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CHRONIQUES
22 février 2018

La bête à concours
© © Matthieu Blanchin sur une idée d

De l'extérieur, un musicien est une sorte d'enchanteur capable de rendre éloquent des curieux outils de bois et ferraille. Mais que se passe-t-il derrière le rideau de scène ? Sous forme de feuilleton hebdomadaire cet été, Olivier Bernager vous invite à visiter de l'intérieur des vies de musiciens. Deuxième épisode.
 

Le 02/08/2000
Olivier BERNAGER
 



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  • Quand il eut fini de monter et descendre ses gammes, nuance triple forte, sur toute l'étendue du piano, dans toutes les tonalités, legato puis staccato, puis notes répétées, il regarda le calendrier de papier posé sur le mauvais Kawaï qui lui servait de compagnon de chambre : plus qu'une dizaine de jours pour devenir une vraie bête à concours. Il n'éprouvait pas d'appréhension particulière à l'idée de jouer devant un jury réputé pour sa férocité. On lui répétait depuis des années ce qu'il devait faire, comment il devait se concentrer, ce qui plaisait et ce qu'il fallait éviter à tout prix. Il savait qu'on le jugerait principalement sur sa forme et peu sur ses qualités artistiques. Pour l'instant il devait chauffer ses articulations à blanc, calculer la rapidité de ses écarts, vérifier la vitesse de ses attaques. Il ne renonçait jamais face aux plus grandes difficultés techniques. Il pouvait jouer trois fois de suite les Etudes de Chopin, sans aucune nuance, rien que pour le délire des doigts : l'entraînement, il connaissait.
    C'était une Russe de marbre taillée dans un bloc de betterave étuvée, une dame d'un certain âge nommée Tatiana Psanter qui avait la réputation de forger les lauréats. Il avait auditionné avec elle à Leningrad et elle était ici à Varsovie pour le surveiller dans ses moindres gestes : le Concours, il le voulait à tout prix. En un mois, elle avait fait de lui un descendeur. Elle avait tout multiplié par deux. Le matin, il devait courir une heure dans un parc sinistre avant de boire du thé noir qu'il détestait, au contraire du café, afin d'éviter la tremblote due, selon elle, à la caféine. Le soir, il devait faire le poirier ainsi que diverses figures de yoga qui lui donnaient le tournis. Naturellement, il ne pouvait plus manger de chocolats. Toute la journée, il ratissait le clavier sans jamais lever les yeux vers les partitions qui s'entassaient sur le piano droit. Il ne connaissait de Varsovie que les bâtiments noirs de sa rue, un Delicatessen aux comptoirs de Formica verdâtre où il achetait du chocolat belge en cachette, les odeurs de bortsch de sa résidence. Le soir, on l'invitait dans des restaurants où la plupart des tables étaient vides. Il partageait avec les autres les frites internationales coupées dans des patates de trois kilos et le bifteck cuit dans du bouillon de poule, dans un climat de méfiance et de regards à la sauvette de la part des cinq serveurs qui paressaient aux portes des cuisines. Quand, vers dix heures, il retournait dans sa chambre surchauffée, il ne lui restait plus qu'à se donner du plaisir en rêvassant au bel interprète brun qui semblait ne traduire que pour lui les rares propos qui se disaient à table.

    Tatiana Psanter lui avait imposé de travailler lentement et mains séparées, la totalité de son répertoire. À lui qui jouait la Sonate de Liszt et connaissait toutes celles de Beethoven ! La grosse Russe ne lui passait rien, ne lui faisait jamais un compliment, et au moindre écart, le faisait s'arrêter en pleine inspiration. Elle ne lui donnait jamais d'explication : elle claquait les doigts et il recommençait. Après la première semaine de ce régime, il perdit sa grâce naturelle, cet élan qui lui faisait jouer les Mazurkas de Chopin dans un état de pâmoison l'empêchant souvent de finir. Comme il levait les yeux au ciel et qu'il se penchait en arrière, dès le premier jour, elle lui avait lancé : ", " mais cessez donc de compter les mouches au plafond, inspectez plutôt vos doigts. Ne faites pas de grimaces, vous n'êtes pas une fille
    " Il avait décidé d'obéir, il essaya donc de se contenir, et y parvint.
    Trois jours avant la première éliminatoire, elle lui dit : " jouez-moi tout ce que vous connaissez ! " Il commença par la Fantaisie en ut mineur de Mozart, puis des Préludes et Fugues de Bach, puis Beethoven, Schumann, Brahms, et la sonate en si mineur de Liszt. Au bout de quatre heures, il ne savait plus ce qu'il faisait mais il jouait toujours ; sa tête ne fonctionnait plus, mais ses doigts couraient. Dans la Wanderer-Fantaisie de Schubert, il cassa une corde et s'arrêta net, le piano rendait l'âme. Interloqué, il regarda ses doigts, ses articulations étaient rouges, son ongle du pouce saignait. Il entendit une respiration dans son dos, qu'il avait oublié le temps de ce défoulement. Tatiana Psanter posa sur ses genoux le livre qu'elle lisait dans son dos, il vit " Vent d'est, vent d'ouest " de Pearl Buck. Elle se frotta les yeux en baillant et finit par applaudir. Se moquait-elle de lui ? Il avait mal partout, il ne comprenait plus rien, il prit une aspirine. Elle lui annonça, en se frottant les mains, qu'ils commenceraient le lendemain à préparer enfin le Concours. Il faillit s'étrangler puis, subitement calmé, courut à la piscine en pensant qu'il était temps.

