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CHRONIQUES
03 décembre 2021

La jeune violoniste
© ¬©Matthieu Blanchin sur une id√©e d

De l'extérieur, un musicien est une sorte d'enchanteur capable de rendre éloquent des curieux outils de bois et ferraille. Mais que se passe-t-il derrière le rideau de scène ? Sous forme de feuilleton hebdomadaire cet été, Olivier Bernager vous invite à visiter de l'intérieur des vies de musiciens. Troisième épisode.
 

Le 07/08/2000
Olivier BERNAGER
 



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  • Il les fit entrer dans le salon. La petite fille avait un visage rond sem√© de t√Ęches de rousseur, ses cheveux √©taient coiff√©s en √©pis de seigle, ses bras semblaient trop long pour son corps, elle avait des bas de coton blancs et portait les souliers vernis qu'elle pr√©f√©rait. Sa m√®re serrait sur son manteau d'astrakan un √©tui √† violon de cuir brun. D'un geste las, elle avait rectifi√© la coiffure de sa fille, et d'une pichenette dans l'√©paule lui avait enjoint de faire la r√©v√©rence en trois pas. La petite attendait maintenant qu'il lui tende la main : cela devait √™tre ainsi.
    Il √©tait venu en souriant vers elle, avait tourn√© son poignet et longuement scrut√© sa paume comme s'il allait y lire la bonne aventure. Il h√īchait la t√™te. Qu'il sentait bon ! la fillette n'avait plus peur, elle √©tait seulement un peu intimid√©e. Le ma√ģtre l'invita √† s'assoir pr√®s d'un pupitre d'orchestre. Le piano √† queue, un Erard, √©tait recouvert d'une √©tole de cachemire. Des partitions √©taient entass√©es √† cot√© d'un sang de boeuf qui diffusait une lumi√®re lourde. Il posa plusieurs questions √† la m√®re qui r√©pondit d'une voix haut-perch√©e, ennuy√©e de telles √©vidences. Il se tourna vers la petite, voulut savoir ses go√Ľts √† l'√©cole : la m√®re r√©pondit pour elle. Il l'invita poliment √† ouvrir l'√©tui.
    Elle monta des gammes, √©graina des arp√®ges, encha√ģna des sautill√©s avec facilit√©, esquissa des doubles notes. Elle joua enfin le pr√©lude d'une Suite de Bach. Il l'√©couta avec beaucoup d'attention et se surprit √† penser pour elle. Il l'arr√™ta : "Tu sais ce que tu veux faire plus tard ?" Sa m√®re prit son souffle pour r√©pondre, mais la gamine avait d√©j√† fait volte-face, contourn√© le piano, et brandissant l'archet vers la photo d'un violoniste : "√áa !" √áa, c'√©tait une photo d√©dicac√©e de Jascha Heifetz. Le ma√ģtre fit en souriant un signe d'acquiescement √† la m√®re qui ne put cacher son plaisir.

    Ce fut ce jour-l√† qu'elle d√©buta sa carri√®re de violoniste. Elle entra au Conservatoire sans s'en apercevoir. √Ä douze ans, elle passa en Sup√©rieur comme si de rien n'√©tait. Rien ne la rebutait, ni le solf√®ge, ni le piano obligatoire, ni l'Histoire de la musique. Elle avait un go√Ľt particulier pour le Grand Nord parce qu'elle y avait pass√© des vacances, non loin de la maison de Sibelius. Elle aimait le vent, reconna√ģtre les traces de rennes dans la neige, les bains dans l'eau glac√©e des fjords. La vie √† Paris ne lui d√©plaisait pas, mais elle marchait dans la rue les yeux baiss√©s, comme on le lui avait appris. Le ma√ģtre continuait √† la suivre en le√ßons particuli√®res. A treize ans, elle connaissait Bach par coeur, √† quatorze Bartok, √† quinze les Sonates d'Ysaye. Le ma√ģtre l'abreuvait sans faillir de conseils techniques, mais aussi lui racontait sa propre vie, qu'elle commen√ßait √† conna√ģtre dans les moindres d√©tails.
    Elle savait les tourn√©es, les anxi√©t√©s dans les h√ītels sans √Ęme o√Ļ demander la R√©ception √©tait d√©j√† un supplice. Il lui racontait les trahisons, les faux amis, les chefs qui ne saluent m√™me pas les solistes, mais les embrassent sur la bouche pendant les saluts. Il lui apprit √† ranger son √©tui, comme si c'√©tait sa propre maison, lui conseilla de toujours acheter des tissus pr√©cieux pour envelopper son violon.
    Elle √©tait devenue une vraie jeune fille, un peu lourde, avec de grands yeux vides, des seins de starlette, des tenues qui mettaient en valeur ses formes sans qu'elle le veuille. Elle venait de passer son Prix de violon, √©tait maintenant en Perfectionnement. On commen√ßa √† lui demander de jouer en soliste ; elle gagna un peu d'argent. Son ma√ģtre fit semblant de ne s'apercevoir de rien. Il continua √† lui donner des le√ßons, avec une r√©gularit√© s√©culaire. Quand elle eut plusieurs concertos √† son r√©pertoire, il insista pour qu'elle fasse encore plus de musique de chambre : il la trouvait trop solitaire, trop inaccessible. Elle fut r√©ticente, mais finit par lui ob√©ir : elle l'√©coutait sans jamais discuter. Elle se retrouva ainsi √† remplacer les absents, √† jouer tout ce qu'il √©tait possible de jouer, sans jamais √™tre fatigu√©e, ni avoir aucune crampe, ni les poignets endoloris, ni les doigts creus√©s. Elle d√©chiffrait comme le meilleur des pianistes, pouvant en remplacer plus d'un. Elle travaillait jour et nuit, les yeux toujours baiss√©s, avec une constance m√©tronomique et des facilit√©s qui d√©concertaient tous ses partenaires.

