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CHRONIQUES
20 octobre 2018

Verbier 2008 :
Impossible n’est pas Verbier

Il fallait une certaine audace à Martin Engström pour créer il y a quinze ans dans le Valais suisse, à plus de 1500m d’altitude, un festival d’été dans une station jusque-là dévolue aux seuls sports d’hiver. Cette manifestation de plus de deux semaines n’a cessé depuis d’attirer le gotha musical international ainsi qu’un public nombreux.
 

Le 09/08/2008
Michel LE NAOUR
 



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  • L’été venu, Verbier prend subitement l’allure d’un véritable Conservatoire en plein air entre académie, répétitions, conférences, rencontres avec les artistes, présentation du programme de concert, animations diverses… Plus qu’une Caverne d’Ali Baba, un Palais des Mille et une Nuits comme l’écrit Yutha Tep, rédacteur en chef du journal le Festival au quotidien qui donne une information pertinente et ludique sur les multiples programmes de la journée : de la répétition générale du matin aux prestations à 23h des jeunes musiciens de l’Académie ou des membres des orchestres en résidence.

    Des pédagogues hors pair – Zakhar Bron pour le violon, Claude Frank et Menahem Pressler pour le piano, Bruno Giuranna pour l’alto, Gábor Takács-Nagy pour la musique de chambre, ou encore la soprano Barbara Bonney – animent des masterclasses qui accueillent les stagiaires et où se pressent des auditeurs attentifs et passionnés.

    Cette année encore, le festival de Verbier n’aura pas failli à sa réputation. Il suffit de suivre dans ses différentes étapes la mise en place des concerts symphoniques pour se rendre compte de l’engagement des jeunes instrumentistes des deux orchestres constitués pour l’occasion (UBS Verbier Festival Orchestra et Chamber Orchestra), résultat d’une sélection draconienne effectuée à travers le monde sous le contrôle débonnaire de James Levine qui, hospitalisé, n’a pu se rendre dans la cité suisse. Les concerts symphoniques de la salle Médran constituent toujours à juste titre un pôle d’attraction pour les festivaliers, même si la substantifique moelle de la musique – les récitals, la musique de chambre, les séances de Lieder – se situent parfois ailleurs.

    Des orchestres de jeunes en résidence d’un total engagement

    Le 28 juillet, à la battue expérimentée, efficace et tranquille du chef espagnol Rafael Frühbeck de Burgos – Suite espagnole d’Albéniz, Boléro de Ravel, Shéhérazade de Rimski-Korsakov – répondait, le 3 août pour clore cette manifestation, la fièvre d’un Valery Gergiev – plus d’ailleurs dans une 5e symphonie de Mahler chauffée à blanc que dans un Concerto en sol de Ravel avec Hélène Grimaud très approximatif.

    Le chef italien Gianandrea Noseda se déploie sans compter le 31 juillet dans un répertoire qu’il empoigne avec une énergie démonstrative, conduisant tambour battant une ouverture du Freischütz de Weber et libérant les forces telluriques d’Ainsi parlait Zarathoustra de Strauss.

    En comparaison, le 18 juillet, la rectitude de Paavo Järvi – Don Juan de Strauss et Quatuor pour piano et cordes n° 1 op. 25 de Brahms transcrit par Arnold Schönberg – donne une impression étonnante de distanciation, mais le résultat in fine devient tout aussi fascinant, d’autant que Radu Lupu, soliste du 24e concerto de Mozart témoigne d’une poésie à l’état pur.

    En revanche, le 24 juillet, Manfred Honeck, d’ordinaire plus convaincant, semble se perdre dans la Symphonie Pastorale de Beethoven sans ossature et le Concerto pour violon de Sibelius exsangue avec la participation élégiaque, rêveuse et rhapsodique de Leonidas Kavakos dont l’exécution finit par susciter l’ennui.