    La veille, avec son éternel cabas de plastique noir au bras, elle s'était mêlée aux officiels qui tournaient autour des candidats au moment des essais de piano dans un hall sonore où étaient alignés des Steinway. Elle avait observé chaque membre du jury sans en avoir l'air, avait repéré chaque " chasseur de tête ", ces agents internationaux qui hantent les concours pour signer les premiers avec les futures stars. Son poulain n'avait pas de chance. À examiner les candidats et ce public de professionnels, elle avait conclu : " mauvaise année, médiocres pianistes, des b?ufs que vous devrez tuer comme à l'abattoir, d'un coup de pistolet entre les cornes. Jouez plus vite qu'eux et plus fort. Il n'y a pas un seul taureau parmi ces grosses bêtes, pas d'élégance, pas de vaillance
    Des b?ufs, et vous (elle rit)
    Une petite caille " Elle se reprit : s'il laissait ses simagrées au vestiaire, on verrait
    Derechef, elle lui demanda le Clavier Bien Tempéré, livre II. Il commença, elle n'arrêta pas une seconde de lui parler pendant qu'il jouait. Elle lui détailla un à un chaque pianiste. Elle détestait le Soviétique qui avait des mains de bûcheron et tapait, bien sûr, comme un sourd ; les deux Japonaises au style de machine à écrire ; l'Américain avec son attachée de presse et ses airs supérieurs ; le Sud-américain qui sentait la tequila et jouait des tangos pendant la moitié de la nuit ; le Belge qu'elle traita de mongol autiste. Mais celui qu'elle détestait par-dessus tous les autres, c'était l'Espagnol. Celui-là, elle l'imitait jouant Granados, en faisant ti-u-it ! ti-u-it ! pour singer les ornements de la musique andalouse, avec un accent russe qui aurait tiré un fou rire à quiconque n'aurait pas passé le Concours de Piano de Varsovie.
    Elle lui donna en passant un secret pour Brahms : " doublez votre cinquième par le quatrième et accélérez toutes vos substitutions, ainsi vous gagnerez de la puissance, on cogne à Varsovie
    " Il suivit immédiatement le conseil, comme un robot, dans le troisième Capriccio. Elle fut surprise par la rapidité de sa réaction et estima qu'il était mûr pour l'hallali, elle lui expliqua donc comment tuer un par un chaque concurrent. Ils étaient tous copie conforme : il lui fallait jouer mieux qu'eux. " Allons ! Je suis là pour ça, Mademoiselle ! ". Il osait. Elle précisa. " Oui, oui, au piano, mais pensez aussi aux couloirs : un regard mauvais en passant, un mot à double sens à la cafétéria, une sollicitude qui sent l'arnaque
    Il faut leur saper le moral ". Elle lui imposa de se fermer désormais à toute sollicitation extérieure, l'empêcha d'aller au cinéma voir Ivan le Terrible en russe qui passait dans une salle du centre ville, et lui rappela son interdiction des chocolats. Son devoir était de vaincre, de tuer, de faire honneur, même face à de si piètres concurrents. Après le Concours, conclut-elle, " il sera toujours temps de recomposer votre visage de héros romantique, de porter vos chemises blanches à large col comme on les aime chez vous, et de faire pleurer vos admirateurs. Résumons-nous
    " La Russe répéta tout d'une voix monotone, comme la présentation de la check-list avant le décollage de l'avion. Elle en avait fait décoller plus d'un. Il encaissa.

    Il fut second et il n'y eut pas de premier. La presse reconnut le niveau très moyen des participants. On ne le distingua pas du troupeau. Un journaliste français, un habitué du gotha des pianistes, ne reconnut pas son poulain et du haut de sa tribune, annonça la mort d'un espoir. D'où lui venait cette puissance subite, cette détermination de mercenaire qui ne lui ressemblait pas ? Où donc était passée la poésie innée de sa sonorité, ses rubato à vous couper le souffle, son naturel qu'on avait tant aimé lors de ses premiers récitals à Gaveau ? Pourquoi tant de détachement aujourd'hui, tant d'insensibilité ? Il montra en pleurant l'article à Tatiana Psanter. Il en avait souligné la fin : " Il faut vraiment que les Soviétiques soient parvenus à noyauter les Concours pour détruire la sensibilité d'un tel artiste. Quelle est la nécessité de cette institution si elle doit uniformiser le talent sous l'hégémonie de la technique ? " Tatiana Psanter haussa les épaules, ces journalistes sont des ânes, et elle lui tendit une boîte dorée de chocolats autrichiens.
    Il se consola le mois qui suivit en signant à Hambourg un contrat d'exclusivité avec une grosse firme allemande. On lui imposa les deux Concertos de Chopin pour son premier disque avec orchestre, et les Mazurkas pour son premier en soliste. Il ne put obtenir Bartok, comme l'exigeait Tatiana Psanter. On lui conseilla discrètement de se séparer d'elle, ce qu'il fit sans trop de déchirement. Après, elle lui envoya une lettre de Moscou où elle lui conseillait de jouer chaque jour une fugue de Bach et y ajouta un livre sur les masques africains de Claude Lévi-Strauss qu'il lui avait prêté. Il la sentit dépitée. Une nouvelle vie commença, on le photographia en noir et blanc, on s'intéressa à sa vie privée, on lui demanda son avis sur tout. Un conseiller en communication cultiva l'incomparable légèreté de ses airs rêveurs, son sourire naturel se figea sur le papier glacé des magazines féminins. Il se surprit lors d'un récital, à regarder le ciel pendant " Tristesse " de Chopin, et pensa qu'il retrouvait sa forme d'antan.




    Le 02/08/2000
    Olivier BERNAGER




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