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CHRONIQUES
19 octobre 2018

Duel de reines

Fini le temps des matrones déguisées en boîtes de chocolats : les divas d’aujourd’hui, comme sorties d’une publicité pour la danse acrobatique, concilient technique vocale et charme insolent, humour décomplexé et curiosité musicologique. Et ne s’enferment plus dans le carcan des emplois : deux des plus grandes mezzos américaines viennent d’en faire la démonstration à Paris.
 

Le 15/02/2013
Olivier ROUVIERE
 



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  • Elles sont toutes deux nées de l’autre côté de l’Atlantique, en 1969, et dans des états pas spécialement réputés pour leur aura culturelle : l’Alaska pour Vivica Genaux, le Kansas pour Joyce DiDonato. Elles ont toutes deux débuté comme contraltos, se faisant remarquer du public français dans de grands emplois rossiniens – Rosina à l’Opéra de Paris pour Joyce en 2002, Cenerentola pour Vivica aux Champs-Elysées dès 2003.

    Après s’être illustrées avec les plus grands chefs baroques, partageant parfois la même affiche (récemment, celle d’Ercole sul Termodonte de Vivaldi), elles mobilisent l’attention, en ce début d’année, avec la parution de deux disques et deux concerts presque simultanés (le 1er février à Gaveau pour Vivica, le 8 TCE pour Joyce), qui entérinent leur conquête du répertoire de soprano. Liane brune moulée dans un fourreau bleu de cyan (Vivica) contre tornade blonde en crinoline rouge passion (Joyce) : le match, en dix rounds, est ouvert…

    Les disques : avec son programme en forme de clin-d’œil et sa moisson d’excitantes raretés – les deux airs de Keiser, surtout –, le Drama Queens (Virgin) de DiDonato l’emporte haut la main, question variété. Même si, à force de ratisser large (de Monteverdi à Haydn), il perd parfois de vue la pertinence stylistique.



    Le Tribute to Faustina Bordoni (DHM) de Genaux répare, lui, une injustice : celle commise par Nicholas McGegan qui, de sa passionnante galerie de portraits haendéliens (Arias for Cuzzoni, Senesino, Durastanti, Montagnana, HM), avait écarté la plus grande diva du temps, Faustina Bordoni. La voici croquée en huit airs trop peu variés, signés Haendel et Hasse (son époux), parmi lesquels se remarquent de grands absents (quid des rôles de Cleofide et d’Alceste ?).

    Les concerts : ces dames ont entamé la tournée promotionnelle de leurs enregistrements avec des concerts qui s’en voulaient le reflet – plus ou moins fidèle. Plutôt moins pour Vivica : seule la première partie de son programme concerne Faustina, la seconde, vouée à des tubes vivaldiens (qu’on trouvera dans son album Pyrotechnics, gravé en 2009 chez Virgin avec Biondi), n’offrant aucun rapport avec Madame Hasse. Notons en outre qu’elle présentait sous le nom de Vivaldi deux airs dus à d’autres compositeurs (Broschi, Giacomelli). Joyce s’en tient à son corpus, à une exception près, qui fait figure de défi à sa rivale – nous y reviendrons… Officiellement : huit airs chacune. Match nul.

    Les bis : annoncés dans un français souriant et complice, ils sont pareillement composés : un sublime morceau tire larmes issu du disque (l’air sur la mort de Faustina de Hasse, le Lasciami piangere de Keiser), suivi d’une page à cocottes (l’aria di furore de Berenice versus l’inusable Agitata da due venti de Vivaldi). Mutine, Joyce y ajoute la reprise de deux capos, comblant, non sans complaisance, un public en délire…

    L’accompagnement : peu probant. Au disque, le trop prolixe Complesso barocco d’Alan Curtis éteint les flamboyances de Joyce sous un jeu neutre, rigide. Pour le concert, Curtis a cédé la baguette à son premier violon, Dmitry Sinkovsky, soliste certes étincelant dans le Concerto pour Pisendel de Vivaldi, mais chef sirupeux et mollasson.

    Son rival, Andres Gabetta, lui aussi violoniste, se complaît dans une lecture tout en joliesse, presque pop avec son irritante guitare au continuo, aussi peu contrastée, construite, attaquée que celle de Sinkovsky – et qui, pareillement, convainc davantage dans les interludes instrumentaux (dont une belle Follia de Geminiani).

