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CHRONIQUES
16 novembre 2018

Bayreuth en pleine mutation ?
© Yannick MILLON

Depuis la passation de pouvoir de Wolfgang Wagner à ses deux filles Eva (64 ans) et Katharina (31 ans), Bayreuth est entré dans une nouvelle ère que les plus fidèles pèlerins n’ont pas fini de commenter. À l’heure du début des réformes et de l’ouverture au multimédia, il est trop tôt pour percevoir l’empreinte artistique d’un tandem qui marche encore dans des sillons paternels tracés avec beaucoup d’avance.
 

Le 13/08/2009
Yannick MILLON
 



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  • Dans un monde qui change à une vitesse effrénée, un lieu de tradition artistique comme Bayreuth, sur lequel le temps ne semble avoir de prise et où tout semble immuable, a quelque chose de rassurant. Il est donc d’autant plus naturel qu’à l’heure d’une passation de pouvoir consécutive à un règne de 57 ans – le record absolu du genre –, toqués wagnériens comme mélomanes lyriques moins uniment obsédés par « Richard der Einzige » soient aux aguets pour constater les petits changements intervenus depuis le retrait du grand chêne à la fin de l’été 2008.

    Qu’on nous permette d’abord une petite remarque professionnelle. Alors que Bayreuth avait toujours été un casse-tête pour les journalistes devant l’absence totale de possibilité de consulter ou d’envoyer le moindre e-mail depuis le bureau de presse du festival, deux câbles Ethernet à l’intention des critiques équipés de « laptop » ont fait leur apparition au Pressebüro. De même, alors que le festival était sans doute la dernière grande institution musicale où les photos n’étaient pas fournies gratuitement aux sites Internet, un accès à une large sélection est désormais possible en ligne.

    À un niveau plus général, le mythique et annuel gros livre de collection sur l’édition en cours du festival, souvenir coûtant une petite trentaine d’euros, a disparu, au profit de programmes individuels production par production, au coût de 7 euros l’unité, d’un format nettement plus modeste, avec traduction en français – parfois aléatoire – des textes allemands, et non plus des contributions à part entière. Le contenu en est élaboré en collaboration avec de jeunes chercheurs de l’Université de Bayreuth, signe d’une volonté d’implantation plus nette dans la vie de la cité, tout comme pour la première fois cette année un spectacle jeune public préparé autour du Vaisseau fantôme.

    Des Blaue Mädchen aux couleurs de la SNCF

    Mais le changement qui divise le plus les festivaliers reste sans conteste la nouvelle tenue des ouvreuses, les mythiques filles du Rhin bayreuthiennes baptisées depuis des lustres Blaue Mädchen en raison de leur tailleur bleu, auquel on a substitué, pour bien marquer la rupture, un uniforme gris plus moderne avec écharpe violette aux couleurs du nouveau logo du festival, digne des hôtesses de la SNCF, avec petits drapeaux distinctifs selon les langues parlées. Et pour toutes les jeunes filles, les cheveux strictement attachés, pour des raisons « de sécurité »…

    Il est jusqu’à la guitoune de Lilo Voss, descendante de l’artisan qui avait procuré à Wagner le système d’éclairage du Graal de la création de Parsifal en 1882, et qui fournit chaque été les indispensables jumelles aux spectateurs, d’avoir été chassée par une réplique réelle du Festspielshop disponible sur Internet, et déplacée dans un coin d’escalier.

    © Yannick MILLON

    Jadis d’une convivialité frigorifique, le site Internet du festival, toujours aussi peu actualisé dans sa partie en langue anglaise, est passé à un visuel bobo-design dernier cri. Mais on doit saluer, outre le retour d’une base de données améliorée en datation sur l’ensemble des représentations depuis 1951 – bien qu’encore truffée d’inexactitudes dans le détail des solistes –, les efforts engagés vis-à-vis du public intéressé par les coulisses des spectacles, avec la présence maintenue, depuis le début des répétitions, de réguliers et courts podcasts présentant tel ou tel aspect des productions en préparation.

    Et comme on n’est jamais si bien servi que par soi-même, ces reportages sont le fait de BF Medien, une nouvelle société qui a aussi pour but d’alimenter la postérité vidéographique avec les spectacles maison, comme le prouve le DVD des Meistersinger de Katharina sorti à l’automne dernier sous étiquette BF Medien GmbH, capté simultanément à la diffusion en direct sur écran géant du spectacle non loin du centre de Bayreuth, manifestation gratuite qui avait accueilli environ 15 000 visiteurs et s’était avérée un réel succès.

    Ressuscitée par Jan Mojto, la firme munichoise Unitel, qui a de nouveau pignon sur rue à Salzbourg, n’a donc pas réussi à concrétiser ses grands projets sur la Colline, ce qu’on pourra regretter en termes d’internationalité, les sorties BF Medien étant cantonnées pour l’heure à la vente sur le site Internet du festival et sur Amazon.de. Si l’on ajoute à cela l’absence totale de sous-titrage au DVD déjà mentionné – hormis en anglais pour le documentaire présenté en bonus –, on déplorera une stratégie germano-allemande de fermeture qui n’a que trop été la règle sous le règne du père et que les filles seraient bien mal avisées de poursuivre.

    Quelle légitimité au catalogue DVD ?

