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CHRONIQUES
22 octobre 2018

Le claveciniste
© Illustration d

De l'extérieur, un musicien est une sorte d'enchanteur capable de rendre éloquent des curieux outils de bois et ferraille. Mais que se passe-t-il derrière le rideau de scène ? Sous forme de feuilleton hebdomadaire cet été, Olivier Bernager vous invite à visiter de l'intérieur des vies de musiciens. Cinquième volet.
 

Le 24/08/2000
Olivier BERNAGER
 



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    à un ami

  • Ce jour-là, Johann Frédéric Forcroy rangea ses partitions plus vite que d'habitude. Il froissa même la plus épaisse, un original gravé. Cela ne lui ressemblait pas. Amateur scrupuleux de vieilles éditions, il en conservait des milliers dans une bibliothèque grillagée où il avait disposé des tapettes à souris au cas où. Combien de fois n'avait-il pas joué avec un pansement à l'index, lui-même victime de la seule cruauté dont il se crût capable : tuer les souris dévoreuses de papier.
    Mais il était loin d'avoir à protéger son bien : il s'inquiétait plutôt de lui-même. On faisait un film sur son enseignement, donc sur lui, et le perfectionniste qu'il était n'aurait pas laissé transmettre aux générations futures le visage d'un kappelmeister fatigué. En chrétien sincère, il pensait que le regard est le reflet de l'âme.
    Donc, on attendait l'élève. Forcroy faisait les cent pas dans l'église. Une dizaine de techniciens en tee-shirt noir fumaient. Lassé de regarder les petites toiles peintes naïves, encadrées de chêne verni, des chemins de Croix, il lui prit l'envie de saluer l'équipe. Le réalisateur lui sourit poliment, le chef électricien fit une grimace dans son dos : il avait un problème parce que sa peau ne prenait pas la lumière. Un assistant profita de l'aubaine pour le lui faire remarquer. " Je ne suis pas un acteur tout de même ", avait-il répliqué en français avec cet accent rocailleux qui lui donnait un ton désagréable. La journée commençait bien !

    C'était le quatrième jour du tournage. Il commençait à en avoir assez d'attendre, d'être interrompu par les fautes des uns et des autres, alors qu'on ne lui permettait, à lui, aucune reprise, aucune hésitation. Le scénario prévoyait qu'il devait donner des leçons de clavecin à un jeune professionnel. Le producteur pensait que c'était une bonne idée pour intéresser le public à la musique ancienne. Il n'avait pas d'opinion. À soixante ans, il avait tout joué, tout enregistré, tout enseigné. Ce film, il s'en fichait, mais son impresario lui avait fortement conseillé de le faire. Lui prétendait qu'il n'y croyait pas, mais au fond, il était flatté, très flatté même. Il sortit pour aller boire une bière dans l'unique café du village perdu dans ce village du centre de la France. La bistrotière en profita pour lui montrer un vieux piano droit. Poli, il s'y assit et préluda sur un clavier désossé dans un son de banjo. Son élève l'écoutait rêveusement dans la salle à manger. Il ne le savait pas. Plus tard, il s'arrêta pile à la porte de l'église. Son clavecin Couchet-Taskin résonnait au milieu du brouhaha des techniciens qui installaient le plateau à toute vitesse. L'élève, buste penché en arrière, improvisait sur le thème qu'il venait de jouer sur l'invraisemblable piano. Il posa sa serviette et écouta, puis il fit quelques pas dehors pour calmer les battements de son coeur. La séance reprit.

    Le lendemain matin, il fit remarquer à la bistrotière que les croissants étaient mous. Ce petit-déjeuner était maussade, comme la météo, comme lui. Cet hôtel-café-restaurant était loin d'être d'avoir le confort des palaces qu'il occupait d'habitude, mais il aimait l'idée d'être dans un coin perdu du centre de la France. Pour se rassurer, il avait tout de même téléphoné en Autriche pour rappeler à l'Académie qu'il attendait ses émoluments, reçu un facteur d'orgue de la région à qui il avait seriné les principes élémentaires de Dom Bedos, subi les questions d'un journaliste de la presse locale qui voulait savoir le nombre de cordes d'un clavecin. Pour un photographe, il avait pris sa pose favorite, raide et de trois-quarts, l'oeil inquisiteur. Les mondanités finies, il était enfin allé aux toilettes avec une partition pour se concentrer avant la leçon.

