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CHRONIQUES
25 février 2018

Le ténor sicilien
© Matthieu Blanchin sur une idée d

De l'extérieur, un chanteur est une sorte d'enchanteur capable d'ensorceler avec son seul gosier. Mais que se passe-t-il derrière le rideau de scène ? Sous forme de feuilleton hebdomadaire cet été, Olivier Bernager vous invite à visiter de l'intérieur des vies de musiciens. Quatrième volet.
 

Le 14/08/2000
Olivier BERNAGER
 



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    Envoi de l'article
    à un ami

  • " Un baiser, maman
    Adieu ! " Il quitte la scène, la chaleur a creusé son maquillage. Il accuse son âge. Le choeur annonce sa mort. Le rideau tombe. Il sort. La costumière lui tend sa cape du premier acte : il y retourne d'un pas décidé en regardant le public, en pleine lumière. C'est l'ovation. Il salue plusieurs fois en tenant par la main la prima dona, une diva de vingt ans qui essuie ses larmes. Il ne tient pas en place, a envie de courir, de se dépenser encore. Pour calmer son énervement, il fait des effets de cape, fixe les balcons en souriant, envoie des baisers aux loges. Il se casse en deux pour ramasser un bouquet qu'il tend d'un geste appuyé à la prima dona. Il aurait bien voulu être seul pour les saluts, mais l'Intendant Général qui n'était pas sûr de la débutante, avait imposé un salut collectif avec un pas en avant pour les premiers rôles. " C'est plus convivial " avait-il ajouté, à la mode. Dommage, il avait été vraiment très bon, ce soir. Il aurait mérité d'être seul pour les saluts. Les femmes tout de même !
    Le voici dans sa loge. À chaque fois c'est la même violence : il s'impose un quart d'heure de solitude avant d'aller recueillir la manne des félicitations dans le local syndical près du foyer des artistes. C'est sa part, à lui, de social : être congratulé par des marquises sous une affiche montrant une faucille et un marteau. Encore en alerte, il écoute. Le brouhaha des admirateurs lui parvient de l'autre côté. Il cherche à saisir les compliments dans leurs bêlements. Qui a dit quoi ? Pourtant il sait bien que personne ne se risquerait, à ce moment précis, à la moindre critique. Il l'aurait pris comme une offense. Et pour lui, l'offensé devait
    Il se pinça pour interrompre sa rêverie morbide.
    Assis face au miroir, il se contemple, gomme son fond de teint, se recoiffe, passe des serviettes chaudes sur son visage, noircit sa moustache par précaution. Attention au blanc. Jamais de blanc. Le blanc, c'est pour les morts. Il aime sa figure, son dernier séjour à Acapulco lui a laissé un beau bronzage qu'il entretient. Il se pèse, il a encore perdu un kilo, il note son poids au dos de la partition de Cavalleria Rusticana dans laquelle il chante Turridu, avec la date.