    De son c√īt√©, sans s'en rendre compte, le Ma√ģtre espa√ßa ses propres concerts. Il compta plus d'une fois les ann√©es qui le s√©paraient de ses √©tudes, pensa tant de fois √† elle qu'un soir il s'avoua avec un plaisir craintif qu'il devait √™tre amoureux de son √©l√®ve. Bien qu'il ne f√Ľt pas dupe de son √Ęge, il d√©cida de tenter quelque chose. Il commen√ßa donc par se perfectionner. Il travailla ses octaves doigt√©s comme un jeune ; plusieurs heures par jour, il s'imposa des r√©gimes de Paganini et de Vieuxtemps. Il se rendit la vie infernale. Quand il ne parvenait pas √† quelque chose, il se plaignait, en vieux routier, que son violon ne sonnait pas, et d√©pensait des fortunes chez le luthier. Elle avait beau s'√™tre admir√©e en photo √† la une d'une revue musicale, elle venait chaque lundi √† la le√ßon, mais les le√ßons devinrent d√©sormais diff√©rentes. Il la faisait asseoir et sortait son violon sans dire un mot. Souvent, il poussait et tirait sur les cordes √† vide pendant l'heure enti√®re. Elle le regardait faire. Il la regardait √† la d√©rob√©e. Elle observait ses doigts qui lui semblaient entrer dans la corde jusqu'√† l'√Ęme du violon. Ils cherchaient le son jusque dans la parcelle la plus secr√®te de son Guarnerius Del J√©su. Elle √©coutait et pouvait mentalement compter les crins de l'archet qui se posaient sur la corde ; en fermant les yeux, elle savait d'avance o√Ļ il en √©tait, au millim√®tre pr√®s. Elle s'impr√©gnait, ses muscles les plus secrets jouaient avec le ma√ģtre, elle respirait avec lui, serrait le manche avec lui, levait le coude avec lui pour ouvrir le son, appuyait la pointe avec lui pour soutenir les notes graves. Quand sa main vibrait sur la touche, elle vibrait int√©rieurement. Ils ne se parlaient presque pas. Quand c'√©tait fini, la porte referm√©e, elle l'√©coutait encore, assise sur les marches de l'escalier.
    Un jour, il lui offrit la photo d√©dicac√©e de Heifetz. Elle accepta le pr√©sent comme un pr√©sage et pla√ßa la photo dans sa chambre au dessus de son lit. Vint le temps des √©preuves. Il l'emmena au Concours Reine Elisabeth de Belgique dans sa propre voiture et loua pour elle une suite dans le plus bel h√ītel de Bruxelles. Il suivit les √Čliminatoires dans la salle, toujours de la m√™me place, dans le meilleur angle, pour qu'elle sente sa pr√©sence. Elle fut Laur√©ate. La Reine de Belgique la r√©compensa et elle signa ses premiers autographes. Dans l'auditorium de la Radio, elle joua le Concerto de Sibelius avec un jeune chef roumain, beau comme une statue antique. Quand elle attaqua la danse joyeuse du dernier mouvement, elle inspira intens√©ment, leva les yeux et eut un sourire radieux en direction du chef. √Ä sa place, le Ma√ģtre se raidit, il n'avait plus de temps √† perdre. Elle eut une ovation. On les photographia tous les deux, le chef roumain et elle. La presse f√©minine s'empara de son image, on lui inventa une vie et des secrets qu'elle n'avait pas, la femme du chef roumain lui fit une crise de jalousie, la t√©l√©vision vint √† son h√ītel, on l'invita √† des r√©ceptions. Elle quitta la Belgique c√©l√®bre. Des contrats l'attendaient chez elle.

    Sur l'autoroute, au retour, le ma√ģtre lui avoua son amour et son d√©sir de l'√©pouser. Elle dit oui sans h√©siter. Il continua √† lui donner de silencieuses le√ßons, caressant ses √©paules, humant le musc de ses aisselles, glissant ses doigts fins dans la moiteur de ses seins. Il se perdit dans ses touffeurs, d√©couvrit ses soupirs.
    On l'appelait dans toute l'Europe, elle fit partie des plus prestigieux bureaux de concerts. Ils travaillaient maintenant chacun de leur c√īt√© dans une aile de l'appartement. Ils ne chang√®rent pas leurs habitudes. Chaque lundi, elle se rendait dans le salon pour la le√ßon, et lui n'oublia jamais un seul de ses concerts, assis toujours √† la m√™me place. Elle ne remarqua pas qu'il n'avait plus jou√© en public depuis leur mariage et ne sut jamais s'il le regrettait parce qu'elle ne pensa jamais √† le lui demander.




    Le 07/08/2000
    Olivier BERNAGER




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