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CHRONIQUES
15 août 2018

Après avoir décroché la timbale
© Dessin de Matthieu Blanchin sur une idée d

De l'extérieur, un musicien est une sorte d'enchanteur capable de rendre éloquent des curieux outils de bois et ferraille. Mais que se passe-t-il derrière le rideau de scène ? Sous forme de feuilleton hebdomadaire cet été, Olivier Bernager vous invite à visiter de l'intérieur des vies de musiciens. Voici le premier volet.
 

Le 26/07/2000
Olivier BERNAGER
 



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    à un ami

  • Mon métier, vaut mieux pas que j'en parle. Quand je dis " je suis timbalier ", les gens me regardent comme si je réparais des carrosseries, ou comme si j'étais débile. Remarquez, c'est un peu vrai, j'ai toujours cassé les oreilles de mes vieux en tapant sur tout ce qui passait. Les fourchettes en argent de la grand-mère, je les ai toutes tordues pour faire des bruits bizarres. Les cuillères, je les coinçais sur la table entre le pouce et l'index, direct sur l'acajou ciré et leur mettais une pichenette. Ta ta ta ta, de vraies mitraillettes. Dans le métier, on appelle ça des ra-ta-fla. À l'école, je n'ai jamais pu donner un coup de poing bien définitif comme au karaté. J'en mettais toujours dix en soufflant entre mes lèvres fla fla fla fla. Ma vie ? encore ? À quinze ans, on m'en donnait trente parce que j'étais gros. Mon père disait : " il est baraqué comme un tonneau, ce môme là " Il n'avait pas tort. J'ai un physique de percheron et une âme de colibri. Je vous serre la main à vous broyer les os, et je monte moi-même mes mouches pour la pêche. J'ai trente ans, je joue dans les orchestres classiques les plus huppés du monde, on lit leur publicité sur les affiches du métro. Parfois, il y a mon nom au bas d'une liste quand je suis soliste, mais c'est rare. Six fois en six ans.
    Ma bête noire, c'est un japonais, un petit, un malin, un malingre. Quand il joue, il danse, il regarde le public, on croit toujours qu'il s'envole. Il a des chemises d'ange, il s'habille Kenzo, Xenakis a écrit une oeuvre originale pour lui, le tout Paris est venu. Ce soir-là, il a joué sur des timbales rutilantes ornées de dragons noirs, dans un savant éclairage, en sautillant comme un boxeur sur le ring. On l'a applaudi pendant six minutes. Les snobs ! J'en étais malade de jalousie. Il aligne bien les sept-huit, joue fort et en place, mais ses pianissimo sont bidon : il gratte, il ne caresse pas. Et puis, c'est un requin, un vrai shark : Il fait des séances sous des faux noms, des variétés archi payées, il pique les meilleures affaires, par ce qu'il est entouré de terribles lutins, des japonais comme lui, qui bloquent toutes les informations. Et le pire : quand il fait du classique, on le voit sur les pochettes des disques. Moi, jamais. A quoi ça tient ?

    Mes outils font vingt six centimètres de long, ils sont en bois ou en plastique. Ils ont des boules de feutre au bout, parfois des boules de caoutchouc. C'est marqué sur les partitions, les baguettes des percussionnistes. Pas les archets des violonistes : voilà la différence. Vous regardez mes chaussures ? Je porte des crocos. C'est pour me déplacer entre mes casseroles sans bruit, cela vous étonne ? Les chefs d'orchestre n'aiment pas les timbaliers qui font sonner leurs chaussures. Et puis, le régisseur me surveille, une belle vache celui-là. S'il me met à l'amende, je le sens passer sur ma paye . Il y a dix ans qu'il ne supporte pas mes chaussures. Pour lui, j'ai eu le temps de mettre au point des astuces de sioux : il ne m'entend plus jamais. Tenez, je parviens aujourd'hui à faire les mouvements les plus acrobatiques en crocos vernis. J'ai cinq paires de crocos, toutes noires. Ce sont les seules chaussures qui ne me font pas mal aux pieds.
    Chaque soir, on m'humilie. Quand l'orchestre entre en scène pour un Beethoven ou un Berlioz, je n'ai pas le droit d'y aller avant les violons, les cuivres et les bois. Moi, c'est après. Mon seul bonheur est d'être en haut de l'estrade, de dominer, et de pouvoir accorder mes timbales sans que l'orchestre ne l'entende. Au moins, j'ai un avantage : dans le brouhaha de l'accord, même au dernier rang de la plus grande salle du monde, tout le monde me voit et tout le monde m'entend. Pendant le " la ", c'est ma minute de gloire à moi. Après, on ne vient jamais me féliciter, sauf un copain parfois et ma copine. Dans le fond, c'est mieux ainsi : je peux rentrer chez moi plus tôt.
    Ma seule qualité, c'est la patience. Je sais attendre des heures tout en haut de l'orchestre et compter les secondes en rêvant à des vahinés ou à de belles truites fario, la noire à soixante et la croche à cent vingt. Je compte les mesures comme personne : en lisant le journal, en rêvant à ma copine, en discutant sans bouger les lèvres avec les trombonistes qui sont juste en dessous de moi. Je peux même jouer en écoutant mon walkman. Dans le classique, généralement, ce n'est pas bien compliqué : il faut taper au bon moment, c'est tout.

