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CHRONIQUES
19 août 2018

La jeune violoniste
© ©Matthieu Blanchin sur une idée d

De l'extérieur, un musicien est une sorte d'enchanteur capable de rendre éloquent des curieux outils de bois et ferraille. Mais que se passe-t-il derrière le rideau de scène ? Sous forme de feuilleton hebdomadaire cet été, Olivier Bernager vous invite à visiter de l'intérieur des vies de musiciens. Troisième épisode.
 

Le 07/08/2000
Olivier BERNAGER
 



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    à un ami

  • Il les fit entrer dans le salon. La petite fille avait un visage rond semé de tâches de rousseur, ses cheveux étaient coiffés en épis de seigle, ses bras semblaient trop long pour son corps, elle avait des bas de coton blancs et portait les souliers vernis qu'elle préférait. Sa mère serrait sur son manteau d'astrakan un étui à violon de cuir brun. D'un geste las, elle avait rectifié la coiffure de sa fille, et d'une pichenette dans l'épaule lui avait enjoint de faire la révérence en trois pas. La petite attendait maintenant qu'il lui tende la main : cela devait être ainsi.
    Il était venu en souriant vers elle, avait tourné son poignet et longuement scruté sa paume comme s'il allait y lire la bonne aventure. Il hôchait la tête. Qu'il sentait bon ! la fillette n'avait plus peur, elle était seulement un peu intimidée. Le maître l'invita à s'assoir près d'un pupitre d'orchestre. Le piano à queue, un Erard, était recouvert d'une étole de cachemire. Des partitions étaient entassées à coté d'un sang de boeuf qui diffusait une lumière lourde. Il posa plusieurs questions à la mère qui répondit d'une voix haut-perchée, ennuyée de telles évidences. Il se tourna vers la petite, voulut savoir ses goûts à l'école : la mère répondit pour elle. Il l'invita poliment à ouvrir l'étui.
    Elle monta des gammes, égraina des arpèges, enchaîna des sautillés avec facilité, esquissa des doubles notes. Elle joua enfin le prélude d'une Suite de Bach. Il l'écouta avec beaucoup d'attention et se surprit à penser pour elle. Il l'arrêta : "Tu sais ce que tu veux faire plus tard ?" Sa mère prit son souffle pour répondre, mais la gamine avait déjà fait volte-face, contourné le piano, et brandissant l'archet vers la photo d'un violoniste : "Ça !" Ça, c'était une photo dédicacée de Jascha Heifetz. Le maître fit en souriant un signe d'acquiescement à la mère qui ne put cacher son plaisir.

    Ce fut ce jour-là qu'elle débuta sa carrière de violoniste. Elle entra au Conservatoire sans s'en apercevoir. À douze ans, elle passa en Supérieur comme si de rien n'était. Rien ne la rebutait, ni le solfège, ni le piano obligatoire, ni l'Histoire de la musique. Elle avait un goût particulier pour le Grand Nord parce qu'elle y avait passé des vacances, non loin de la maison de Sibelius. Elle aimait le vent, reconnaître les traces de rennes dans la neige, les bains dans l'eau glacée des fjords. La vie à Paris ne lui déplaisait pas, mais elle marchait dans la rue les yeux baissés, comme on le lui avait appris. Le maître continuait à la suivre en leçons particulières. A treize ans, elle connaissait Bach par coeur, à quatorze Bartok, à quinze les Sonates d'Ysaye. Le maître l'abreuvait sans faillir de conseils techniques, mais aussi lui racontait sa propre vie, qu'elle commençait à connaître dans les moindres détails.
    Elle savait les tournées, les anxiétés dans les hôtels sans âme où demander la Réception était déjà un supplice. Il lui racontait les trahisons, les faux amis, les chefs qui ne saluent même pas les solistes, mais les embrassent sur la bouche pendant les saluts. Il lui apprit à ranger son étui, comme si c'était sa propre maison, lui conseilla de toujours acheter des tissus précieux pour envelopper son violon.
    Elle était devenue une vraie jeune fille, un peu lourde, avec de grands yeux vides, des seins de starlette, des tenues qui mettaient en valeur ses formes sans qu'elle le veuille. Elle venait de passer son Prix de violon, était maintenant en Perfectionnement. On commença à lui demander de jouer en soliste ; elle gagna un peu d'argent. Son maître fit semblant de ne s'apercevoir de rien. Il continua à lui donner des leçons, avec une régularité séculaire. Quand elle eut plusieurs concertos à son répertoire, il insista pour qu'elle fasse encore plus de musique de chambre : il la trouvait trop solitaire, trop inaccessible. Elle fut réticente, mais finit par lui obéir : elle l'écoutait sans jamais discuter. Elle se retrouva ainsi à remplacer les absents, à jouer tout ce qu'il était possible de jouer, sans jamais être fatiguée, ni avoir aucune crampe, ni les poignets endoloris, ni les doigts creusés. Elle déchiffrait comme le meilleur des pianistes, pouvant en remplacer plus d'un. Elle travaillait jour et nuit, les yeux toujours baissés, avec une constance métronomique et des facilités qui déconcertaient tous ses partenaires.

