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CHRONIQUES
25 mai 2018

Wagner contre Disney
© Javier del Real

Avec Gerard Mortier, rien n’est le fait du hasard. Et certainement pas la programmation du nouvel opéra de Philip Glass en alternance avec un Parsifal en version de concert et sur instruments d’époque. D’autant que face à la célébration du festival scénique sacré de Wagner par Thomas Hengelbrock, la création de The Perfect American ne fait simplement pas le poids.
 

Le 06/02/2013
Mehdi MAHDAVI
 



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  • Et si une création nous en apprenait davantage sur son instigateur que sur ses auteurs ? Commandé à l’époque où l’impertinent Monsieur Mortier travaillait d’arrache-pied à sa stratégie de persuasion du public new-yorkais, le nouvel opéra de Philip Glass avait vocation à faire figure de manifeste. Car à travers le récit fictionnel des derniers mois de Walt Disney, Der König von Amerika, le roman de Peter Stephan Jungk dont est tiré le livret, développe avant tout le point de vue d’un Européen sur le rêve américain et ses désillusions.

    Débarqué du vieux continent en 1938, Wilhelm Dantine s’oppose seul à l’oncle de l’Amérique triomphante, qui sous la nostalgie d’une enfance à la campagne érigée en mythologie personnelle, laisse deviner une personnalité abjecte autant que fascinante. Mais en définitive, Jungk déplore moins le racisme, la misogynie, l’antisémitisme, l’anticommunisme délateur, que l’inculture de celui qui ne connaissait pas Mahler, Brahms, Bruckner ou Debussy, s’imaginait rendre Beethoven célèbre avec Fantasia et pouvoir engager Goya dans son studio. Au moyen, certes dérisoire, d’un happening hippie, Dantine attaque pour cette raison même l’impérialisme bêtifiant dissimulé sous le masque d’un anthropomorphisme guilleret.

    C’est un semblable choc des cultures que voulait provoquer Gerard Mortier en prenant la direction du New York City Opera, livrant tel David contre le Met Goliath son ultime combat pour un théâtre engagé, « élitaire pour tous » selon la formule d’Antoine Vitez, lui, le pourfendeur du divertissement de masse symbolisé par l’entreprenant Peter Gelb et ses diffusions en direct et en haute définition dans les cinémas du monde entier.

    Et puisque le loup aime à pénétrer masqué dans la bergerie, le choix de Philip Glass, compositeur non seulement établi, mais surtout américain que le géant du Lincoln Center s’apprêtait alors à honorer avec une nouvelle production de Satyagraha, s’imposait. Une manière en somme de lutter contre l’ennemi avec ses propres armes… Mais la crise financière s’en mêla, coupant court au rêve américain du futur ex-directeur de l’Opéra de Paris. Qu’à cela ne tienne, Gerard Mortier partait pour Madrid avec le projet dans ses cartons.

    The Perfect American a cependant d’autant moins de raison d’être sur la scène du Teatro Real que le librettiste, et partant le compositeur, sont passés à côté de leur sujet. La force du Roi de l’Amérique réside en effet dans l’antagonisme entre Wilhelm Dantine et Walt Disney.

    Mais en recentrant la dramaturgie sur ce dernier, pour mieux l’inscrire peut-être dans la série des opéras biographiques de Philip Glass, Rudy Wurlitzer a réduit le narrateur au statut de satellite du rôle-titre, à l’instar des autres personnages. Chaque modification de l’intrigue débouche en vérité sur une altération du potentiel dramatique d’un roman que son auteur destinait originellement à la scène, tandis que l’adaptation du style de Peter Stephan Jungk, concis voire cursif à la lecture, rend le propos désespérément sentencieux.

    À cet égard, la responsabilité incombe au moins autant au compositeur qu’à son librettiste. Comme plaquée sur une machine orchestrale dont la palette large et contrastée n’évite pas les automatismes d’une école répétitive élevée au rang d’industrie musicale flirtant avec l’easy listening – qu’il est loin le temps du manifeste Einstein on the Beach –, l’écriture vocale fixe en effet un débit lent et monotone, qui finit par donner l’impression que l’opéra est chanté en morse.

    Seuls Christopher Purves, quasiment à contre-emploi dans son incarnation puissante de l’omniprésent rôle-titre, John Easterlin, qui joue avec délectation le jeu de l’identification à Andy Warhol, et Rosie Lamos, sur le fil de l’émotion en adolescent atteint d’un cancer, parviennent soudain à rompre une mécanique qui aurait dû être l’apanage de l’animatronique d’Abraham Lincoln. Et si Dennis Russell Davies semble privilégier une certaine opulence sonore, les musiciens de l’Orchestre symphonique de Madrid n’ont pas nécessairement la réactivité rythmique qu’exige la partition.

    Quant au spectacle virtuose et coloré de Phelim McDermott, il fait un usage suffisamment inventif des projections vidéo pour suggérer la présence de créatures qu’il est inutile de nommer sans risquer les foudres des féroces gardiens du copyright délégués par la firme. Ce faisant, il achève d’arrondir les angles, élevant un monument animé à l’effervescence de l’usine à rêve de Burbank.