    Le quart d'heure est passé. Un dernier coup d'?il sur sa silhouette : las ! il est prêt pour la gloire. Le Directeur de l'opéra a fait installer un tout petit praticable dans le couloir sur lequel il monte pour se grandir car il est de petite taille. On lui aurait fait croire, s'il avait posé une question, que le praticable était là par hasard, diable ! on est dans un théâtre ! Il serre des mains, reçoit les compliments en regardant ses pieds dans l'attitude du modeste ou en faisant des " non, non
    " contrits. De jeunes hommes lui parlent à l'oreille en l'embrassant. Une vieille dame tend une ancienne photo de lui. Il est étonné, presque gêné, se regarde et écrit quelque chose. Il aurait préféré qu'elle ne fût pas là. Il est agacé et son secrétaire qui le sait, regarde ailleurs. Il commence à s'ennuyer, mais inspire profondément d'émotion dès qu'on lui dit qu'il est le plus grand. C'est un ténor sincère. Derrière le cercle des admirateurs passent et repassent les figurants, les seconds rôles, les techniciens, soucieux de ne pas manquer le dernier autobus. Certains s'arrêtent pour une raison ou pour une autre ; ceux-là, il les désigne avec une élégance un peu molle, " sans eux, amis, ma voix ne parviendrait jamais jusqu'à vous, pire je jouerais dans le noir
    " Le Directeur de l'opéra pince son bras avec un grand sourire à l'intention de la galerie : inutile de raviver le souvenir des dernières grèves.
    D'un coup, la lumière est aveuglante, c'est la télévision. Il fait comme si de rien n'était. Dans les coulisses comme à la scène : le voici qui sourit un peu plus largement, parle un peu plus fort. On se pousse, on participe. Sortie du public en se dandinant, une caricature de diva plus très jeune, un micro à la main, suivie par une caméra, vient le congratuler. Elle est précédée d'un minuscule teckel qu'elle tient en laisse : " C'est Don Giovanni qui veut te faire un mamours, chéri, tu as été di-vin ! " Elle virevolte et ajoute à la cantonade, avec un inimitable accent hongrois : " C'est le meilleur Turridu qui soit, et en plus il est beau comme un dieu
    ", puis elle commence l'interview.
    Le lendemain, il regarde la télévision : le teckel est amusant, la journaliste égale à elle-même. On a filmé l'opéra de Mascagni. Il se voit sur l'écran, un verre à la main, dans la scène de l'auberge. Miséricorde ! Un gros plan de son visage trahit une ride qu'il n'avait jamais vue. Il se précipite sur son minuscule miroir de poche pour vérifier. Elle est bien là, il faudra qu'il fasse attention.

    On sonne. Sa femme de chambre annonce l'attaché de presse. Ce dernier est ravi de lui présenter un jeune journaliste, Dieu merci un garçon. C'est vraiment un triomphe. Il rajuste son foulard, se signe et l'accueille. " Aujourd'hui, vous chantez Turridu à Milan, la semaine prochaine, Werther à Sydney, bientôt Arnold du Guillaume Tell de Rossini au Met
    où puisez-vous une telle énergie ? " L'attaché de presse lui a recommandé de parler de son âge afin de préparer le public à l'inéluctable tournée d'adieu. Il serait de bon aloi aussi d'évoquer son hygiène de vie actuelle afin de faire oublier certaines parties obscures de son existence qui ont jadis défrayé la chronique. Pour intéresser la presse populaire, il doit raconter des anecdotes, dire qu'il protège sa gorge avec des écharpes en cachemire achetées à Calcutta, qu'il boit ses jus de fruits tièdes, que chanter est un plaisir mais souvent aussi une souffrance lorsque les partenaires ne sont pas à la hauteur, que la plupart des maestros battent la mesure trop lentement, et que naturellement tout autre que lui en perdrait le souffle. Il doit laisser entendre que ses cachets mirobolants, il les rend à son public par le plaisir qu'il donne, mais qu'il s'occupe aussi d'associations humanitaires. Il en a appris les noms par coeur. Il convient qu'il rappelle ses origines modestes mais sans insister. Il est de bon ton enfin de regretter que les jeunes d'aujourd'hui n'aient pas besoin de faire autant d'efforts que les jeunes d'hier, et qu'il a des doutes quant à l'avenir du bel canto. Il a appris sa leçon de communication comme une partition. Il raconte exactement ce que le jeune journaliste veut entendre, proprement et en professionnel. À la fin, le garçon lui dit qu'il est vraiment au sommet de sa forme et lui demande de le rencontrer à nouveau, ailleurs que chez lui car il veut connaître ses goûts. Il refuse d'un sourire, sûr que son attaché de presse le lui aurait déconseillé.

