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CHRONIQUES
19 décembre 2018

Évian 2013 :
Émotion et Circonstance

Treizième – et dernière – édition des Escales Musicales d’Évian sous la direction artistique de Laurence Dale. À la tête de l’Evian Festival Orchestra, phalange maison fondée en 2012, le ténor devenu chef quasiment par accident fête les vingt ans de la Grange au Lac en portant haut les couleurs musicales de la perfide Albion. Tel un baroud d’honneur !
 

Le 20/05/2013
Mehdi MAHDAVI
 



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  • À mi-chemin de la pente qui relie les hôtels Royal et Hermitage, au cœur d’un domaine où « tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté », se dresse, presqu’incongrue, une vaste grange – à moins que ce ne soit une datcha. Du bois, rien que du bois – pin et cèdre rouge – comme le rappelle l’architecte Patrick Bouchain, conteur amusé de l’édification d’un caprice architectural offert par feu Antoine Riboud, propriétaire de l’eau d’Évian, à son ami Mstislav Rostropovitch.

    Alors que, simplement posée à flanc de coteau pour ne pas risquer de dévier le cours de la précieuse source, la Grange au Lac fête ses vingt ans, Wagner et Verdi en aurait eu deux cents, et Britten cent. Sous la forme sans surprise, mais efficace pour peu qu’elle soit rythmée, d’une anthologie, le concert d’ouverture de l’édition 2013 des Escales Musicales, la treizième et dernière sous la direction artistique de Laurence Dale, aura relevé le défi de n’oublier personne. Hommage au lieu d’abord, et à son inspirateur, avec Datcha Savoyarde – Evian Variations du jeune compositeur anglais Joseph Phibbs.

    Au cœur de la haie de bouleaux séchés qui encadre le plateau, le violoncelle alterne, tel un organiste à sa tribune, pizzicati et prémices d’une vibrante mélopée sur une pédale de contrebasses. Cette première intervention de l’instrument soliste s’achève avec l’entrée progressive de tous les pupitres de cordes, qui s’ouvre sur une section plus rythmique.

    D’un format protocolaire, la pièce n’abandonnera quasiment plus ce schéma, par lequel l’orchestre n’entre jamais en dialogue avec le violoncelle, juxtaposition systématique d’éléments composites le plus souvent empruntés à Chostakovitch et Britten. Portées par un élan rythmique, les séduisantes consonances de cette belle ouvrage culminent dans un finale d’une grandiloquence cinématographique, sans toutefois convaincre qu’un tel exercice de style puisse survivre aux circonstances.

    Ce sont elles, clin d’œil certes appuyé mais non moins savoureux, qui dictent la transition vers le premier air d’Elisabeth de Tannhäuser, Dich teure Halle (Toi, chère salle !), on ne saurait mieux dire. L’art plus latin que germanique d’Annemarie Kremer y épanouit une somptueuse féminité, en dépit d’un vibrato un peu lâche. Et puis surtout, il y a Laurence Dale, ténor dans une première vie, aujourd’hui metteur en scène et directeur artistique d’un festival qu’il a porté à bout de bras ces treize dernières années.

    Il a suffi d’une défaillance d’un confrère pour que, ne doutant de rien, avec cet enthousiasme qui l’anime dans tout ce qu’il entreprend, cet artiste décidément protéiforme bondisse dans la fosse de l’Opera Africa de Johannesburg pour diriger Aïda, comme s’il n’avait pas sur contenter de la mettre en scène ! Trop empirique pour être orthodoxe, sa technique ? Qu’importe puisque mieux que certains chefs plus chevronnés, il parvient à transmettre son irrésistible énergie à l’Evian Festival Orchestra, créé de toute pièce pour l’édition 2012, avec une sorte de foi du charbonnier qui va droit au but : l’émotion.

    Sans doute les cordes ne sont-elles pas toujours en place, mais elles ont, c’est indéniable, un vrai son. Peut-être les couleurs de la petite harmonie doivent-elles plus à Tchaïkovski qu’à Wagner, mais enfin quelle poésie ! Et puis il faut avoir le culot, après ce curieux arrangement qui permet de passer sans interruption du Prélude de Tristan à une Mort d’Isolde graduée tel un orgasme vocal sans cesse différé, de finir en apothéose – quasi berliozienne – avec le Prélude du III de Lohengrin.

    Dans les deux Leonora verdiennes – D’amor sull’ali rosee pour la première, Pace, pace mio Dio pour la seconde –, la soprano néerlandaise frappe par l’évidence des couleurs et de la palette dynamique, même si la réalisation ne rend pas totalement justice à la pureté de ses intentions belcantistes. Quant à Laurence Dale, l’ouverture de la Forza del destino a sous sa baguette la saveur risorgimentale propre à un jeune Verdi plein de bruit et fureur.

    Avec The Young Person’s Guide to the Orchestra triomphe le plaisir de faire de la musique ensemble portée à son plus haut degré par la complicité totale entre l’orchestre et son chef, et surtout un timbalier tout bonnement époustouflant, Andrey Lukyanets. Mais sans doute l’est-il plus encore dans Cockaigne d’Elgar qui, un quart de siècle avant Virginia Woolf dans Mrs. Dalloway, et donc avec l’insouciance inentamée d’un impérialisme victorieux, fait entendre les bruits de la jungle urbaine. Lyrique, épanché, Laurence Dale en trace amoureusement les courbes, comme enivré de l’idiome musicale de sa glorieuse mère patrie.

    Contraste saisissant avec le Concerto pour violoncelle de Schumann qui peut-être est le moins virtuose qui soit. Maxim Beitan y dévoile une sonorité claire et la sensuelle pudeur d’une ligne intériorisée. L’orchestre ne peut se targuer de tant de délicatesse, d’une énergie non exempte de dureté, voire assez triviale. De même, la Quatrième Symphonie de Brahms menace de virer au grand barnum, avec des cordes à la cohésion fluctuante et une conduite tout en nerfs et en tumulte. Pourtant, Laurence Dale finit par emporter la mise grâce à des fulgurances qui sont autant d’expressions d’un engagement irrépressible, et si profondément sincère.

    Celui-là même qui pousse un public français à se lever comme un seul homme en entendant un hymne patriotique aussi furieusement britannique que Pomp and Circumstance d’Elgar, bissé tel un baroud d’honneur. Il n’en fallait pas moins pour saluer treize années de ferveur enthousiaste. Et si l’avenir des Escales Musicales d’Évian semble compromis, du moins sous ce nom, Laurence Dale part le cœur fier, sinon léger, convertir à Elgar les habitants de Montreuil-sur-Mer.




    17 mai :
    Joseph Phibbs (*1974)
    Datcha Savoyarde – Evian Variations
    Richard Wagner (1813-1883)
    Dich teure Halle, extrait de Tannhaüser
    Prélude et Mort d’Isolde, extraits de Tristan und Isolde
    Prélude du III de Lohengrin
    Giuseppe Verdi (1813-1901)
    D’amor sull’ali rosee, extrait d’Il Trovatore
    Ouverture et Pace, pace mio dio, extraits de la Forza del destino
    Benjamin Britten (1913-1976)
    The Young Person’s Guide to the Orchestra
    Maxim Beitan : violoncelle
    Annemarie Kremer : soprano
    19 mai :
    Edward Elgar (1857-1934)
    Cockaigne
    Robert Schumann (1810-1856)
    Concerto pour violoncelle
    Johannes Brahms (1833-1897)
    Symphonie n° 4 en mi mineur
    Evian Festival Orchestre
    direction : Laurence Dale




    Le 20/05/2013
    Mehdi MAHDAVI




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