    On peut toutefois s’interroger sur l’opportunité de mettre en boîte les plus laides des productions actuelles, surtout avant qu’elles n’aient trouvé une quelconque cohérence musicale. Ainsi, tant qu’à enregistrer les Meistersinger, il eût mieux valu attendre cet été, où la direction très lâche de Sebastian Weigle a enfin trouvé un minimum de tenue, où Alan Titus est un vrai sinon passionnant Hans Sachs, plutôt que d’avoir gravé dans le marbre les négligences de battue de 2008 et, surtout, la calamité vivante qu’était le Sachs complètement dépassé de Franz Hawlata.

    Le résultat global sera probablement moins catastrophique pour le Tristan capté tout fraîchement, qui immortalisera au moins la prestation en tous points admirable de Robert Dean Smith, un artiste scandaleusement en marge du grand circuit discographique, et la direction souvent trop lente dans le drame mais d’une absolue probité de Peter Schneider.

    Et n’était toujours l’impasse esthétique que représente le spectacle et ses hideux costumes, mobiliers et murs crasseux d’ex-RDA, ce Tristan de Marthaler, si éprouvant à revoir en salle l’été passé, gagnerait presque en impact sinon en beauté au gros plan, comme on a pu s’en rendre compte sur écran géant. Pour le reste, il faudra se contenter de l’Isolde hululante d’Iréne Theorin – moins débraillée toutefois qu’à la radiodiffusion de la première commentée dans ces colonnes – et de comparses défaits dont la seule vertu sera sans doute de se fondre dans la laideur visuelle ambiante.

    © Yannick Millon

    On ne peut en revanche qu’encourager la direction du festival à retransmettre puis à capter l’année prochaine le magnifique Parsifal de Stefan Herheim, tellement plus regardable et abouti, y compris dans sa partie musicale pourtant modeste par rapport à l’histoire du lieu, que les deux spectacles proposés jusqu’ici. Cela redresserait un peu le cap d’un navire déjà régulièrement chahuté.

    Quant au Ring magnifique visuellement mais théâtralement peu abouti de Tankred Dorst, il risque de finir au rayon des souvenirs sur carte postale passé sa dernière reprise l’an prochain. Vu l’état progressif de déliquescence de la direction, prometteuse la première année, de Thielemann et la médiocrité de la distribution, on ne s’en émouvra pas outre mesure. Si ce n’est que la partie sonore, enregistrée en direct l’été dernier, devrait tout de même faire l’objet d’une parution au seul support CD, toujours chez BF Medien.

    Démocratisation des diffusions web

    Si l’on avait déjà salué l’an passé la possibilité de suivre, à l’heure même de la grande fête populaire sur le terrain vague de la Friedrich-Ebert-Straße, la retransmission en direct sur Internet des Maîtres chanteurs, on applaudit à la diminution salutaire du tarif du billet virtuel, passé de 45 à 15 euros, vraie mesure de démocratisation, pour la diffusion de Tristan le 9 août. Pour information, en comparaison, le streaming d’excellente qualité du Così fan tutte de Claus Guth venu clore la nouvelle trilogie Mozart-Da Ponte de Salzbourg se vendait le 30 juillet encore moitié moins cher.

    Et s’il est une chose que l’on ne pourra reprocher à la jeune Katharina Wagner, la fille préférée de son père, c’est de ne pas mettre les mains dans le cambouis : jusqu’aux ultimes accords de la Liebestod sur la Festplatz, en t-shirt Siemens comme les techniciens et agents de sécurité, sans maquillage, fumant sa cigarette attablée au milieu des habitants lambda de Bayreuth, elle veillait au bon déroulement des événements et n’hésitait pas à mettre la main à la pâte pour déplacer des cartons de flyers.

    Toujours nettement plus discrète, Eva Wagner-Pasquier, qui a le bénéfice de l’âge et effraie moins les inquiets de ce nouveau et improbable duo, se fait beaucoup moins visible, dans la tradition de la boîte à secrets du Festspielhaus, d’où les fuites d’informations sont toujours aussi rarissimes. Pour l’heure, impossible d’évaluer le travail de cette co-direction, Wolfgang Wagner ayant, avant de se retirer, réglé dans les grandes lignes encore quelques éditions du festival.

    L’aînée sera selon toute vraisemblance en charge de former les équipes musicales, et en cela nous lui souhaitons beaucoup de courage pour redresser une barre considérablement tordue ces toutes dernières années – l’audition récente d’une captation radio du Lohengrin de 2003 nous ayant donné l’impression d’être face à un grand live des années 1950 en comparaison –, et la cadette, qui a fait ses études de théâtre à Berlin, où elle vit à mi-temps, se concentrera sur la partie scénique, en espérant qu’elle sache faire le tri entre vraie innovation théâtrale et Regietheater de pacotille.

    Quant au patriarche, dont la mort subite de la deuxième épouse Gudrun à l’automne 2007 a accéléré le départ, plus personne ne le voit, retiré qu’il est dans sa maison jouxtant le Festspielhaus. À l’approche à grands pas de son quatre-vingt-dixième anniversaire, on le dit presque constamment alité et nécessitant une surveillance médicale accrue. Une fin d’existence qui ressemble à s’y méprendre à celle de sa grand-mère Cosima, qui avait atteint, en 1930, l’âge exceptionnel de 93 ans.




    Le 13/08/2009
    Yannick MILLON




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