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CHRONIQUES
19 septembre 2019

Sablé 2005 :
√Čtincelles baroques

© Ana Bloom

De villages en √©glises, l'art baroque investit la Sarthe et la Mayenne √† l'occasion du Festival de Sabl√©. Et le rythme soutenu des concerts n'effraie en rien les festivaliers venus retrouver la famille d'artiste que Jean-Bernard Meunier a su constituer √† force de passion. De Christina Pluhar √† Pierre Hanta√Į, en passant par Herv√© Niquet, les grands moments de musique n'ont pas manqu√©.
 

Le 05/09/2005
Mehdi MAHDAVI
 



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  • Dix jours durant, Sabl√©-sur-Sarthe vit au rythme de l'art baroque, √† travers l'Acad√©mie bien s√Ľr, lieu de rencontre privil√©gi√© entre musiciens de toutes les g√©n√©rations, et un Festival sans appr√™t, favorisant les d√©couvertes, prestigieux sans pour autant se parer de th√©matiques redondantes, espace de libert√© de la danse, du th√©√Ętre et de la musique sans concession √† la mode. Un certain esprit artisanal perdure, offrant aux artistes la possibilit√© de prendre des risques, tant le public est ici attentif et solidaire, sans distiller cet ennui poli qui, de Paris, tente de gagner les festivals les plus hupp√©s.

    Rien de tel √† Sabl√©, o√Ļ l'on vient en famille, traversant champs et villages, glaner quelques moments de gr√Ęce, tel le concert donn√© par l'Arpeggiata de Christina Pluhar en l'√©glise de Meslay-du-Maine. Accompagn√©e de Nuria Rial et de Philippe Jaroussky, la harpiste autrichienne pr√©sentait un nouveau programme de madrigaux, cantates, canzonette et scherzi musicali.

    Philippe Jaroussky, petit satyre

    Si quelques d√©s√©quilibres entre solos et duos, quelques attaques incertaines viennent rappeler qu'il s'agit bien d'une premi√®re, la magie op√®re d√®s les premi√®res notes de Ninfa bella, duo buffo extrait de la Calisto de Cavalli, o√Ļ Philippe Jaroussky joue avec d√©lectation les petits satyres face √† la Lymph√©e inflexible de Nuria Rial, encha√ģn√© avec un sens du contraste extravagant √† l'envo√Ľtant Lumi, potete piangere de Giovanni Legrenzi, dont les voix s'accordent √† merveille, m√™lant le velours s√©raphique du contre-t√©nor aux perles d'or de la soprano.

    Il faudra certes attendre le duo final du Couronnement de Popp√©e pour atteindre √† nouveau cet √©tat de gr√Ęce, la musicalit√© intime de Nuria Rial se complaisant trop souvent dans la demi-teinte, sans que la voix montre de r√©elles capacit√©s √† s'√©panouir, alors que Philippe Jaroussky peine √† retrouver les graves r√©cemment conquis, mais Christina Pluhar ne cesse d'alimenter le choc des passions, guide inspir√© d'un voyage onirique √† travers les affetti seicentesques, parfois bouscul√©s par les d√©mons improvisateurs de l'Arpeggiata, jusqu'√† l'exaltation de la couleur et du rythme.

    Honnestes curieux mais pas authentiquement virtuoses

    Dans un programme enti√®rement consacr√© √† Bach, l'Assembl√©e de Honnestes Curieux ne peut √©videmment pr√©tendre √† une telle libert√© d'invention. Surtout, peu flatt√©s par l'acoustique de l'√©glise Saint-Thomas de la Fl√®che, le hautbo√Įste Antoine Torunczyk et plus encore le fl√Ľtiste Manuel Granatiero ne parviennent pas √† se montrer authentiquement virtuoses, d'autant que le continuo tend √† les √©craser du violone de Baldomero Barciela. Quant √† la Cantate du mariage BWV 202, elle vaut davantage par ses qualit√©s instrumentales ¬Ė le violon solo d'Amandine Beyer et, malgr√© la justesse al√©atoire, le violoncelle de Marco Cecato ¬Ė que par la prestation de la soprano Anne Magou√ęt dont les efforts d'articulation brisent la ligne et troublent l'intonation.

    De l'Allemagne de Bach √† la France de Charpentier, de la cantate nuptiale √† la Messe √† double choeur, le festivalier l√©g√®rement assoupi se voit contraint √† un grand √©cart stylistique des plus stimulants. Dans le cadre id√©al de la Chapelle Saint-Louis, Herv√© Niquet d√©ploie son Concert Spirituel avec ampleur et souplesse, en un flot continu de musique avare de contrastes et un rien monochrome. Si cette lin√©arit√© manque √† plusieurs reprises d'asphyxier la Messe √† 8 voix et 8 violons et fl√Ľtes (H. 3), un souffle nouveau porte le Te Deum √† 8 voix avec fl√Ľtes et violons (H. 145), si souvent √©clips√© par le num√©ro d'opus suivant consacr√© par l'Eurovision. Parmi les solistes, il convient de distinguer les remarquables interventions d'Emiliano Gonzalez-Toro, d'une parfaite √©loquence dans l'√©rection de ces monuments √† la grande forme.

    Une étourdissante joute musicale

    Du seul clavecin, et quoi qu'il touche, Pierre Hanta√Į b√Ętit √† son tour, dans la plus modestes √©glise de Morannes, une cath√©drale sonore, √† l'architecture implacable. De Byrd √† Scarlatti, en passant par Froberger et Bach, le claveciniste fran√ßais se livre √† une √©tourdissante joute musicale ¬Ė allons jusqu'√† dire une bataille sans merci contre les limites de l'instrument, dont il sait tirer une ampleur, des sonorit√©s inou√Įes, pour que l'id√©e transcende la technique, √©poustouflante. Hanta√Į surprend, ass√®ne, tend un discours sans rupture, jamais ne propose, toujours s'impose.

    Les Telemann et les Bach de Musica Antiqua Köln, malgré leur son inimitable, sombre, presque bourru, ne peuvent lutter contre l'infinie complexité que le claveciniste imprime à chaque pièce. De ce concert éclair, assuré avec une brutalité uniforme, ne persiste qu'une impression de conformisme, comme si Reinhard Goebel et ses musiciens se devaient de coller à l'image préétablie de l'ensemble pionnier et bardé de prix.

    Nulle place ici pour ces prises de risques, parfois jusqu'au bord du gouffre, cette étincelle même à l'origine de l'incandescence d'une interprétation musicale, que le Festival de Sablé pourrait se targuer, s'il ne se nourrissait de passion si authentique, si conviviale, de raviver chaque année.




    Le 05/09/2005
    Mehdi MAHDAVI




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