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CHRONIQUES
03 décembre 2021

Le claveciniste
© Illustration d

De l'extérieur, un musicien est une sorte d'enchanteur capable de rendre éloquent des curieux outils de bois et ferraille. Mais que se passe-t-il derrière le rideau de scène ? Sous forme de feuilleton hebdomadaire cet été, Olivier Bernager vous invite à visiter de l'intérieur des vies de musiciens. Cinquième volet.
 

Le 24/08/2000
Olivier BERNAGER
 



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    à un ami

  • Ce jour-l√†, Johann Fr√©d√©ric Forcroy rangea ses partitions plus vite que d'habitude. Il froissa m√™me la plus √©paisse, un original grav√©. Cela ne lui ressemblait pas. Amateur scrupuleux de vieilles √©ditions, il en conservait des milliers dans une biblioth√®que grillag√©e o√Ļ il avait dispos√© des tapettes √† souris au cas o√Ļ. Combien de fois n'avait-il pas jou√© avec un pansement √† l'index, lui-m√™me victime de la seule cruaut√© dont il se cr√Ľt capable : tuer les souris d√©voreuses de papier.
    Mais il √©tait loin d'avoir √† prot√©ger son bien : il s'inqui√©tait plut√īt de lui-m√™me. On faisait un film sur son enseignement, donc sur lui, et le perfectionniste qu'il √©tait n'aurait pas laiss√© transmettre aux g√©n√©rations futures le visage d'un kappelmeister fatigu√©. En chr√©tien sinc√®re, il pensait que le regard est le reflet de l'√Ęme.
    Donc, on attendait l'√©l√®ve. Forcroy faisait les cent pas dans l'√©glise. Une dizaine de techniciens en tee-shirt noir fumaient. Lass√© de regarder les petites toiles peintes na√Įves, encadr√©es de ch√™ne verni, des chemins de Croix, il lui prit l'envie de saluer l'√©quipe. Le r√©alisateur lui sourit poliment, le chef √©lectricien fit une grimace dans son dos : il avait un probl√®me parce que sa peau ne prenait pas la lumi√®re. Un assistant profita de l'aubaine pour le lui faire remarquer. " Je ne suis pas un acteur tout de m√™me ", avait-il r√©pliqu√© en fran√ßais avec cet accent rocailleux qui lui donnait un ton d√©sagr√©able. La journ√©e commen√ßait bien !

    C'était le quatrième jour du tournage. Il commençait à en avoir assez d'attendre, d'être interrompu par les fautes des uns et des autres, alors qu'on ne lui permettait, à lui, aucune reprise, aucune hésitation. Le scénario prévoyait qu'il devait donner des leçons de clavecin à un jeune professionnel. Le producteur pensait que c'était une bonne idée pour intéresser le public à la musique ancienne. Il n'avait pas d'opinion. À soixante ans, il avait tout joué, tout enregistré, tout enseigné. Ce film, il s'en fichait, mais son impresario lui avait fortement conseillé de le faire. Lui prétendait qu'il n'y croyait pas, mais au fond, il était flatté, très flatté même. Il sortit pour aller boire une bière dans l'unique café du village perdu dans ce village du centre de la France. La bistrotière en profita pour lui montrer un vieux piano droit. Poli, il s'y assit et préluda sur un clavier désossé dans un son de banjo. Son élève l'écoutait rêveusement dans la salle à manger. Il ne le savait pas. Plus tard, il s'arrêta pile à la porte de l'église. Son clavecin Couchet-Taskin résonnait au milieu du brouhaha des techniciens qui installaient le plateau à toute vitesse. L'élève, buste penché en arrière, improvisait sur le thème qu'il venait de jouer sur l'invraisemblable piano. Il posa sa serviette et écouta, puis il fit quelques pas dehors pour calmer les battements de son coeur. La séance reprit.

    Le lendemain matin, il fit remarquer √† la bistroti√®re que les croissants √©taient mous. Ce petit-d√©jeuner √©tait maussade, comme la m√©t√©o, comme lui. Cet h√ītel-caf√©-restaurant √©tait loin d'√™tre d'avoir le confort des palaces qu'il occupait d'habitude, mais il aimait l'id√©e d'√™tre dans un coin perdu du centre de la France. Pour se rassurer, il avait tout de m√™me t√©l√©phon√© en Autriche pour rappeler √† l'Acad√©mie qu'il attendait ses √©moluments, re√ßu un facteur d'orgue de la r√©gion √† qui il avait serin√© les principes √©l√©mentaires de Dom Bedos, subi les questions d'un journaliste de la presse locale qui voulait savoir le nombre de cordes d'un clavecin. Pour un photographe, il avait pris sa pose favorite, raide et de trois-quarts, l'oeil inquisiteur. Les mondanit√©s finies, il √©tait enfin all√© aux toilettes avec une partition pour se concentrer avant la le√ßon.