    La représentation suivante, l'ambiance est exceptionnelle dans la salle. Le directeur retarde exprès l'entrée des musiciens pour faire monter la pression. C'est réussi, on explose de joie quand le Maestro salue. Le silence qui suit est impressionnant. Lui, le ténor, il est assis sur une chaise tout en haut de la scène dans les cintres, au milieu de projecteurs qui grésillent, dans un univers diabolique de coursives en fer, dans une odeur de peinture grillée et de caoutchouc chauffé, invisible depuis la salle, à proximité d'un écran de télévision lui montrant le chef, dans une perspective plongeante sur la scène. Il se connaît : il doit profiter de ce premier air chanté depuis les coulisses pour entrer dans la peau de son personnage. Il doit aussi oublier la peur qu'il a au ventre car il a toujours été terrorisé par le vide, et qu'il redoute d'avoir bientôt à redescendre de ses hauteurs pour rejoindre la scène à toute vitesse, par cet escalier de fer brinquebalant, après son air d'introduction. Mais le plus terrible, c'est que perdu tout là-haut, il lui manque le petit pincement au bras de la costumière quand elle lace son habit juste au dernier moment. Il lui manque l'éponge du maquilleur avant d'entrer dans la lumière. Devant son écran, il est seul avec les machinistes qui sentent la sueur parce qu'il fait une chaleur sicilienne ; il ne domine rien car il ne voit rien, il aperçoit seulement les ombres de quelques visages, très loin, dans le dernier rang du poulailler. Soudain la musique explose, il oublie tout. Ce sera sublime. Aujourd'hui, il se sent une âme d'éclaireur, il n'a même pas besoin de tousser avant sa première phrase : " O Lola ch'ai di latti la cammisa, si bianca e russa, comu la cirasa
    ", elle coule de sa gorge comme le lait de la figue croquée par Lola quelques mètres plus bas. Il pose chaque note dans la soie, chaque messa di voce dans l'éternité.

    De si haut, il a l'impression d'être la voix du ciel. L'amour qu'il chante, pourtant si charnel, lui semble être dicté par les anges eux-mêmes. Il appuie chaque note son poids idéal, sa diction ferait frémir un saule. De si haut, il regarde son chant dévaler les manteaux d'arlequin, virevolter sur les pendeloques du lustre, lisser le velours des fauteuils, pénétrer l'âme des spectateurs jusqu'au plus profond de leurs secrets. Il sent le bonheur l'envahir et nourrir son chant : à soixante ans, il joue un homme de vingt, le public l'aime, il est à l'abri du besoin. Il est sûr maintenant qu'on le citera à l'égal de Benjamino Gigli ou d'Enrico Caruso. Sur les ailes du chant, il revoit sa vie. Son premier métier de soudeur dans une entreprise de carrosserie où il se cassait les oreilles. Ses escapades à l'Opéra Municipal quand il se glissait jusqu'à un fond de loge grâce à la complaisance du concierge. Son goût pour les chansons napolitaines qu'il chantait pour les restaurants italiens des environs de Nice. Ses études bâclées avec des maîtres sadiques. Sa liaison avec un maquilleur de réputation qui l'introduisit dans le milieu lyrique international. Ses sinistres et miraculeuses années de troupe en Allemagne, au plus mauvais moment, où il apprit son métier. Les premiers succès qui le projetèrent au-devant de la scène ; la mort du maquilleur et sa solitude depuis.

