orchestre philharmonique de Berlin ait pr√©f√©r√© annuler une s√©ance d'enregistrement, suite √† un concert o√Ļ le chef italien s'√©tait tout bonnement perdu dans la partition Du jamais vu √† ce niveau-l√†. Dixit Lebrecht. Ajoutez √† cela de folles rumeurs concernant son contrat avec Deutsche Grammophon : sa famille aurait eu quelques jetons de pr√©sence au sein du conseil d'administration de la soci√©t√© de Hambourg, qui aurait grandement facilit√© la carri√®re de l'ex-√©tudiant en m√©decine.

    Une hypothèse jamais confirmée par les dirigeants de la firme phonographique. Jamais démentie, non plus. Quoi qu'il en soit, au terme d'une carrière menée tambour battant, Sinopoli aura gravé une petite soixantaine de disques pour l'étiquette jaune, essentiellement les grandes oeuvres du répertoire lyrique, et une petite dizaine chez Teldec, avec des oeuvres jugées plus difficiles, moins commerciales : à l'exception d'une Carmen et d'une Femme sans ombre, place nette a été faite aux deux Viennois, Berg et Schoenberg. Sinopoli n'avait donc pas oublié ses premières amours.

    Un musicien de la Psyché

    Loin, toutefois, de correspondre aux crit√®res d'interpr√©tation de la musique contemporaine, c'est dans l'op√©ra que Sinopoli trouva un semblant de salut. Dans Puccini (Tosca), Strauss (Salom√©), Verdi (Nabucco) et Wagner (Tannh√§user). Les chanteurs aimaient travailler √† ses c√īt√©s, et certains ne tarissaient pas d'√©loges √† son endroit, alors qu'un nombre non n√©gligeable de passionn√©s d'op√©ras lui reconnaissaient m√™me un talent rare. Norman Lebrecht cite l'exemple de ce thurif√©raire de l'Italien, qui justifiait les choix de son idole par le fait que la musique repr√©sentait, en fait, les contradictions de la vie, les labyrinthes de l'esprit. "Pour lui, il existe un lien essentiel entre la forme musicale et l'environnement psychologique qui a pr√©sid√© √† son √©laboration (
    ) C'est une névrose qui pousse l'artiste à introduire sa sensibilité dans une forme artistique. L'artiste libère sa névrose et, du coup, il s'en délivre lui-même."


    Fumeuse th√©orie, de toute √©vidence, √† mille lieux de la musique, en tout cas. Il n'emp√™che que cet Italien, qu'un Toscanini renierait sans doute, n'a jamais cess√© de s'attirer les bonnes gr√Ęces de certains dirigeants d'Op√©ras, et pas les moins exigeants d'entre eux. √Ä l'annonce de sa mort, depuis Bayreuth, Wolfgang Wagner a regrett√© dans un communiqu√© la perte d'un "des chefs d'orchestre contemporains les plus importants". Cet √©t√©, il devait venir de nouveau sur la colline sacr√©e y diriger le Ring. Il venait de signer un contrat avec l'Op√©ra de Dresde pour en devenir le directeur musical √† compter de 2003. Sinopoli venant de passer la baguette √† gauche, son myst√®re restera donc entier.




    Le 23/04/2001
    Stéphane HAIK




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