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CHRONIQUES
21 mai 2018

Marijana Mijanovic, l'ambiguïté du naturel

Silhouette longiligne et timbre de bronze, Marijana Mijanovic est apparue sur le sable d'Ithaque, incandescente Pénélope, puis, vocalise guerrière et verbe héroïque, César troublant d'androgynie. Bradamante née d'une Alcina d'ouverture aux mille sortilèges, la contralto serbe sera la Vitellia vivaldienne de la première française de Tito Manlio au Festival de Beaune.
 

Le 26/07/2005
Mehdi MAHDAVI
 



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  • A peine le Choeur des Musiciens du Louvre a-t-il accueilli Jules César en vainqueur sur le sol de l'Egypte de bande dessinée imaginée par Nicholas Hytner qu'une voix étrange s'élève de la fosse du Palais Garnier. David Daniels ayant rendu les armes à l'issue d'une première houleuse, Marijana Mijanovic remporte sa victoire la plus inattendue, la plus éclatante sur les abysses haendéliens dès l'aria liminaire. Impossible, jusqu'au choeur final, d'en croire ses oreilles, tant s'épanouit avec naturel ce bronze éclatant d'ambiguïté guerrière, grave supélcral et aigu claironnant : même l'assistant, qui, tant bien que mal, mime le rôle sur scène, s'interrompt comme abasourdi pour écouter cette voix inouïe ? personne, à vrai dire, ne le regarde, les yeux happés par ce corps svelte et androgyne qui en dit bien plus long sur César que n'importe quelle mise en scène, comme un rêve éveillé.

    Alors seulement reviennent en mémoire les échos émerveillés d'un Retour d'Ulysse aixois : la production miraculeuse d'Adrian Noble a depuis fait le tour du monde, révélant de Londres à New York les larmes profondes de la jeune contralto serbe, découverte par William Christie : « J'ai auditionné pour lui, et il m'a offert plusieurs projets : des Madrigaux de Monteverdi sur un ballet de Jiři Kylián, puis doublure de Bradamante dans Alcina, et bien sûr Pénélope ».

    Rencontre décisive, qui lui ouvre les voies d'un répertoire qu'elle avait jusqu'alors peu fréquenté : « Je suis allée au conservatoire comme toute autre étudiante en musique, à Amsterdam, et je chantais toutes sortes de choses. Mon professeur a toujours voulu que je sois mezzo-soprano, en me persuadant que toutes les mezzos avaient un grave comme le mien : j'ai donc essayé, et je suis heureuse d'avoir travaillé mon aigu, mais ma couleur naturelle s'épanouit dans les tessitures plus graves. Comme ma vocalisation est facile et que mon physique est parfait pour les rôles masculins, les possibilités sont très vastes dans le répertoire baroque ».

    Le choc d'un Jules César avec Minkowski

    Frappé par l'évidence, Marc Minkowski lui propose d'emblée Jules César, à Amsterdam: « J'ai eu un choc. Mon agent m'a conseillé de ne pas le faire, mais Minkowski a insisté. Tout est allé à une telle vitesse dans ma carrière que mon corps n'a pas résisté : au moment le plus décisif, ma voix a été brûlée par des problèmes de reflux gastrique. Mais cette interruption forcée m'a été très profitable, parce que j'ai pu réaliser que les choses allaient trop vite pour mon corps, et réfléchir à cette nouvelle vie : soudain, mon agenda était plein, et j'ai dû m'adapter à ce nouveau rythme ».

    Couronnement d'une tournée triomphale, l'enregistrement de Jules César constitue la plus belle revanche sur un corps apprivoisé. Car le disque s'empare immédiatement de cette voix singulière, sans toutefois la cantonner dans les travestis auxquels semblent la prédisposer ses accents les plus virils : « J'espère qu'il y aura beaucoup de rôles féminins dans ma carrière, car après tout, je suis une femme ! Mais j'aime beaucoup les rôles masculins. Je pense d'ailleurs à mes rôles davantage en termes de personnalité que de sexe. Il est vrai que beaucoup de gens me disent que mon timbre est androgyne, mais cela n'a rien d'artificiel. La nature m'a donné cette voix, qui est aussi grave quand je parle ? quand je réponds au téléphone, on m'appelle toujours Monsieur ! »

    Beaune en théâtre privilégié des ambiguïtés

    Par deux fois, le Festival International d'Opéra Baroque de Beaune aura été cette année le théâtre privilégié de ces ambiguïtés : créée par la contralto Maria Caterina Negri, spécialiste des travestis, la Bradamante d'Alcina s'empare des armes, de l'apparence même de son frère Ricciardo pour sauver son amant Ruggiero des griffes de la magicienne, rôle idéal pour une interprète capable de nourrir les vocalises les plus vindicatives d'une vibrante fragilité.

    Mais la plus grande découverte sera le Tito Manlio de Vivaldi dirigé par Ottavio Dantone en première française le 30 juillet, dont la contralto serbe ressuscitera la très féminine Vitellia, entourée de ses partenaires d'Alcina : « Lorsqu'on recrée un rôle, il faut vraiment partir de zéro, traduire toute la pièce, que l'on ne peut généralement pas écouter : cela représente beaucoup de travail. Mais comme il n'existe aucune référence, nous sommes plus libres de marquer le personnage de notre empreinte ».

    César ou Persée, Asteria ou Pénélope, Marijana Mijanovic les aborde d'ailleurs avec la même liberté, la même soif de découverte : « Le rôle de mes rêves, c'est le prochain : le rôle que je veux comprendre, le personnage que je veux être, pour lequel j'abandonne ma personnalité. On peut avoir une idée préconçue d'un rôle, mais on doit toujours se laisser surprendre quand on commence à le chanter ».

    Pour mieux exprimer les émotions les plus rares, explorer cette profondeur des sentiments qui est le privilège de l'art, et se montrer digne de la confiance des chefs qui, de Christie à Herreweghe, de Minkowski à Jacobs, se sont penchés, doctes fées sur le berceau d'une troublante princesse, sur la plus fulgurante des jeunes carrières.




    Le 26/07/2005
    Mehdi MAHDAVI




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