    Plus tard, une Mercedes était venue le chercher. Il avait poussé lui-même le portail de l'église en raidissant le dos. Avec satisfaction, il avait senti un léger flottement dans l'assistance. Le producteur s'empressa de l'accueillir, s'excusant de n'avoir pas été le chercher en personne. Le directeur de la photo fit un signe à la maquilleuse. Il posa sur sa tempe le globe blanc d'une cellule photoélectrique, tout en le saluant et en le remerciant d'avoir choisi un costume gris. Ce serait meilleur pour l'image. L'élève, près du clavecin, attachait les lacets de chaussures énormes comme celles que portent les dockers, il demanda, on lui dit que c'était les souliers préférés des motards, des Doc Martens. Il l'observa longuement, dubitatif. Un pantalon de cuir lui moulait les cuisses, il portait un tee-shirt noir décoré d'une mygale et une veste sans manche en mouton retourné. Le jeune ne parut pas le voir, dans la contemplation de ses chaussures. Il avait mis des mitaines parce qu'il faisait froid et sa boucle d'oreilles envoyait des paillettes de lumière. Il était anormalement bronzé pour la saison.

    Johann Frédéric Forcroy ne comptait plus ses élèves. Certains faisaient des carrières internationales, le citaient lors d'interviews radiophoniques. Il gardait avec eux une distance affectueuse. On prononçait son nom avec respect dans les plus importantes Sociétés de Musicologie, les plus grands journaux le citaient comme le pontife de la musique ancienne. Il était au faîte de sa gloire. " En place, s'il vous plaît ". Il s'approcha du clavecin en se dandinant, passa sa main dans ses rares cheveux d'un blond archaïque, sourit à la maquilleuse qui lui mettait de la poudre. Pour se détendre, il se balançait sur son siège. On camoufla un micro dans sa chemise. "Un essai de son, s'il vous plaît, maestro ! Il se fabriqua un sourire radieux comme pour se convaincre lui-même. Le chef opérateur s'y trompa, sourit également, leva le pouce vers le réalisateur qui en profita pour lâcher à mi-voix dans son casque de régie : " va, il est chaud, tourne ! " " Silence, pour le son ! " Johann Frédéric Forcroy commença à remuer les lèvres, montra la partition, posa ses mains sur le clavier inférieur sans jouer, fit semblant de dire quelque chose, tourna la tête, se pencha sur le clavecin : il mimait ! Le résultat ne se fit pas attendre, l'ingénieur du son sortit bruyamment de la sacristie, fit irruption sur le plateau et en claquant des pieds : " Stop, on n'a pas le son, je n'ai pas de retour, rien ! " Forcroy impassible se tourna vers le réalisateur et expliqua, pour de vrai cette fois, qu'il voulait faire un parallèle entre le clavecin et l'orgue en prenant appui sur une partition de Buxtehude. Il ajouta, d'une voix flûtée : " ça ne va pas l'essai de son, décidément l'artistique est toujours prêt, et la technique, toujours en retard ". La panique se transmit : le producteur regarda ostensiblement sa montre et jeta un regard noir sur l'ingénieur du son qui hurla après le chef régisseur qui s'en prit à l'assistant. Le chef opérateur en profita pour déplacer sa caméra sur le travelling. Comme il n'avait pas prévenu le machiniste, ce dernier glissa sur un projecteur qui entraîna dans sa chute une grande pièce de tissus noirs et finit par exploser sur un banc d'église. On entendit un claquement sec : l'installation électrique avait disjoncté. On se mit à courir dans tous les sens. La fenêtre libérée de la tenture noire, la lumière naturelle était revenue, bleutée, imperturbable. Les yeux de tous avaient du mal à s'habituer. On était muets devant le désastre. L'accordeur, dans un sursaut de sang froid, se précipita pour vérifier l'instrument. Rien. Le clavecin était maintenant au centre d'un rai de soleil, filtré par les vitraux. Johann Frédéric Forcroy vaguement gêné, haussa les épaules et quitta la place.