    Une programmation diversifiée et des interprètes prestigieux

    À l’énoncé des artistes invités, on peut être pris par le tournis. D’abord, il faut noter la présence remarquée du compositeur russe Rodion Shchedrin, avec la création de Belcanto à la mode Russe pour violoncelle et piano où il accompagne Mischa Maisky et la première mondiale d’extraits de son opéra The Enchanted Wanderer chantés avec émotion par la mezzo-soprano Kristina Kapustynska sous la baguette de Valery Gergiev, mais aussi celle de solistes tous plus réputés les uns que les autres : les pianistes Argerich, Angelich, Anderszewski, Béroff, Berezovsky, Grimaud, Jude, Kovacevich, Lugansky, Lupu, et pour la première et dernière fois Alfred Brendel ; les violonistes Accardo, Bell, Capuçon, Frank, Kavakos, Josefowicz, Rachlin, Vengerov ; les altistes Bashmet, Imai ; les violoncellistes Capuçon, Harrell, Helmerson, Maisky, Perényi ; le hautboïste Alexei Ogrintchouk ; les bassonistes Aligi Voltan ou Julien Hardy, notre corniste national David Guerrier ou le brillant clarinettiste suédois Martin Fröst ; des chanteurs que l’on ne présente plus comme Mireille Delunsch, Angelika Kirchschlager, Matthias Goerne ; des formations de chambre de prestige ainsi que la participation insolite du chanteur-compositeur Rufus Wainwright, note de provocation dans ce festival voué au classique mais aussi attaché à la musique du monde.

    Des concerts de haute volée

    Dès le début du festival, le violoncelliste hongrois Miklós Perényi, comme à l’accoutumée, fait disparaître la frontière entre le son et le silence. Un véritable moment de lévitation vécu par le public le 18 juillet dans l’Église à la nuit tombée, par la vertu d’un interprète sachant créer une symbiose entre lui-même et son instrument. La Sonate op. 8 de Kodaly est plus qu’un enchantement : un véritable acte de foi qui prend une dimension d’éternité.

    Le récital viennois d’Alfred Brendel au même endroit le 25 juillet, est celui d’un éternel jeune homme qui, au moment où il s’apprête à quitter la scène internationale, laisse le sentiment d’avoir toujours quelque chose à dire par son aptitude à capter l’auditoire et à le prendre par la main. Un magicien du piano totalement investi dans son art.

    La mezzo-soprano Angelika Kirchschlager est d’une aisance vocale à se pâmer salle Médran le 30 juillet dans Schubert, Brahms, Korngold. Boris Berezovsky, discutable dans les Davidsbündlertänze de Schumann parfois précipités, se montre impérial non sans excès dans une Sonate de Liszt échevelée, visionnaire, prise à une vitesse d’enfer – mais Méphisto était présent dans l’Église le 19 juillet !.

    Interrogateur, Piotr Anderszewski, le 23 juillet, plonge au tréfonds des angoisses schumanniennes (Humoresque) et son désir de perfection (Partitas n° 1 et 2 de Bach) le rend insatisfait au point de reprendre en bis la totalité de l’une des Partitas.

    Instant de rêve que l’échange complice qu’établissent entre eux le baryton Matthias Goerne et Christoph Eschenbach, accompagnateur arachnéen dans des pages de Schumann sur des poèmes de Heine (Liederkreis op. 24) et de Brahms (impressionnants Quatre chants sérieux op. 121 qui glacent d’effroi). On regrette qu’Eschenbach ne consacre pas plus de temps à cet exercice dans lequel il excelle.

    Menahem Pressler, pianiste du Beaux-Arts Trio, est une légende vivante : le Trio l’Archiduc de Beethoven joué avec Leonidas Kavakos et Frans Helmerson le soir du 27 juillet atteint des hauteurs insoupçonnées d’inspiration, de tendresse et d’émotion à fleur de peau, rendant justice aux propos de Nietzsche selon lequel « sans la musique la vie serait une erreur ».