    La création de The Perfect American pose dès lors une question qui apportera de l’eau au moulin des contempteurs du théâtre lyrique : comment un roman controversé – au point que la Walt Disney Compagny n’a pas ménagé ses efforts pour dissuader Philip Glass d’accepter le projet – a-t-il pu devenir un opéra aussi consensuel ? Gerard Mortier aurait-il voulu, à sa façon sans doute un peu retorse, prendre sa revanche sur le revers new yorkais en affirmant la prééminence de la culture européenne ? La programmation en alternance d’un Parsifal en version de concert n’est pas loin de nous en persuader.

    Car ouvrir l’année Wagner par l’exécution du festival scénique sacré sur instruments d’époque est plus qu’un événement, un manifeste. Qui plus est lorsqu’il est défendu par une distribution vocale aussi captivante. Titurel en voix de sépulcre de Victor von Halem, Klingsor supérieurement mordant, de timbre et de mots, de Johannes Martin Kränzle. Et puis le Gurnemanz désormais classique de Kwangchul Youn, dont l’onction ici jamais forcée ni épaissie, nourrit un legato, un éventail de nuances qui dans l’instant comme sur la durée laissent béat d’admiration.

    La couleur voilée, l’art du chant même de Matthias Goerne portent la blessure d’Amfortas à un bouleversant degré d’intériorité, avec une présence sonore que le baryton allemand n’a pas toujours eu face au mur orchestral. S’il ne s’agissait que d’émission vocale, Simon O’Neill ne serait au mieux que vaillant – au pire nasal, et donc ordinaire –, mais l’élan du phrasé propulse son Parsifal suffisamment haut pour ne pas déparer un ensemble où la moindre fille fleur chante avec une discipline, une limpidité envoûtantes.

    Quant à Angela Denoke, elle est et demeure, malgré les écarts d’intonation, les fêlures d’un vibrato qui n’est qu’à elle, la Kundry de sa génération. Soprano aux reflets singuliers, auquel une technique extra-terrestre autorise une dynamique inouïe, jusqu’à ce Lachte qui vous transperce et vous hante, l’Allemande brûle d’un feu ambigu, possédée de l’âme dont le regard s’insinue au plus profond du cœur des hommes.

    Mais la pierre angulaire de cette interprétation est bel et bien le niveau de perfection instrumentale et vocale atteint par le Balthasar-Neumann-Chor & Ensemble. En 3h33, Thomas Hengelbrock bat de cinq minutes le record établi par Pierre Boulez en 1970, sans que jamais ne guette la précipitation.

    Conséquence non seulement d’un instrumentarium clair et svelte dont le jeu senza vibrato magnifie les équilibres au sein même de l’orchestre et confère une qualité presque irréelle aux pianissimi les plus extrêmes, mais surtout d’une réflexion profonde sur le phrasé mise en pratique grâce à une battue extraordinairement flexible. C’est que, contrairement à la plupart des baroqueux ayant franchi le cap du XIXe siècle, le chef allemand ne cherche pas à marquer les contrastes, mais à restituer la fluidité du discours.

    À l’heure où de tant de wagnériens se targuent d’une approche chambriste qui ne dépasse généralement le stade des intentions, Hengelbrock s’engage dans une nouvelle voie qui sans doute remet en cause la doxa en vigueur dans l’abîme mystique, mais procède d’un salutaire retour aux sources deux cents ans après la naissance du Maître.




    Teatro Real de Madrid
    Le 1er février
    Philip Glass (1937)
    The Perfect American, opéra en deux actes
    Livret de Rudy Wurlitzer, d’après Der König von Amerika de Peter Stephan Jungk
    Création mondiale
    Christopher Purves (Walt Disney)
    David Pittsinger (Roy Disney)
    Donald Kaasch (Dantine)
    Janis Kelly (Hazel George)
    Marie McLaughlin (Lilian Disney)
    Sarah Tynan (Sharon)
    Nazan Fikret (Diane)
    Rosie Lamos (Lucy/Josh)
    Zachary James (Abraham Lincoln/Undertaker)
    John Easterlin (Andy Warhol)
    Juan Noval-Moro (Chuck/Doctor)
    Beatriz de Gálvez (Secretary)
    Noelia Buñuel (Nurse)
    Coro y Orquesta Titulares del Teatro Real
    direction : Dennis Russell Davies
    mise en scène : Phelim McDermott
    décors et costumes : Dan Potra
    éclairages : Jon Clark
    chorégraphie : Ben Wright
    vidéo : Leo Warner (59 productions)
    chef des chœurs : Andrés Máspero

    Le 2 février
    Richard Wagner (1813-1883)
    Parsifal, festival scénique sacré en trois actes (1882)
    Livret du compositeur d’après Parzifal de Wolfram von Eschenbach
    Version de concert
    Matthias Goerne (Amfortas)
    Victor von Halem (Titurel)
    Kwangchul Youn (Gurnemanz)
    Johannes Martin Kränzle (Klingsor)
    Angela Denoke (Kundry)
    Simon O’Neill (Parsifal)
    Pequeños Cantores de la JORCAM
    direction : Ana González
    Balthasar-Neumann-Chor & Ensemble
    direction : Thomas Hengelbrock




    Le 06/02/2013
    Mehdi MAHDAVI




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