    On vit alors son élève faire une entrée inouïe. Ses chaussures sonnèrent sur les dalles et sa tenue d'ange déchu imposa le silence. Sans que personne ne le lui demande, il se mit au clavecin, croisa les jambes, éteignit sa cigarette. Sa boucle d'oreille n'en finissait pas de briller à la lumière du jour retrouvé. Il joua dans un embrouillamini de câbles et de projecteurs couchés. Jamais " Les barricades mystérieuses " n'avaient sonné ainsi. Le vieil instrument que Mozart avait vraisemblablement touché semblait attendre ce moment. Le morceau n'était pas fini que tout le monde était assis. Personne n'applaudit. Le calme était revenu. On reprit le travail. On répara. Johann Frédéric Forcroy se maudit de cette farce stupide. Il avait surpris des paroles désobligeantes à son égard.
    Il évita désormais le contact avec son élève en dehors du tournage. On l'observait : l'admirait-il ou le détestait-il ? Le producteur risqua ceci : cet épisode le ramenait à lui-même avec brutalité. Qu'en savait-il ? Une simple intuition, elle était juste. Depuis trente-cinq ans, il dominait le monde du clavecin. Il avait donné des concerts dans les plus belles salles, dans tous les châteaux d'Europe, dans toutes les églises. Il avait joué de l'orgue pour le Saint-Père, du clavecin à Versailles devant les chefs d'État. Il vivait seul et était heureux ainsi, mais avait-il joui ? S'était-il risqué sur les sentiers de la légèreté ? Ce jour-là, oui, ce seul jour dans sa vie, il avait osé, il s'était autorisé à faire une bêtise, et le résultat avait été une catastrophe. Pas très grave, certes, personne ne lui en voulait, mais pour lui qui aimait tout contrôler, ce dérapage était la catastrophe de sa vie, d'autant plus que ce garçon incroyable lui était apparu comme dans un halo de lumière. Sa faute avait révélé un ange. Cet ange annonçait sa chute. Voilà ce qu'il raconta pendant des heures au téléphone à son impresario. Quelques jours après le tournage, sa décision était prise : il annonça qu'il mettait fin sa carrière. L'impresario pleura, pesta, tempêta, menaça. Il ne parvint pas à le convaincre du contraire.

    Il y eut une conférence de presse au cours de laquelle il s'évertua à ne répondre à aucune question, louvoyant avec dextérité, improvisant mille raisons d'abandonner qui l'éblouirent lui-même. Il s'inventa un futur avec cette grâce convaincante qui l'avait porté au sommet. On lui demanda pourquoi, il évita, répondit qu'il ne jouerait plus désormais que pour ses amis. On voulut savoir s'il était malade, il éclata de rire. Comme il y avait un clavecin dans la salle, un journaliste se hasarda. Jouerait-il une dernière fois quelque chose ? Sans un mot, il s'assit. " Les barricades mystérieuses ". Se leva. Salua. Sortit. Les journaux musicaux firent la une de son départ. La radio lui consacra une rétrospective. Son éditeur fit un " best off " de ses enregistrements. Il laissa tout faire. N'intervint jamais. N'ajouta rien. Refusa tout. Comment aurait-il pu expliquer que de voir un génie aux allures de loubard jouer " Les barricades mystérieuses " sur son propre instrument, l'avait mis hors-jeu. L'homme aux Doc Martens enregistra plusieurs intégrales qui éclipsèrent aux siennes, eut sa photo dans les magazines, donna son avis sur tout, fit une carrière de star impensable dans le monde empesé de la musique ancienne avant d'être emporté par la maladie. Jamais il ne joua pour le Saint-Père.




    Le 24/08/2000
    Olivier BERNAGER




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