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CHRONIQUES
08 mars 2021

La bête à concours
© ¬© Matthieu Blanchin sur une id√©e d

De l'extérieur, un musicien est une sorte d'enchanteur capable de rendre éloquent des curieux outils de bois et ferraille. Mais que se passe-t-il derrière le rideau de scène ? Sous forme de feuilleton hebdomadaire cet été, Olivier Bernager vous invite à visiter de l'intérieur des vies de musiciens. Deuxième épisode.
 

Le 02/08/2000
Olivier BERNAGER
 



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  • Quand il eut fini de monter et descendre ses gammes, nuance triple forte, sur toute l'√©tendue du piano, dans toutes les tonalit√©s, legato puis staccato, puis notes r√©p√©t√©es, il regarda le calendrier de papier pos√© sur le mauvais Kawa√Į qui lui servait de compagnon de chambre : plus qu'une dizaine de jours pour devenir une vraie b√™te √† concours. Il n'√©prouvait pas d'appr√©hension particuli√®re √† l'id√©e de jouer devant un jury r√©put√© pour sa f√©rocit√©. On lui r√©p√©tait depuis des ann√©es ce qu'il devait faire, comment il devait se concentrer, ce qui plaisait et ce qu'il fallait √©viter √† tout prix. Il savait qu'on le jugerait principalement sur sa forme et peu sur ses qualit√©s artistiques. Pour l'instant il devait chauffer ses articulations √† blanc, calculer la rapidit√© de ses √©carts, v√©rifier la vitesse de ses attaques. Il ne renon√ßait jamais face aux plus grandes difficult√©s techniques. Il pouvait jouer trois fois de suite les Etudes de Chopin, sans aucune nuance, rien que pour le d√©lire des doigts : l'entra√ģnement, il connaissait.
    C'√©tait une Russe de marbre taill√©e dans un bloc de betterave √©tuv√©e, une dame d'un certain √Ęge nomm√©e Tatiana Psanter qui avait la r√©putation de forger les laur√©ats. Il avait auditionn√© avec elle √† Leningrad et elle √©tait ici √† Varsovie pour le surveiller dans ses moindres gestes : le Concours, il le voulait √† tout prix. En un mois, elle avait fait de lui un descendeur. Elle avait tout multipli√© par deux. Le matin, il devait courir une heure dans un parc sinistre avant de boire du th√© noir qu'il d√©testait, au contraire du caf√©, afin d'√©viter la tremblote due, selon elle, √† la caf√©ine. Le soir, il devait faire le poirier ainsi que diverses figures de yoga qui lui donnaient le tournis. Naturellement, il ne pouvait plus manger de chocolats. Toute la journ√©e, il ratissait le clavier sans jamais lever les yeux vers les partitions qui s'entassaient sur le piano droit. Il ne connaissait de Varsovie que les b√Ętiments noirs de sa rue, un Delicatessen aux comptoirs de Formica verd√Ętre o√Ļ il achetait du chocolat belge en cachette, les odeurs de bortsch de sa r√©sidence. Le soir, on l'invitait dans des restaurants o√Ļ la plupart des tables √©taient vides. Il partageait avec les autres les frites internationales coup√©es dans des patates de trois kilos et le bifteck cuit dans du bouillon de poule, dans un climat de m√©fiance et de regards √† la sauvette de la part des cinq serveurs qui paressaient aux portes des cuisines. Quand, vers dix heures, il retournait dans sa chambre surchauff√©e, il ne lui restait plus qu'√† se donner du plaisir en r√™vassant au bel interpr√®te brun qui semblait ne traduire que pour lui les rares propos qui se disaient √† table.