    Fil d’Ariane de ce festival, le compositeur belge Eugène Ysaÿe (1858-1931) est célébré par la plupart des violonistes (David Garrett, Salvatore Accardo, Nicola Benedetti et surtout Kirill Troussov en possession de grands moyens dans la 6e sonate) qui l’inscrivent à leur programme. Une conférence du musicologue belge Michel Stockhem, le 23 juillet, apporte un éclairage sur la vie de son illustre compatriote.

    Rencontres inédites

    La Première Rencontre inédite concoctée le 22 juillet frappe également un grand coup. Martha Argerich qui venait quelque temps avant de délivrer une leçon de musique (Partita n° 2 en ut mineur de Bach quasiment sans pédale et d’une projection de son exceptionnelle) s’empare avec vigueur du Quintette pour piano et cordes en sol mineur de Chostakovitch magnifié par l’alto ambré et mordoré de Yuri Bashmet, l’archet impulsif et énergique du violoncelliste Mischa Maisky, le violon sûr d’Henning Kraggerud, plus affirmé que celui de Joshua Bell trop lisse pour cette œuvre tragique.

    D’ailleurs, le violoniste américain n’a pas davantage convaincu, le 26 juillet, comme chef et soliste à la tête de l’Orchestre de Chambre de l’UBS (Quatuor la Jeune Fille et la Mort de Schubert transcrit par Mahler, 1er concerto en ut majeur de Haydn) malgré l’évidence d’Angelika Kirchschlager dans des lieder de Schubert d’après Goethe arrangés pour orchestre à cordes (sublime Heidenröslein).

    L’hommage à Messiaen rendu le 20 juillet par Mireille Delunsch, Michel Béroff et Marie-Josèphe Jude n’a pas attiré les foules. Dommage ! Les Visions de l’Amen pour deux pianos et surtout le rare Harawi, Chant d’Amour et de Mort pour soprano et piano sont une véritable splendeur avec de tels musiciens à l’œuvre.

    On aura suivi avec délectation et un intérêt toujours recommencé l’intégrale en quatre concerts des Sonates pour piano et violon de Beethoven sous l’archet inventif et subtil d’Ilya Gringolts, merveilleusement soutenu par la connivence d’Aleksandar Madžar, un artiste au sens le plus fort du terme dont l’humilité est la marque des plus grands. Son exécution aboutie des perles qui constituent le collier des Variations Diabelli est, le 22 juillet dans le Chalet Orny à 22h, un exemple non seulement de maîtrise intellectuelle, mais de perfection sonore presque surdimensionnée pour le lieu.

    Un vivier de jeunes interprètes prometteurs

    Parmi les jeunes pousses que les organisateurs du festival se plaisent à faire découvrir, certains d’entre eux ont déjà été adoubés : Rafal Blechacz, vainqueur du Concours de Varsovie en 2005, à la tenue exemplaire dans Bach, Mozart ou Chopin ; Jean-Frédéric Neuburger, dominateur de la Sonate Hammerklavier de Beethoven ou des Études de Chopin.

    La soprano canadienne Measha Brueggergosman, le 29 juillet, remplace au pied levé Barbara Bonney souffrante, en marchant mutatis mutandis sur les brisées de Leontyne Price dans une fascinante interprétation de Knoxville, Summer of 1905 de Samuel Barber. Le Quatuor Amedeo Modigliani est très en verve le 27 juillet (dans Haydn et Ravel) et profite de sa venue pour prendre humblement quelques cours auprès de Gábor Takács-Nagy.

    La Japonaise Mayuko Kamio, victorieuse du dernier Concours Tchaïkovski de Moscou, est une superbe violoniste à la profonde sonorité. Le 24 juillet, avec au piano Julien Quentin, elle se distingue dans la 4e sonate d’Ysaÿe, le Poème de Chausson et plus encore dans l’acrobatique Carmen Fantasy de Waxman. On avait d’ailleurs pu se rendre compte de son talent lors de l’interprétation en juillet à Paris du Concerto de Tchaïkovski sous la direction de Vladimir Askhenazy.

