altamusica
 
       aide















 

 

Pour recevoir notre bulletin régulier,
saisissez votre e-mail :

 
désinscription




CHRONIQUES
18 février 2018

Un Château en Suède
© Bo Ljungblom

?uvre rare, chanteur aphone, doublure hasardeuse, l'équation n'avait guère réussi à la Medea de Cherubini présentée en juillet dernier au Théâtre du Châtelet. Pour Zoroastre, pas même de doublure, mais une contrainte : jouer pour les caméras. Au moins la magie du Théâtre de Drottningholm opère-t-elle. Et puis, ce sont les risques du métier !
 

Le 19/07/2006
Mehdi MAHDAVI
 



Les 3 dernières chroniques

  • Le Staatsoper unter den Linden rouvre ses portes

  • Le géant terrassé

  • Pierre Henry, immortel pour les temps futurs

    [ Toutes les chroniques ]

     
      (ex: Harnoncourt, Opéra)



    Envoi de l'article
    à un ami

  • Chers lecteurs,

    J'aurais aimé, à mon tour, vous conter les mille beautés de cette production de la seconde version de Zoroastre de Rameau, née de la fructueuse collaboration entre Christophe Rousset et Pierre Audi, et tant encensée depuis sa création l'été dernier, de Drottningholm à Amsterdam. Le sort en a malheureusement décidé autrement, et les quelques centaines de spectateurs ? dont votre serviteur ? venus partager avec artistes et musiciens une expérience inoubliable ont sans doute regagné leurs pénates frustrés, sinon tout à fait bredouilles.

    Tout avait pourtant si bien commencé. Pour qui ne supporte pas la canicule parisienne, la fraîcheur suédoise, rehaussée jusqu'à la douceur par un soleil éclatant, constitue un véritable baume, climat particulièrement propice à la voix ? du moins le pensais-je ?, à en croire l'inaltérabilité d'un vivier de chanteurs couronné par les noms les plus justement célébrés.

    Disparue en janvier dernier, Birgit Nilsson se voit ainsi offrir un vibrant hommage à travers une exposition présentée au Musée de la Danse : photographies, costumes de scène, et trop rares archives de la télévision suédoise retracent l'extraordinaire carrière du plus grand soprano dramatique de la seconde moitié du XXe siècle. Entendre retentir cette voix d'airain au souffle inépuisable à quelques pas seulement du théâtre où elle fit ses débuts en 1946 est une expérience saisissante, du moins pour qui n'a pas eu le privilège de voir ce phénomène vocal sur scène.

    Les plaisirs prodigués par la traversée du Lac Mälaren, depuis l'Hôtel de Ville jusqu'à l'Île de Lovön, sont évidemment d'une nature bien plus délicate. Et il faut, pour que ceux-ci soient complets, dîner sur ce pittoresque bateau à vapeur, bercé par les flots sombres mais paisibles. À l'instar de ces délices exquisément simples, l'arrivée à Drottningholm n'a rien de spectaculaire : la résidence de la famille royale de Suède est un château à taille humaine dominant le lac, et le théâtre, qui lui fait face, n'a rien de somptueux qui distinguerait sa façade des modestes bâtiments qui l'entourent.

    Pourtant, l'oeuvre de l'architecte Carl Fredrik Adelcrantz, achevée en 1766, et complétée par Louis-Jean Desprez en 1791, vaut à elle seule le voyage, authentique joyau inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco depuis 1991. Eclairée par des bougies, électrifiées depuis la réouverture du théâtre en 1922, comme une concession à la sécurité plus qu'à la modernité, la salle pourrait n'être qu'un décor en papier mâché, stuc, et bois. Mais contrairement au théâtre de la Reine à Trianon, quasiment contemporain et qui n'est plus aujourd'hui qu'une pièce de musée, le théâtre du Château de Drottningholm s'anime chaque été au son des instruments d'époque, écrin unique et idéal dont les 454 places, déployées dans une salle tout en longueur, garantissent l'intimité nécessaire à des oeuvres fragiles, trop souvent perdues dans des salles gigantesques.

    Installés sur des bancs à l'inconfort réjouissant, les spectateurs ne viennent pas ici se montrer, mais prendre part à une expérience unique, et pour ainsi dire post-moderne, constituant à remonter le temps pour jouir des plus infimes subtilités de l'opéra baroque et classique.

    Mais ce 19 juillet, le rideau tarde à se lever. Alors que le public commence à manifester sa surprise et son inquiétude, Per-Erik Öhrn, directeur artistique du théâtre, fait une entrée déconfite : victime d'une extinction de voix, Anders J. Dahlin, interprète de Zoroastre, se contentera de mimer son rôle. En l'absence de doublure, l'annulation pure et simple de cette représentation aurait été préférable, mais caméras obligent, les artistes devront jouer la pénultième tragédie en musique de Rameau dans son intégralité, malgré le mutisme forcé du héros éponyme.

    Ce sont, pour le critique, gracieusement invité à se rendre dans des contrées lointaines, les risques du métier. Comment rendre compte, en effet, d'une soirée sévèrement compromise ? Quand bien même Zoroastre n'apparaîtrait que dans trois actes sur cinq, impossible de faire comme si de rien n'était, car l'équilibre théâtral et musical de l'oeuvre s'en trouve anéanti, et l'ensemble de l'équipe artistique, à commencer par les musiciens de l'orchestre, perd ses repères.