    Plus tard, une Mercedes était venue le chercher. Il avait poussé lui-même le portail de l'église en raidissant le dos. Avec satisfaction, il avait senti un léger flottement dans l'assistance. Le producteur s'empressa de l'accueillir, s'excusant de n'avoir pas été le chercher en personne. Le directeur de la photo fit un signe à la maquilleuse. Il posa sur sa tempe le globe blanc d'une cellule photoélectrique, tout en le saluant et en le remerciant d'avoir choisi un costume gris. Ce serait meilleur pour l'image. L'élève, près du clavecin, attachait les lacets de chaussures énormes comme celles que portent les dockers, il demanda, on lui dit que c'était les souliers préférés des motards, des Doc Martens. Il l'observa longuement, dubitatif. Un pantalon de cuir lui moulait les cuisses, il portait un tee-shirt noir décoré d'une mygale et une veste sans manche en mouton retourné. Le jeune ne parut pas le voir, dans la contemplation de ses chaussures. Il avait mis des mitaines parce qu'il faisait froid et sa boucle d'oreilles envoyait des paillettes de lumière. Il était anormalement bronzé pour la saison.

    Johann Fr√©d√©ric Forcroy ne comptait plus ses √©l√®ves. Certains faisaient des carri√®res internationales, le citaient lors d'interviews radiophoniques. Il gardait avec eux une distance affectueuse. On pronon√ßait son nom avec respect dans les plus importantes Soci√©t√©s de Musicologie, les plus grands journaux le citaient comme le pontife de la musique ancienne. Il √©tait au fa√ģte de sa gloire. " En place, s'il vous pla√ģt ". Il s'approcha du clavecin en se dandinant, passa sa main dans ses rares cheveux d'un blond archa√Įque, sourit √† la maquilleuse qui lui mettait de la poudre. Pour se d√©tendre, il se balan√ßait sur son si√®ge. On camoufla un micro dans sa chemise. "Un essai de son, s'il vous pla√ģt, maestro ! Il se fabriqua un sourire radieux comme pour se convaincre lui-m√™me. Le chef op√©rateur s'y trompa, sourit √©galement, leva le pouce vers le r√©alisateur qui en profita pour l√Ęcher √† mi-voix dans son casque de r√©gie : " va, il est chaud, tourne ! " " Silence, pour le son ! " Johann Fr√©d√©ric Forcroy commen√ßa √† remuer les l√®vres, montra la partition, posa ses mains sur le clavier inf√©rieur sans jouer, fit semblant de dire quelque chose, tourna la t√™te, se pencha sur le clavecin : il mimait ! Le r√©sultat ne se fit pas attendre, l'ing√©nieur du son sortit bruyamment de la sacristie, fit irruption sur le plateau et en claquant des pieds : " Stop, on n'a pas le son, je n'ai pas de retour, rien ! " Forcroy impassible se tourna vers le r√©alisateur et expliqua, pour de vrai cette fois, qu'il voulait faire un parall√®le entre le clavecin et l'orgue en prenant appui sur une partition de Buxtehude. Il ajouta, d'une voix fl√Ľt√©e : " √ßa ne va pas l'essai de son, d√©cid√©ment l'artistique est toujours pr√™t, et la technique, toujours en retard ". La panique se transmit : le producteur regarda ostensiblement sa montre et jeta un regard noir sur l'ing√©nieur du son qui hurla apr√®s le chef r√©gisseur qui s'en prit √† l'assistant. Le chef op√©rateur en profita pour d√©placer sa cam√©ra sur le travelling. Comme il n'avait pas pr√©venu le machiniste, ce dernier glissa sur un projecteur qui entra√ģna dans sa chute une grande pi√®ce de tissus noirs et finit par exploser sur un banc d'√©glise. On entendit un claquement sec : l'installation √©lectrique avait disjonct√©. On se mit √† courir dans tous les sens. La fen√™tre lib√©r√©e de la tenture noire, la lumi√®re naturelle √©tait revenue, bleut√©e, imperturbable. Les yeux de tous avaient du mal √† s'habituer. On √©tait muets devant le d√©sastre. L'accordeur, dans un sursaut de sang froid, se pr√©cipita pour v√©rifier l'instrument. Rien. Le clavecin √©tait maintenant au centre d'un rai de soleil, filtr√© par les vitraux. Johann Fr√©d√©ric Forcroy vaguement g√™n√©, haussa les √©paules et quitta la place.