    Tatiana Psanter lui avait impos√© de travailler lentement et mains s√©par√©es, la totalit√© de son r√©pertoire. √Ä lui qui jouait la Sonate de Liszt et connaissait toutes celles de Beethoven ! La grosse Russe ne lui passait rien, ne lui faisait jamais un compliment, et au moindre √©cart, le faisait s'arr√™ter en pleine inspiration. Elle ne lui donnait jamais d'explication : elle claquait les doigts et il recommen√ßait. Apr√®s la premi√®re semaine de ce r√©gime, il perdit sa gr√Ęce naturelle, cet √©lan qui lui faisait jouer les Mazurkas de Chopin dans un √©tat de p√Ęmoison l'emp√™chant souvent de finir. Comme il levait les yeux au ciel et qu'il se penchait en arri√®re, d√®s le premier jour, elle lui avait lanc√© : ", " mais cessez donc de compter les mouches au plafond, inspectez plut√īt vos doigts. Ne faites pas de grimaces, vous n'√™tes pas une fille
    " Il avait décidé d'obéir, il essaya donc de se contenir, et y parvint.
    Trois jours avant la premi√®re √©liminatoire, elle lui dit : " jouez-moi tout ce que vous connaissez ! " Il commen√ßa par la Fantaisie en ut mineur de Mozart, puis des Pr√©ludes et Fugues de Bach, puis Beethoven, Schumann, Brahms, et la sonate en si mineur de Liszt. Au bout de quatre heures, il ne savait plus ce qu'il faisait mais il jouait toujours ; sa t√™te ne fonctionnait plus, mais ses doigts couraient. Dans la Wanderer-Fantaisie de Schubert, il cassa une corde et s'arr√™ta net, le piano rendait l'√Ęme. Interloqu√©, il regarda ses doigts, ses articulations √©taient rouges, son ongle du pouce saignait. Il entendit une respiration dans son dos, qu'il avait oubli√© le temps de ce d√©foulement. Tatiana Psanter posa sur ses genoux le livre qu'elle lisait dans son dos, il vit " Vent d'est, vent d'ouest " de Pearl Buck. Elle se frotta les yeux en baillant et finit par applaudir. Se moquait-elle de lui ? Il avait mal partout, il ne comprenait plus rien, il prit une aspirine. Elle lui annon√ßa, en se frottant les mains, qu'ils commenceraient le lendemain √† pr√©parer enfin le Concours. Il faillit s'√©trangler puis, subitement calm√©, courut √† la piscine en pensant qu'il √©tait temps.

    La veille, avec son √©ternel cabas de plastique noir au bras, elle s'√©tait m√™l√©e aux officiels qui tournaient autour des candidats au moment des essais de piano dans un hall sonore o√Ļ √©taient align√©s des Steinway. Elle avait observ√© chaque membre du jury sans en avoir l'air, avait rep√©r√© chaque " chasseur de t√™te ", ces agents internationaux qui hantent les concours pour signer les premiers avec les futures stars. Son poulain n'avait pas de chance. √Ä examiner les candidats et ce public de professionnels, elle avait conclu : " mauvaise ann√©e, m√©diocres pianistes, des b¬úufs que vous devrez tuer comme √† l'abattoir, d'un coup de pistolet entre les cornes. Jouez plus vite qu'eux et plus fort. Il n'y a pas un seul taureau parmi ces grosses b√™tes, pas d'√©l√©gance, pas de vaillance
    Des b¬úufs, et vous (elle rit)
    Une petite caille " Elle se reprit : s'il laissait ses simagrées au vestiaire, on verrait
    Derechef, elle lui demanda le Clavier Bien Temp√©r√©, livre II. Il commen√ßa, elle n'arr√™ta pas une seconde de lui parler pendant qu'il jouait. Elle lui d√©tailla un √† un chaque pianiste. Elle d√©testait le Sovi√©tique qui avait des mains de b√Ľcheron et tapait, bien s√Ľr, comme un sourd ; les deux Japonaises au style de machine √† √©crire ; l'Am√©ricain avec son attach√©e de presse et ses airs sup√©rieurs ; le Sud-am√©ricain qui sentait la tequila et jouait des tangos pendant la moiti√© de la nuit ; le Belge qu'elle traita de mongol autiste. Mais celui qu'elle d√©testait par-dessus tous les autres, c'√©tait l'Espagnol. Celui-l√†, elle l'imitait jouant Granados, en faisant ti-u-it ! ti-u-it ! pour singer les ornements de la musique andalouse, avec un accent russe qui aurait tir√© un fou rire √† quiconque n'aurait pas pass√© le Concours de Piano de Varsovie.
    Elle lui donna en passant un secret pour Brahms : " doublez votre cinquième par le quatrième et accélérez toutes vos substitutions, ainsi vous gagnerez de la puissance, on cogne à Varsovie
    " Il suivit imm√©diatement le conseil, comme un robot, dans le troisi√®me Capriccio. Elle fut surprise par la rapidit√© de sa r√©action et estima qu'il √©tait m√Ľr pour l'hallali, elle lui expliqua donc comment tuer un par un chaque concurrent. Ils √©taient tous copie conforme : il lui fallait jouer mieux qu'eux. " Allons ! Je suis l√† pour √ßa, Mademoiselle ! ". Il osait. Elle pr√©cisa. " Oui, oui, au piano, mais pensez aussi aux couloirs : un regard mauvais en passant, un mot √† double sens √† la caf√©t√©ria, une sollicitude qui sent l'arnaque
    Il faut leur saper le moral ". Elle lui imposa de se fermer désormais à toute sollicitation extérieure, l'empêcha d'aller au cinéma voir Ivan le Terrible en russe qui passait dans une salle du centre ville, et lui rappela son interdiction des chocolats. Son devoir était de vaincre, de tuer, de faire honneur, même face à de si piètres concurrents. Après le Concours, conclut-elle, " il sera toujours temps de recomposer votre visage de héros romantique, de porter vos chemises blanches à large col comme on les aime chez vous, et de faire pleurer vos admirateurs. Résumons-nous
    " La Russe répéta tout d'une voix monotone, comme la présentation de la check-list avant le décollage de l'avion. Elle en avait fait décoller plus d'un. Il encaissa.