    On m'a engagé plusieurs fois dans des ensembles de " Musique contemporaine ". Là, c'est plus sportif : on fait des mesures à quinze pour sept sur des gamelles éloignées de deux mètres. De toutes façons, personne n'écoute mes timbales, si ce n'est le régisseur qui veille à ce que mes crocos ne crissent pas sur le sol. Jusqu'à aujourd'hui, j'ai tout fait, sauf les séances de studio de variétés, parce que la valse anglaise avec les balais, je déteste . Moi, il faut que je tape franc, ou que je fasse des pianissimo enveloppants comme des draps de soie. Mes timbales chromatiques, qui ressemblent à des grosses fleurs de pavot cuivrées, avec leurs pédales de harpe, je les adore. Je leur caresse le ventre, je les fais tourner sur place et j'arrête pile leur mouvement sur la note juste. Je ne regarde même pas les marques sur le bord de la peau, mon pied se lève exactement au bon moment et boum, la mailloche fait pleurer la timbale. Un vrai orgasme millimétrique ! C'est fou ce que les crocos donnent de précision. La musique contemporaine, pour ça, c'est excellent, mais les symphonies de Mahler, ou pire de Bruckner, c'est épuisant. Vous balancez des tonnes de feutre, vous faites un boucan qui vous casse les tympans, vous êtes noyé dans un marécage de musique qui vous fout le moral en l'air. Moi, quand j'ai le blues, je fais semblant, c'est rare les chefs qui s'en aperçoivent, il y a un tel vacarme dans cette musique, mais ça arrive.
    Quand le concert est fini, je me débrouille pour sortir le premier, c'est le privilège des timbaliers. Je suis en nage, je range mes crocos dans leur feutrine, rassemble mes mailloches dans leur boite, libère les peaux des timbales. Boulot. Boulot. Je me tire le premier. Je vais fumer dans le foyer des musiciens. Je mets un survêtement de sport, comme toujours, pour ne pas prendre froid. Je m'ennuie sec. J'ai l'habitude. Il y a quelques jours, un journaliste m'a interviewé. Il a commencé comme ça : " On dit que vous êtes le meilleur timbalier du monde, qu'en pensez-vous ? " J'ai dit : "Je fais les papa-maman les plus rapides du monde, les ratafla à cent soixante, et peux lire cinq rythmes complexes à la fois comme dans le " Marteau sans maître "? J'ai dit aussi : " là où ça fait tac tictoc-fla-taflatafla, sur un cinq-sept à quatre-vingt, c'est pour moi. Je suis une bête dans ces rythme-là. On me demande pour ce genre de fantaisies, mais, vous savez, j'aime aussi attendre en comptant trois cent mesures dans une Symphonies de Haydn où je n'ai que deux coups à donner à la fin, je suis un rugbyman qui a une âme d'enfant ".
    L'interview n'a pas été publiée. Elle a été remplacée par celle du japonais qui expliquait que le choc immémorial du feutre sur la peau venait en droite ligne du Kî des samouraï. Moi, je ne sais pas, je suis né à Persan-Baumont, dans l'Oise.
    Aujourd'hui, je passe une audition pour la prochaine tournée d'Eddy Mitchell. C'est un tournant dans ma carrière, tant pis pour le classique. Me voici dans les coulisses, que vois-je ? Le nom du japonais sur la liste des postulants. Et justement. Justement, il est en train jouer ! Je déprime et m'apprête à partir mais voilà, il sort : son audition est terminée. L'impresario met une écharpe blanche sur ses épaules pour l'empêcher de s'envoler. Ses hyeux sont clos, il ne me voit pas. Je me lève pour fuir. Un régisseur vient me chercher. Il est trop tard pour renoncer.




    Le 26/07/2000
    Olivier BERNAGER




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