    On vit alors son √©l√®ve faire une entr√©e inou√Įe. Ses chaussures sonn√®rent sur les dalles et sa tenue d'ange d√©chu imposa le silence. Sans que personne ne le lui demande, il se mit au clavecin, croisa les jambes, √©teignit sa cigarette. Sa boucle d'oreille n'en finissait pas de briller √† la lumi√®re du jour retrouv√©. Il joua dans un embrouillamini de c√Ębles et de projecteurs couch√©s. Jamais " Les barricades myst√©rieuses " n'avaient sonn√© ainsi. Le vieil instrument que Mozart avait vraisemblablement touch√© semblait attendre ce moment. Le morceau n'√©tait pas fini que tout le monde √©tait assis. Personne n'applaudit. Le calme √©tait revenu. On reprit le travail. On r√©para. Johann Fr√©d√©ric Forcroy se maudit de cette farce stupide. Il avait surpris des paroles d√©sobligeantes √† son √©gard.
    Il √©vita d√©sormais le contact avec son √©l√®ve en dehors du tournage. On l'observait : l'admirait-il ou le d√©testait-il ? Le producteur risqua ceci : cet √©pisode le ramenait √† lui-m√™me avec brutalit√©. Qu'en savait-il ? Une simple intuition, elle √©tait juste. Depuis trente-cinq ans, il dominait le monde du clavecin. Il avait donn√© des concerts dans les plus belles salles, dans tous les ch√Ęteaux d'Europe, dans toutes les √©glises. Il avait jou√© de l'orgue pour le Saint-P√®re, du clavecin √† Versailles devant les chefs d'√Čtat. Il vivait seul et √©tait heureux ainsi, mais avait-il joui ? S'√©tait-il risqu√© sur les sentiers de la l√©g√®ret√© ? Ce jour-l√†, oui, ce seul jour dans sa vie, il avait os√©, il s'√©tait autoris√© √† faire une b√™tise, et le r√©sultat avait √©t√© une catastrophe. Pas tr√®s grave, certes, personne ne lui en voulait, mais pour lui qui aimait tout contr√īler, ce d√©rapage √©tait la catastrophe de sa vie, d'autant plus que ce gar√ßon incroyable lui √©tait apparu comme dans un halo de lumi√®re. Sa faute avait r√©v√©l√© un ange. Cet ange annon√ßait sa chute. Voil√† ce qu'il raconta pendant des heures au t√©l√©phone √† son impresario. Quelques jours apr√®s le tournage, sa d√©cision √©tait prise : il annon√ßa qu'il mettait fin sa carri√®re. L'impresario pleura, pesta, temp√™ta, mena√ßa. Il ne parvint pas √† le convaincre du contraire.

    Il y eut une conf√©rence de presse au cours de laquelle il s'√©vertua √† ne r√©pondre √† aucune question, louvoyant avec dext√©rit√©, improvisant mille raisons d'abandonner qui l'√©blouirent lui-m√™me. Il s'inventa un futur avec cette gr√Ęce convaincante qui l'avait port√© au sommet. On lui demanda pourquoi, il √©vita, r√©pondit qu'il ne jouerait plus d√©sormais que pour ses amis. On voulut savoir s'il √©tait malade, il √©clata de rire. Comme il y avait un clavecin dans la salle, un journaliste se hasarda. Jouerait-il une derni√®re fois quelque chose ? Sans un mot, il s'assit. " Les barricades myst√©rieuses ". Se leva. Salua. Sortit. Les journaux musicaux firent la une de son d√©part. La radio lui consacra une r√©trospective. Son √©diteur fit un " best off " de ses enregistrements. Il laissa tout faire. N'intervint jamais. N'ajouta rien. Refusa tout. Comment aurait-il pu expliquer que de voir un g√©nie aux allures de loubard jouer " Les barricades myst√©rieuses " sur son propre instrument, l'avait mis hors-jeu. L'homme aux Doc Martens enregistra plusieurs int√©grales qui √©clips√®rent aux siennes, eut sa photo dans les magazines, donna son avis sur tout, fit une carri√®re de star impensable dans le monde empes√© de la musique ancienne avant d'√™tre emport√© par la maladie. Jamais il ne joua pour le Saint-P√®re.




    Le 24/08/2000
    Olivier BERNAGER




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