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CHRONIQUES
03 décembre 2021

La Maréchale s'en est allée

Elle a √©t√© l'une des plus mythiques cantatrices du XXe si√®cle et certainement, dans un r√©pertoire choisi, une interpr√®te toujours in√©gal√©e. Celle qui fut si souvent sa partenaire √† la sc√®ne et au disque, la grande Christa Ludwig, nous dit un jour : ¬ę Bien s√Ľr, j'ai chant√© beaucoup plus de r√īles et d'op√©ras qu'Elisabeth, avec plus ou moins de r√©ussite. Mais ceux avec lesquels elle a fait l'essentiel de sa carri√®re, personne ne les chantera jamais plus comme elle ¬Ľ.
 

Le 03/08/2006
Gérard MANNONI
 



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  • N√©e en 1915, Elisabeth Schwarzkopf a marqu√© plusieurs d√©cennies, apr√®s la Seconde Guerre mondiale, en t√™te de cette incroyable g√©n√©ration o√Ļ se c√ītoyaient les Callas, Tebaldi, Milanov, Varnay, Rysanek, Los Angeles et quelques autres. Elle avait d√©but√© juste avant la guerre, voix l√©g√®re qui semblait vou√©e aux emplois de colorature, mais qui √©volua vite vers un vrai soprano lyrique, notamment gr√Ęce √† l'enseignement de Maria Ivog√ľn.

    De la p√©riode trouble de la guerre o√Ļ elle avait d√©j√† int√©gr√© les forces de l'Op√©ra de Vienne gr√Ęce √† Karl B√∂hm, elle √©mergea pour se retrouver dans la troupe de Covent Garden chantant aussi bien Verdi et Puccini que d√©j√† Mozart et Strauss, mais surtout Violetta et Mimi, dont restent quelques traces au disque. Elle affirmera plus tard : ¬ę Du jour o√Ļ j'ai entendu Maria Callas dans ce r√©pertoire, j'ai compris que c'√©tait plus pour elle que pour moi ¬Ľ. Sous la houlette de Walter Legge, directeur artistique chez His Master's Voice et √©poux Pygmalion, elle va alors d√©velopper une autre carri√®re, essentiellement vou√©e au Lied, √† Strauss et √† Mozart.

    Le festival de Salzbourg devient alors son fief, de 1949 √† 1964. Qui effectivement, chantera jamais la Comtesse des Noces de Figaro, Fiordiligi ou Elvire comme elle le fit pendant cet √Ęge d'or ? Des enregistrements cultes en t√©moignent, souvent sous la baguette d'un Karajan encore jeune. On allait √† Salzbourg presque seulement pour elle, m√™me si ses partenaires, les Gr√ľmmer, Siepi, Kunz, Seefried, Ludwig, Dermota, n'√©taient pas non plus des moindres.

    √Ä Bayreuth, elle fit une apparition en Eva des Ma√ģtres chanteurs et en Woglinde du Ring, en 1951 seulement. Le disque et les spectacles ont laiss√© aussi le souvenir d'une √©blouissante Elisabeth de Tannh√§user, d'une bouleversante Elsa de Lohengrin. Mais la grande Elisabeth, comme nous l'appelions, comprit vite qu'il valait mieux s'en tenir aux domaines o√Ļ elle r√©gnait en souveraine absolue : Mozart, et aussi Strauss, avec la Mar√©chale du Chevalier √† la rose, Ariane ou la Comtesse de Capriccio. Elle y est toujours la r√©f√©rence, comme dans les Quatre derniers Lieder, sans doute √† jamais insurpassables.

    La révélation du Lied

    Et le domaine du Lied ? M√™me ses ennemis les plus farouches, ceux qui n'aimaient pas ce qu'il appelaient son ¬ę mani√©risme ¬Ľ et lui reprochaient, comme √† Karajan, trop de proximit√© avec le nazisme dans sa jeunesse, ne pouvaient nier qu'elle en r√©v√©la au monde entier les beaut√©s et la richesse comme nul autre, sauf peut-√™tre un Fischer-Dieskau.