    Il fut second et il n'y eut pas de premier. La presse reconnut le niveau tr√®s moyen des participants. On ne le distingua pas du troupeau. Un journaliste fran√ßais, un habitu√© du gotha des pianistes, ne reconnut pas son poulain et du haut de sa tribune, annon√ßa la mort d'un espoir. D'o√Ļ lui venait cette puissance subite, cette d√©termination de mercenaire qui ne lui ressemblait pas ? O√Ļ donc √©tait pass√©e la po√©sie inn√©e de sa sonorit√©, ses rubato √† vous couper le souffle, son naturel qu'on avait tant aim√© lors de ses premiers r√©citals √† Gaveau ? Pourquoi tant de d√©tachement aujourd'hui, tant d'insensibilit√© ? Il montra en pleurant l'article √† Tatiana Psanter. Il en avait soulign√© la fin : " Il faut vraiment que les Sovi√©tiques soient parvenus √† noyauter les Concours pour d√©truire la sensibilit√© d'un tel artiste. Quelle est la n√©cessit√© de cette institution si elle doit uniformiser le talent sous l'h√©g√©monie de la technique ? " Tatiana Psanter haussa les √©paules, ces journalistes sont des √Ęnes, et elle lui tendit une bo√ģte dor√©e de chocolats autrichiens.
    Il se consola le mois qui suivit en signant √† Hambourg un contrat d'exclusivit√© avec une grosse firme allemande. On lui imposa les deux Concertos de Chopin pour son premier disque avec orchestre, et les Mazurkas pour son premier en soliste. Il ne put obtenir Bartok, comme l'exigeait Tatiana Psanter. On lui conseilla discr√®tement de se s√©parer d'elle, ce qu'il fit sans trop de d√©chirement. Apr√®s, elle lui envoya une lettre de Moscou o√Ļ elle lui conseillait de jouer chaque jour une fugue de Bach et y ajouta un livre sur les masques africains de Claude L√©vi-Strauss qu'il lui avait pr√™t√©. Il la sentit d√©pit√©e. Une nouvelle vie commen√ßa, on le photographia en noir et blanc, on s'int√©ressa √† sa vie priv√©e, on lui demanda son avis sur tout. Un conseiller en communication cultiva l'incomparable l√©g√®ret√© de ses airs r√™veurs, son sourire naturel se figea sur le papier glac√© des magazines f√©minins. Il se surprit lors d'un r√©cital, √† regarder le ciel pendant " Tristesse " de Chopin, et pensa qu'il retrouvait sa forme d'antan.




    Le 02/08/2000
    Olivier BERNAGER




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