    Ainsi, la mise en place s'en ressent dans les deux premiers actes, d'autant que l'effectif est particulièrement réduit, et que le geste pointilliste de Christophe Rousset exige une virtuosité sans faille. Pourtant, la magie du lieu opère. L'ensemble constitué de membres des Talens Lyriques et de l'orchestre du Théâtre de Drottningholm se révèle d'une plénitude sonore remarquable, jusqu'à élever un mur face aux chanteurs lorsque ceux-ci s'éloignent un peu trop de l'avant-scène.

    Toujours aussi attentif à ces détails d'orchestration qui sont le génie même de Rameau, Christophe Rousset ne néglige pas pour autant les ressorts dramatiques d'une intrigue aux rebondissements parfois maladroitement enchevêtrés, et ici rendus incompréhensibles par l'absence des vers confiés au rôle-titre, malgré les efforts du chef pour combler les vides.

    Pourtant exemplaire, la mise en scène de Pierre Audi en perd une bonne part de sa lisibilité. Jouant avec finesse des changements à vue obligés, jusqu'à la mise à nu de la machinerie au dernier acte, le metteur en scène libanais part d'une pose baroque pour mieux s'en libérer dès la première scène. Caractérisés par l'opposition entre blanc et noir, sans que jamais la composante maçonnique ne soit soulignée, les représentants du bien et du mal s'affrontent avec une intensité toute contemporaine, qui ne refuse en rien l'ironie, notamment durant la cérémonie du quatrième acte célébrée par le Grand Prêtre Abramane, qui tourne rapidement à la transe collective sous les éclairages ténébreux de Peter van Praet.

    La chorégraphie d'Amir Hosseinpour ne peut prétendre à cette force pour ainsi dire élémentaire, hésitant sans cesse, dans un mouvement toujours saccadé, entre la danse de combat, le langage des signes, et la fameuse danse de Rabbi Jacob !

    Le second écueil auquel se trouve confronté le théâtre de Pierre Audi est l'inintelligibilité de la plupart des protagonistes, dont les efforts de diction semblent particulièrement relâchés. Voix ferme et sonore, Evgueniy Alexiev se bat avec l'intonation et les mots d'Abramane. Sine Bundgaard et Ditte Andersen n'ont pour Amélite et Céphie que la grâce de leur pure instrumentalité, prodigues de sons flûtés, mais désespérément avares de consonnes.

    Et si les Français sont plus en règle avec le livret de Louis de Cahusac, ils ne sont pas tout à fait irréprochables. En effet, l'Oromasès de Gérard Théruel, il est vrai privé de réplique, cherche un peu trop longtemps ses marques, et Anna Maria Panzarella, qui trouve avec maestria la voix de la jalousie, de la haine et de la perversité, a été très récemment, dans le rôle assez similaire de Cidippe, dans Vénus et Adonis de Desmarest, bien meilleure diseuse.

    Quant à Anders J. Dahlin, il possède incontestablement la silhouette d'un héros de tragédie lyrique, mais aussi ? et c'est là ma plus grande déception ? la voix, à en croire les quelques interventions glanées ici et là dans des rôles trop succincts, et surtout l'avis plus qu'autorisé de Christophe Rousset. Peut-être son Castor, sous la direction de John Eliot Gardiner en février prochain à la Salle Pleyel, me consolera-t-il de ce rendez-vous manqué avec Zoroastre...

    Bien mieux que cette recension tuée dans l'?uf par les caprices des cordes vocales fort prometteuses du jeune ténor suédois, la captation télévisuelle de cette production promise au DVD devrait témoigner des merveilleux services rendus à Zoroastre par Christophe Rousset et Pierre Audi, à l'occasion du 250e anniversaire de la seconde version, la seule conservée dans son intégralité.

    Me trouvant dès lors bien inutile, il ne me reste plus, très chers lecteurs, qu'à vous souhaiter un bon été, et surtout davantage de chance qu'à votre serviteur dans vos pérégrinations festivalières.

    © Bo Ljungblom

    Jean-Philippe Rameau (1683-1764)
    Zoroastre, tragédie en musique (1749), version de 1756
    Livret de Louis de Cahusac

    Drottningholmsteaterns kör
    Drottningholmsteaterns Orkester en collaboration avec les Talens Lyriques
    direction musicale et clavecin : Christophe Rousset
    mise en scène : Pierre Audi
    décors : Patrick Kinmonth
    éclairages : Peter van Praet

    Avec : Anders J. Dahlin (Zoroastre), Sine Bundgaard (Amélite), Anna Maria Panzarella (Érinice), Evgueniy Alexiev (Abramane), Gérard Théruel (Oromasès, Ariman), Ditte Andersen (Céphie), Lars Arvidson (Zopire, La Vengeance), Markus Schwartz (Narbanor).




    Le 19/07/2006
    Mehdi MAHDAVI




      A la une  |  Nous contacter   |  Haut de page  ]
     
    ©   Altamusica.com