    Ses récitals, eux, étaient un vrai cérémonial. Considérée comme l'une des plus belles femmes du monde lorsqu'elle paraissait en scène, avec ce physique à la Marlène, de somptueuses robes du soir signées des plus grands couturiers, un impact scénique immédiat, elle connaissait un succès qui n'a plus connu d'égal.

    Au Th√©√Ętre des Champs-√Člys√©es, on installait derri√®re le piano quelques dizaines de chaises de surnum√©raires. Chose inimaginable aujourd'hui, le public en extase lui faisait bisser des Lieder en plein r√©cital, avant l'entracte aussi, et ne la laissait repartir qu'apr√®s un grand nombre d'autres bis dont certains √©taient immuables. Pour son dernier concert √† Paris, on avait annonc√© des adieux. Le plateau du TCE ressemblait √† une exposition florale et des auditeurs de tous √Ęges pleuraient. Mais elle arr√™ta la standing ovation pour dire : ¬ę Ce n'est pas un adieu, seulement un au revoir ¬Ľ. Pourtant, la mort de son mari peu de temps apr√®s, en 1979, l'√©loignait √† jamais de la sc√®ne.

    √Ä Paris, elle ne vint que fort peu au th√©√Ętre, et assez tard, pour le Chevalier √† la rose √† Garnier, d'abord, puis pour Capriccio et Cos√¨ √† Favart. Mais c'√©tait l'√©poque o√Ļ aucune des grandes voix internationales ne faisaient autre chose que de br√®ves et rares apparitions chez nous. Elle √©tait venue aussi une fois, tr√®s jeune, √† une √©poque o√Ļ elle disait qu'elle n'√©tait ¬ę qu'une petite rienne ! ¬Ľ

    Mille couleurs, mille inflexions

    Comment parler de la voix de Schwarzkopf ? Il faut surtout l'entendre. Sans doute, √† sa mani√®re, avec des moyens que le travail et la technique rendirent exceptionnels mais qui ne l'√©taient pas au d√©part, elle a pratiqu√© un art du chant aussi audacieux que celui de la Callas, mettant tout au service de la musique et de l'expression. Mille couleurs, mille inflexions, le sens du mot et de sa force, la limpidit√© du phras√© et la richesse d'un timbre que l'on disait alors ¬ę de velours et d'or ¬Ľ, tout contribuait √† l'expression dramatique et musicale d'un personnage, d'un po√®me, d'une sc√®ne enti√®res.

    Et le jeu sc√©nique intense, soign√© dans le moindre d√©tail, √©tait le reflet de cette vie int√©rieure, o√Ļ vibrait une angoisse sous-jacente, une ardeur qui ont pu conf√©rer √† des Lieder comme la Marguerite au rouet de Schubert ou √† des pages comme le Libera me du Requiem de Verdi ou encore le monologue de la Mar√©chale et la sc√®ne finale de Capriccio une port√©e jamais √©gal√©e.

    Devons-nous avouer que plus tard, quand, pass√© de l'√©tat d'admirateur √† celui de journaliste nous e√Ľmes l'occasion de la rencontrer bri√®vement, nous ne retrouv√Ęmes rien dans le civil de cet extraordinaire rayonnement ? Pas plus que son autobiographie la Voix de mon ma√ģtre ne donne une image m√©morable de sa personnalit√©. Le livre d'Andr√© Tubeuf est s√Ľrement plus proche de nos r√™ves. Mais c'est au disque que les g√©n√©rations d'aujourd'hui doivent se reporter, car sa discographie chez EMI est immense.

    Quant à nous, il nous reste en plus le souvenir de ces apparitions radieuses, enivrantes, qui n'avaient certainement alors d'égal que celles de la Callas, à sa manière à elle. Ces deux femmes exceptionnelles ont certainement plus fait à elles seules pour l'opéra que la multitude d'héritières approximatives qui grouillent aujourd'hui dans les mêmes répertoires.




    Le 03/08/2006
    Gérard MANNONI




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