    Au sein de ce vivier, d’autres découvertes comme le 26 juillet dans l’Église, le précoce pianiste américain Kit Armstrong, 15 ans, d’une autorité de grand, en pleine possession de son métier dans Haydn et Beethoven, entouré de la violoniste Nicola Benedetti et du violoncelliste Adrian Brendel. Venu en spectateur, Alfred Brendel porte toute son attention à ce prodige auquel il a prodigué des conseils à Londres.

    La musicalité de Conrad Tao, 14 ans, un autre Américain, paraît davantage subordonnée à la démonstration pianistique. Bien que le parcours de son récital soit sans faute, il lui faudra oublier les marteaux du clavier au profit du cantabile. Compositeur, il a déjà à son actif une sonate pour piano, et réussit mieux dans John Corigliano que dans la Sonate Waldstein de Beethoven. Le Concours Gina Bachauer l’a récompensé et il a entrepris une tournée en Chine, ce qui laisse entrevoir des lendemains prometteurs.

    La pianiste chinoise Yuja Wang est un phénomène. Le 29 juillet, dans Liszt, Ravel et Scriabine, elle montre la même autorité, la même aisance que lors du concert donné au Châtelet en juin en remplacement de Muray Perahia dans le cadre de Piano****. Yundi Li et surtout Lang Lang ont de quoi s’inquiéter car ils devront compter sur les prédispositions de cette interprète de 20 ans formée au Curtis Institute de Philadelphie. Maazel, Tilson Thomas, Dutoit et Temirkanov l’ont déjà invitée.

    La violoncelliste américaine Alisa Weilerstein, 25 ans, dispose d’une musicalité chaleureuse et enthousiaste. Le 19 juillet, avec Jonathan Gilad, elle propose un programme de Sonates (Beethoven, Britten, Golijov, Chopin) où l’expression l’emporte parfois sur l’intériorité en dépit des éminentes qualités stylistiques du pianiste. En revanche, un sentiment plus dubitatif se fait jour à l’écoute de l’intégrale en six concerts des Sonates pour piano de Mozart par David Greilsammer toujours aussi original dans ses phrasés, mais qui ne réussit pas à convaincre tant les contrastes, les oppositions, le rubato semblent iconoclastes voire irritants à force de vouloir se distinguer.

    Un festival à l’avenir assuré

    Martin Engström n’a pas de souci à se faire car le festival vit une vitesse de croisière qui n’empêche pas les innovations. Malgré la situation économique, les difficultés que l’on connaît, il pourra compter l’an prochain encore sur le soutien de tous ses partenaires pour poursuivre, en dépit du retrait financier de l’UBS, non seulement les activités du festival, mais aussi celles du Verbier Festival Orchestra dont la réputation internationale n’est plus à vanter.

    Un certain nombre de musiciens qui ont fait les beaux jours de l’Orchestre du Festival volent désormais de leurs propres ailes au sein des plus grandes phalanges – par exemple, l’un des violonistes supersolistes qui officiait à Verbier, le Chinois Xiao Ming Wang, a été recruté pour occuper le même poste à partir de la saison 2008-2009 à l’Opéra de Zurich.

    La plupart de ces concerts enregistrés sur le vif par les soins de l’équipe de Medici Arts ont permis en simultané de suivre la diffusion sur Internet de l’essentiel de la programmation du Festival de Verbier. Le directeur musical de l’UBS Verbier Festival Chamber Orchestra, Gábor Takács-Nagy (l’ancien premier violon et fondateur du Quatuor Takács), a eu la surprise le 29 juillet de recevoir un message de son frère depuis Asunción au Paraguay, juste après le concert qu’il venait de donner salle Médran !




    Festival de Verbier, Suisse
    Du 18 juillet au 3 août 2008




    Le 09/08/2008
    Michel LE NAOUR




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