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CHRONIQUES
03 décembre 2021

Marijana Mijanovic, l'ambiguïté du naturel

Silhouette longiligne et timbre de bronze, Marijana Mijanovic est apparue sur le sable d'Ithaque, incandescente Pénélope, puis, vocalise guerrière et verbe héroïque, César troublant d'androgynie. Bradamante née d'une Alcina d'ouverture aux mille sortilèges, la contralto serbe sera la Vitellia vivaldienne de la première française de Tito Manlio au Festival de Beaune.
 

Le 26/07/2005
Mehdi MAHDAVI
 



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  • A peine le Choeur des Musiciens du Louvre a-t-il accueilli Jules CĂ©sar en vainqueur sur le sol de l'Egypte de bande dessinĂ©e imaginĂ©e par Nicholas Hytner qu'une voix Ă©trange s'Ă©lève de la fosse du Palais Garnier. David Daniels ayant rendu les armes Ă  l'issue d'une première houleuse, Marijana Mijanovic remporte sa victoire la plus inattendue, la plus Ă©clatante sur les abysses haendĂ©liens dès l'aria liminaire. Impossible, jusqu'au choeur final, d'en croire ses oreilles, tant s'Ă©panouit avec naturel ce bronze Ă©clatant d'ambiguĂŻtĂ© guerrière, grave supĂ©lcral et aigu claironnant : mĂŞme l'assistant, qui, tant bien que mal, mime le rĂ´le sur scène, s'interrompt comme abasourdi pour Ă©couter cette voix inouĂŻe – personne, Ă  vrai dire, ne le regarde, les yeux happĂ©s par ce corps svelte et androgyne qui en dit bien plus long sur CĂ©sar que n'importe quelle mise en scène, comme un rĂŞve Ă©veillĂ©.

    Alors seulement reviennent en mĂ©moire les Ă©chos Ă©merveillĂ©s d'un Retour d'Ulysse aixois : la production miraculeuse d'Adrian Noble a depuis fait le tour du monde, rĂ©vĂ©lant de Londres Ă  New York les larmes profondes de la jeune contralto serbe, dĂ©couverte par William Christie : « J'ai auditionnĂ© pour lui, et il m'a offert plusieurs projets : des Madrigaux de Monteverdi sur un ballet de Jiři Kylián, puis doublure de Bradamante dans Alcina, et bien sĂ»r PĂ©nĂ©lope Â».

    Rencontre dĂ©cisive, qui lui ouvre les voies d'un rĂ©pertoire qu'elle avait jusqu'alors peu frĂ©quentĂ© : « Je suis allĂ©e au conservatoire comme toute autre Ă©tudiante en musique, Ă  Amsterdam, et je chantais toutes sortes de choses. Mon professeur a toujours voulu que je sois mezzo-soprano, en me persuadant que toutes les mezzos avaient un grave comme le mien : j'ai donc essayĂ©, et je suis heureuse d'avoir travaillĂ© mon aigu, mais ma couleur naturelle s'Ă©panouit dans les tessitures plus graves. Comme ma vocalisation est facile et que mon physique est parfait pour les rĂ´les masculins, les possibilitĂ©s sont très vastes dans le rĂ©pertoire baroque Â».

    Le choc d'un Jules CĂ©sar avec Minkowski

    FrappĂ© par l'Ă©vidence, Marc Minkowski lui propose d'emblĂ©e Jules CĂ©sar, Ă  Amsterdam: « J'ai eu un choc. Mon agent m'a conseillĂ© de ne pas le faire, mais Minkowski a insistĂ©. Tout est allĂ© Ă  une telle vitesse dans ma carrière que mon corps n'a pas rĂ©sistĂ© : au moment le plus dĂ©cisif, ma voix a Ă©tĂ© brĂ»lĂ©e par des problèmes de reflux gastrique. Mais cette interruption forcĂ©e m'a Ă©tĂ© très profitable, parce que j'ai pu rĂ©aliser que les choses allaient trop vite pour mon corps, et rĂ©flĂ©chir Ă  cette nouvelle vie : soudain, mon agenda Ă©tait plein, et j'ai dĂ» m'adapter Ă  ce nouveau rythme Â».

    Couronnement d'une tournĂ©e triomphale, l'enregistrement de Jules CĂ©sar constitue la plus belle revanche sur un corps apprivoisĂ©. Car le disque s'empare immĂ©diatement de cette voix singulière, sans toutefois la cantonner dans les travestis auxquels semblent la prĂ©disposer ses accents les plus virils : « J'espère qu'il y aura beaucoup de rĂ´les fĂ©minins dans ma carrière, car après tout, je suis une femme ! Mais j'aime beaucoup les rĂ´les masculins. Je pense d'ailleurs Ă  mes rĂ´les davantage en termes de personnalitĂ© que de sexe. Il est vrai que beaucoup de gens me disent que mon timbre est androgyne, mais cela n'a rien d'artificiel. La nature m'a donnĂ© cette voix, qui est aussi grave quand je parle – quand je rĂ©ponds au tĂ©lĂ©phone, on m'appelle toujours Monsieur ! Â»

    Beaune en théâtre privilégié des ambiguïtés

    Par deux fois, le Festival International d'Opéra Baroque de Beaune aura été cette année le théâtre privilégié de ces ambiguïtés : créée par la contralto Maria Caterina Negri, spécialiste des travestis, la Bradamante d'Alcina s'empare des armes, de l'apparence même de son frère Ricciardo pour sauver son amant Ruggiero des griffes de la magicienne, rôle idéal pour une interprète capable de nourrir les vocalises les plus vindicatives d'une vibrante fragilité.

    Mais la plus grande dĂ©couverte sera le Tito Manlio de Vivaldi dirigĂ© par Ottavio Dantone en première française le 30 juillet, dont la contralto serbe ressuscitera la très fĂ©minine Vitellia, entourĂ©e de ses partenaires d'Alcina : « Lorsqu'on recrĂ©e un rĂ´le, il faut vraiment partir de zĂ©ro, traduire toute la pièce, que l'on ne peut gĂ©nĂ©ralement pas Ă©couter : cela reprĂ©sente beaucoup de travail. Mais comme il n'existe aucune rĂ©fĂ©rence, nous sommes plus libres de marquer le personnage de notre empreinte Â».

    CĂ©sar ou PersĂ©e, Asteria ou PĂ©nĂ©lope, Marijana Mijanovic les aborde d'ailleurs avec la mĂŞme libertĂ©, la mĂŞme soif de dĂ©couverte : « Le rĂ´le de mes rĂŞves, c'est le prochain : le rĂ´le que je veux comprendre, le personnage que je veux ĂŞtre, pour lequel j'abandonne ma personnalitĂ©. On peut avoir une idĂ©e prĂ©conçue d'un rĂ´le, mais on doit toujours se laisser surprendre quand on commence Ă  le chanter Â».

    Pour mieux exprimer les émotions les plus rares, explorer cette profondeur des sentiments qui est le privilège de l'art, et se montrer digne de la confiance des chefs qui, de Christie à Herreweghe, de Minkowski à Jacobs, se sont penchés, doctes fées sur le berceau d'une troublante princesse, sur la plus fulgurante des jeunes carrières.




    Le 26/07/2005
    Mehdi MAHDAVI




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