    De son côté, sans s'en rendre compte, le Maître espaça ses propres concerts. Il compta plus d'une fois les années qui le séparaient de ses études, pensa tant de fois à elle qu'un soir il s'avoua avec un plaisir craintif qu'il devait être amoureux de son élève. Bien qu'il ne fût pas dupe de son âge, il décida de tenter quelque chose. Il commença donc par se perfectionner. Il travailla ses octaves doigtés comme un jeune ; plusieurs heures par jour, il s'imposa des régimes de Paganini et de Vieuxtemps. Il se rendit la vie infernale. Quand il ne parvenait pas à quelque chose, il se plaignait, en vieux routier, que son violon ne sonnait pas, et dépensait des fortunes chez le luthier. Elle avait beau s'être admirée en photo à la une d'une revue musicale, elle venait chaque lundi à la leçon, mais les leçons devinrent désormais différentes. Il la faisait asseoir et sortait son violon sans dire un mot. Souvent, il poussait et tirait sur les cordes à vide pendant l'heure entière. Elle le regardait faire. Il la regardait à la dérobée. Elle observait ses doigts qui lui semblaient entrer dans la corde jusqu'à l'âme du violon. Ils cherchaient le son jusque dans la parcelle la plus secrète de son Guarnerius Del Jésu. Elle écoutait et pouvait mentalement compter les crins de l'archet qui se posaient sur la corde ; en fermant les yeux, elle savait d'avance où il en était, au millimètre près. Elle s'imprégnait, ses muscles les plus secrets jouaient avec le maître, elle respirait avec lui, serrait le manche avec lui, levait le coude avec lui pour ouvrir le son, appuyait la pointe avec lui pour soutenir les notes graves. Quand sa main vibrait sur la touche, elle vibrait intérieurement. Ils ne se parlaient presque pas. Quand c'était fini, la porte refermée, elle l'écoutait encore, assise sur les marches de l'escalier.
    Un jour, il lui offrit la photo dédicacée de Heifetz. Elle accepta le présent comme un présage et plaça la photo dans sa chambre au dessus de son lit. Vint le temps des épreuves. Il l'emmena au Concours Reine Elisabeth de Belgique dans sa propre voiture et loua pour elle une suite dans le plus bel hôtel de Bruxelles. Il suivit les Éliminatoires dans la salle, toujours de la même place, dans le meilleur angle, pour qu'elle sente sa présence. Elle fut Lauréate. La Reine de Belgique la récompensa et elle signa ses premiers autographes. Dans l'auditorium de la Radio, elle joua le Concerto de Sibelius avec un jeune chef roumain, beau comme une statue antique. Quand elle attaqua la danse joyeuse du dernier mouvement, elle inspira intensément, leva les yeux et eut un sourire radieux en direction du chef. À sa place, le Maître se raidit, il n'avait plus de temps à perdre. Elle eut une ovation. On les photographia tous les deux, le chef roumain et elle. La presse féminine s'empara de son image, on lui inventa une vie et des secrets qu'elle n'avait pas, la femme du chef roumain lui fit une crise de jalousie, la télévision vint à son hôtel, on l'invita à des réceptions. Elle quitta la Belgique célèbre. Des contrats l'attendaient chez elle.

    Sur l'autoroute, au retour, le maître lui avoua son amour et son désir de l'épouser. Elle dit oui sans hésiter. Il continua à lui donner de silencieuses leçons, caressant ses épaules, humant le musc de ses aisselles, glissant ses doigts fins dans la moiteur de ses seins. Il se perdit dans ses touffeurs, découvrit ses soupirs.
    On l'appelait dans toute l'Europe, elle fit partie des plus prestigieux bureaux de concerts. Ils travaillaient maintenant chacun de leur côté dans une aile de l'appartement. Ils ne changèrent pas leurs habitudes. Chaque lundi, elle se rendait dans le salon pour la leçon, et lui n'oublia jamais un seul de ses concerts, assis toujours à la même place. Elle ne remarqua pas qu'il n'avait plus joué en public depuis leur mariage et ne sut jamais s'il le regrettait parce qu'elle ne pensa jamais à le lui demander.




    Le 07/08/2000
    Olivier BERNAGER




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