    L'escalier de fer passé, il traverse un studio de danse. Il sait qu'il a du temps maintenant avant d'entrer en scène ; il s'arrête donc pour reprendre son souffle, non que son premier air l'ait fatigué, mais cette descente l'a tellement effrayé. L'oreille aux aguets, il essaye de se repérer dans le studio éclairé par une rangée d'ampoules de lumière noire. Il se sent comme dans un radeau entre deux océans. Le haut-parleur de service crachote la musique en même temps que les ordres du régisseur de scène. Encore quatre minutes. Il ferme les yeux et pense à sa nouvelle ride entrevue hier à la télévision. Pour atteindre la scène, il doit traverser un studio de danse. Il s'approche du mur tapissé de miroirs, s'appuie sur la barre pour faire un exercice de respiration, se regarde machinalement. Le jour où sa beauté se perdra dans le lit de ses rides, osera-t-il encore paraître sur une scène ? Les ténors vieillissent rarement, ils ont la voix de la jeunesse. Des yeux, il se cherche dans le presque noir. Son coeur bat plus fort, son pouls envahit ses oreilles, prend toute la place de la musique. Il tente de se calmer car il sait combien l'affolement est préjudiciable au chant. Il se cherche dans le clair-obscur laiteux : son corps est bien là, mais pas son visage. Il bouge : son corps bouge dans le miroir, mais à la place du visage, rien. Il se pince : il sent la douleur ; il lève son regard vers le miroir : pas de visage. La voix du régisseur l'appelle : " en scène dans deux minutes
    " De ses deux mains, il enserre sa tête pour la retenir, bouche ses oreilles, enfonce ses doigts dans les orbites de ses yeux. Il sent un cri parvenir du plus profond de lui-même mais un ultime réflexe professionnel l'empêche de faire le moindre bruit. Il se laisse alors glisser à terre, dans son beau costume blanc de paysan sicilien, hébété.

    Le régisseur le trouva affalé là. Son premier réflexe fut de dire : " putain de lumière noire ", puis il l'aida à se relever : " E Pasqua, in chesa non vai", ce qui signifie " C'est Pâques, tu ne vas pas à l'Église ? ", une citation de la scène qui allait suivre. Il avait parlé à mi-voix comme le font les souffleurs : le régisseur savait prendre les artistes. Il se leva comme un spectre et se plaça à la limite du décor. Quand il entendit le staccato des violons, il entra dans la lumière après avoir serré la petite croix d'or qu'il portait toujours au cou. La scène se passait dans l'Église, elle racontait deux femmes et leur amant. Il chanta la mauvaise foi du mâle volage avec une conviction absolue. Plus il mentait, plus il se sentait vrai. La soprano, éperdue d'amour, éconduite avec toute la passion de la musique, mit des inflexions telles dans ses plaintes qu'on entendit des sanglots dans la salle. Il se mit à prendre son temps entre les répliques, obligeant le maestro à ralentir le tempo. Le régisseur de scène, dans la coulisse, tremblait de tous ses membres, répétant " putain de lumière, putain de lumière ". Quand les deux amoureuses se rapprochèrent, il lança à l'une un tel regard de haine, et lâcha à l'autre un " pentirsi è vano dopo l'offessa " tellement ambigu, que l'orchestre même sembla se taire. Il fut comme aveuglé par le sens de son chant : " se repentir est vain après l'offense
    ". Seul le triomphe de la salle le retint debout. Il reçut l'ovation comme une bénédiction.

    Personne ne se rappelle l'avoir entendu prononcer un seul mot. Il retourna à sa loge, soutenu par le régisseur et son impresario. Il refusa toute visite. Les représentations suivantes furent chantées par une doublure. La presse s'empara de l'affaire. Comme le régisseur avait parlé dans un journal de lumière noire, on évoqua une mystérieuse révélation divine. Des psychiatres démontrèrent que l ?oxygénation du cerveau due au chant pouvait provoquer des hallucinations. Des nutritionnistes mirent en avant son surmenage. Des psychologues glosèrent sur sa solitude. La chorégraphe qui avait installé la fameuse lumière noire dans le studio de danse vit sa chorégraphie retirée de l'affiche.
    Deux ans après, un article de la Stampa apprit aux tiffosi qu'il s'était retiré dans une propriété de style néo-gothique où il avait fait construire une chapelle. Le bruit courut qu'il vivait là-bas avec quelques domestiques. Un prêtre défroqué lui servait directeur de conscience. Des paparazzi cernèrent le château. L'un d'entre eux le photographia en train de se flageller. Il fut vitriolé. Un chirurgien prétendit à la télévision qu'il avait plusieurs fois eu recours à la chirurgie esthétique pour conserver la jeunesse de son visage. Il reçut une décharge de fusil de chasse dans les jambes.




    Le 14/08/2000
    Olivier BERNAGER




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