    Le timbre : mais il faut en venir aux voix. Avouons-le d’emblée : ce n’est pas par leur timbre que s’imposent les deux Américaines. L’un, celui de Joyce, ne brille pas par sa personnalité ; s’il semble parfois même éraillé dans le médium, en contrepartie, il se plie à toutes les métamorphoses. L’autre, celui de Vivica, apparaît toujours aussi étrange, bizarrement placé dans le pharynx, un peu grimaçant et monochrome.

    La virtuosité : Électrisante, pour toutes deux – mais différemment. Parfaite précision rythmique de Vivica (jusque dans les airs lents et étales, comme l’hypnotique Piange quel fonte de Hasse), souplesse et intonation impeccables, délivrées avec un sens de la sprezzatura qui vire parfois à la nonchalance. Et certains sommets ne sont plus dans ses moyens : le crucifiant Come in vano il mare irato (Catone de Vivaldi) l’épuise et lui fait inopinément perdre la mesure. Joyce se jette avec davantage de gourmandise sur les vocalises d’Orlandini, jetant feu et flammes au prix de quelques approximations.

    La technique : le terme de mezzo n’existait pas à l’âge baroque et, sauf exception, les pages du XVIIIe ici abordées ont été conçues pour des sopranos plus ou moins graves. Tant mieux : les tessitures de Joyce et Vivica se sont épanouies dans l’aigu, du moins au diapason baroque. Le grave s’est estompé chez Genaux, tandis qu’il reste expressif chez Joyce (superbe Disprezzata regina, en concert), dont la voix, on l’a dit, se veut moins homogène.

    Plus tonique (voire speed), le soutien volontariste de Joyce lui assure un souffle plus long que celui de sa rivale dans le Sposa, son disprezzata qu’elles programment toutes deux. En revanche, la justesse (Intorno all’idol moi de Cesti) et le legato (Cléopâtre de Haendel) apparaissent plus précaires.

    La langue, le style : avantage Genaux – la dame vit en Italie, cela s’entend à sa façon de mordre dans les mots, de savourer la langue. La diction de DiDonato, elle, reste problématique : les voyelles tendent à se confondre (dans les vocalises, la chanteuse passe indifféremment du a au o), les incipit manquent de clarté. La relative neutralité interprétative de Vivica lui évite aussi les fautes de goût, tandis que les grands gestes lyriques de Joyce s’accompagnent d’une ornementation frôlant le kitsch.

    L’interprétation : avantage DiDonato, irrésistible d’engagement et d’émotion, malgré des poses de diva qui peuvent agacer. Certes, l’ont sent bien qu’elle chante trop l’Octavie de Monteverdi, qu’elle en rajoute dans l’émotion d’Iphigénie (Porta) mais, en direct, sa conviction balaie toute réserve. Sa façon d’enchainer la seconde partie, furieuse, du Piangerò de Haendel avec la reprise du lamento dénote un fabuleux sens dramatique.

    Duel : outre le Sposa de Giacomelli déjà cité, les deux mezzos se mesurent directement avec un air qui appartient au répertoire de Faustina mais sur lequel Joyce a voulu clore son concert : Brilla nell’alma (Alessandro de Haendel). Fausse bonne idée : orchestre râpeux, voyelles éludées, précision suspecte – DiDonato ne possède pas plus que Vivica le piquant, la légèreté, le spiccato nécessaires à ce feu d’artifice dans lequel s’est récemment illustrée Julia Lezhneva. Qui, elle-même, y manquait de lumière et de liberté. Désolé : parfois, une vraie soprano reste préférable…

    Conclusion : Joyce l’emporte d’une courte tête, grâce à sa communicative générosité. Mais rappelons-le : en compagnie d’un chef digne de ce nom (Biondi, par exemple), les deux chanteuses surmontent leurs limites respectives. Pourtant, si l’on osait, l’on suggérerait à l’une (Vivica) de se pencher davantage sur le Seicento et à l’autre (Joyce) de privilégier l’Ottocento. Non pour des questions de technique ou de moyens mais afin de mettre en valeur leurs atouts et tempéraments naturels.




    Le 15/02/2013
    Olivier ROUVIERE




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