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CHRONIQUES
16 octobre 2019

Un choc Fantastique

Parce que longtemps la musique de Berlioz √©tait rest√©e pour David Cairns ¬ę¬†un livre scell√©¬†¬Ľ, il fallait au grand critique anglais un √©v√©nement extraordinaire pour faire de lui le berliozien inconditionnel qu'il est devenu. Par contrecoup, il d√©livre aujourd'hui deux imposants volumes sur le compositeur, deux essentiels de demain.
 

Le 25/11/2002
Françoise MALETTRA
 



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  • Pour David Cairns, le choc se produisit en 1957 avec une repr√©sentation des Troyens √† Covent Garden, confirm√© quelque temps plus tard par La Damnation de Faust, o√Ļ l'auteur occupait le pupitre de percussions (!).

    Depuis, David Cairns a étayé sa découverte d'une somme impressionnante de connaissances et d'émotions sans cesse réactivées, passant au crible les écrits du musicien, la correspondance, les journaux intimes (jusqu'aux livres de compte
    ), en s'effor√ßant de rester objectif, parfois critique, en particulier devant les M√©moires, selon lui ¬ę¬†une oeuvre didactique, plus qu'une confession¬†¬Ľ, en essayant toujours de serrer la v√©rit√© au plus pr√®s, voire de la compl√©ter.

    Les centaines de lettres in√©dites mises √† jour dans la Correspondance g√©n√©rale d'Hector Berlioz publi√©e chez Flammarion, lui permettent d'apporter un √©clairage nouveau sur les ann√©es d'apprentissage dans le d√©sert musical du cercle familial et les d√©buts du musicien qui forment le corps du premier volume¬†: l'arriv√©e dans le Paris de la Restauration, l'incompr√©hension des milieux officiel contre les amiti√©s durables et ¬ę¬†consolantes¬†¬Ľ avec les principaux acteurs du mouvement romantique, le Prix de Rome longtemps diff√©r√©, et ¬ę¬†l'adoration secr√®te¬†¬Ľ, loin encore d'√™tre partag√©e, pour la com√©dienne anglaise Harriett Smithson.

    Et au milieu de toutes ces turbulences, le coup de tonnerre de La Symphonie fantastique, le 9¬†d√©cembre 1832, au Conservatoire de Paris. Et l√†, David Cairns bat en br√®che, avec des vibrations dans la plume, les ¬ę¬†sp√©culations oiseuses¬†¬Ľ sur la musique √† programme¬†: ¬ę¬†La musique tient bon, alors que le programme s'√©vapore dans le vide.¬†¬Ľ

    Les oeuvres, dans ce long parcours, ne font pas l'objet d'analyses s√©par√©es, mais s'int√®grent tout naturellement dans le texte qu'elles dominent de leur pr√©sence. C'est un portrait de l'inspiratrice de la Fantastique qui ouvre le second volume¬†: Harriett enfin conquise, au charme ¬ę¬†si puissant¬†¬Ľ, capable de ¬ę¬†si grands ravages¬†¬Ľ,et qui finira par consentir au mariage.

    Un long chapitre lui succ√®de sur le Berlioz feuilletoniste au Journal des d√©bats, ¬ę¬†plein d'humour et d'ironie, sans complaisance, mais toujours civilis√©¬†¬Ľ, avec quelques acc√®s de rage sur les manoeuvres de diversion oblig√©es (¬ę¬†A quels mis√©rables m√©nagements ne suis-je pas contraint. Que de concessions faites aux relations sociales, et m√™me √† l'opinion publique¬†¬Ľ).

    C'est le temps de la servitude et de la grandeur, le temps des illusions perdues avec l'√©chec de Benvenuto Cellini, et le d√©but de l'errance √† travers l'Europe¬†: l'Allemagne, La Russie, l'Angleterre surtout, o√Ļ l'on reconna√ģtra en lui l'un des meilleurs chefs du si√®cle, et o√Ļ il choisira de s'exiler apr√®s la d√©faite cuisante de La Damnation de Faust √† l'Op√©ra-Comique en 1846¬†: ¬ę¬†Ma musique a pris sur le public anglais comme le feu sur une tra√ģn√©e de poudre.¬†¬Ľ (Et on ne s'√©tonnera pas que David Cairns s'attarde sur cette p√©riode avec une √©vidente d√©lectation).

    Mais les concerts londoniens ne permettent pas à Berlioz de gagner sa vie, et il faut repartir, avec la certitude d'être de trop sur terre. Le Te Deum de 1850 va sanctionner cette vision du monde qui s'est durcie : le Dieu qu'on y implore reste terriblement distant, et son jugement implacable.

    Encore une fois, la reconnaissance viendra d'ailleurs. Il faudra le triomphe de Benvenuto Cellini √† Weimar, mont√© gr√Ęce √† l'appui de Liszt, l'ami ind√©fectible, pour que Paris salut enfin La Damnation et Les Nuits d'√©t√©, et que l'√©crivain remporte son plus grand succ√®s avec Les Soir√©es de l'orchestre.

    Quant au dossier des Troyens, il inspire √† David Cairns des pages d'un enthousiasme √† la mesure de celui de Berlioz qui √©crit¬†: ¬ę¬†Quel grand compositeur que ce Virgile, quel m√©lodiste, quel harmoniste¬†!¬†¬Ľ Berlioz qui conna√ģtra l'amertume de n'avoir entendu de son vivant que des extraits de son oeuvre ma√ģtresse, la d√©crivant comme ¬ę¬†Une grande machine dramatique, un grand po√®me, une mer de musique.¬†¬Ľ

    La correspondance qui accompagne les trois ann√©es de composition de l'op√©ra est extr√™mement pr√©cieuse, David Cairns choisissant de s'effacer derri√®re son h√©ros pour lui donner la parole. Il la reprend pour faire entrer en sc√®ne Wagner¬†: il ne s'agit plus ici du vainqueur de Berlioz, de l'annonciateur de la nouvelle musique contre celle du pass√©, mais du face √† face entre deux forces antinomiques, dont il analyse les incompatibilit√©s esth√©tiques et id√©ologiques. M√™me si, √† propos de l'√©chec retentissant de Tannha√ľser, il reprend la petite phrase assassine de Berlioz¬†: ¬ę¬†La presse est unanime pour l'exterminer, je suis bien veng√©¬†!¬†¬Ľ

    Enfin √† m√©diter, cet avertissement de David Cairns¬†: ¬ę¬†Les g√©nies cr√©ateurs sont des myst√®res pour qui n'est pas des leurs. Nous les suivons toujours √† quelque distance en arri√®re, et les apercevons rarement de face. Mais on ne saurait faire demi-tour une fois lanc√© dans cette qu√™te.¬†¬Ľ Dans le cas pr√©sent, si le g√©nie n'a pas livr√© tous ses secrets, les deux ouvrages de Cairns ont de quoi exaucer bien des v¬úux de m√©lomanes.





    HECTOR BERLIOZ
    David Cairns
    Volume I : La formation d'un artiste (1803-1832)
    Volume II : Servitude et grandeur (1832-1869)
    √Čditions Fayard (Vo.1¬†: 710 pages, 32¬†¬Ä - Vol.2¬†: 943 pages, 35¬†¬Ä)




    Le 25/11/2002
    Françoise MALETTRA




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