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CHRONIQUES
26 septembre 2018

Le dernier monstre sacré

Au bout de quinze ans d’une lutte sans merci, Claudio Abbado vient de rendre les armes face au cancer qui fut à la fois son calice et le catalyseur d’une véritable résurrection musicale lui valant les plus belles heures artistiques de sa carrière. L’Orchestre du Festival de Lucerne et tous les musiciens de par le monde sont aujourd’hui orphelins.
 

Le 20/01/2014
Yannick MILLON
 



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  • Il était devenu au cours de la dernière décennie LE sage que viennent consulter les musiciens d’orchestre, et particulièrement les plus jeunes d’entre eux, des quatre coins du globe, LE chef d’orchestre absolu, celui dont l’art apparaissait le plus abouti, au point de revêtir souvent caractère d’évidence – le privilège des plus grands assurément.

    Et pourtant, à l’heure de saluer sa disparition comme celle d’un chef d’exception, ayons l’honnêteté de préciser que durant les deux premiers tiers de sa carrière, Abbado n’avait rien d’un monstre sacré. Jusqu’en 2000, grand chef, il l’était assurément, mais un grand chef parmi d’autres, avec ses éclairs de génie – certains Bartók, Berg, beaucoup de Verdi – mais aussi ses plages plus convenues.

    Né à Milan le 26 juin 1933, Abbado avait eu la chance de faire ses études musicales à Vienne, dans la classe de Swarowski, et de chanter dans les concerts avec chœur des Wiener Philharmoniker aux côtés de copains de promo comme Zubin Mehta. L’envol international ne tarda pas chez cet artiste engagé, qui ne faisait aucun secret de ses sympathies communistes, même s’il ne fut jamais encarté dans le moindre parti.

    À trente-cinq ans, il occupera l’un des postes les plus prestigieux mais les plus redoutables, celui de directeur musical de la Scala de Milan, où il restera presque vingt ans, et où il connaîtra certains de ses plus grands succès (Macbeth, Simon Boccanegra), ne négligeant en parallèle jamais sa carrière symphonique en prenant les rênes du London Symphony Orchestra, en tâchant comme toujours de ne pas négliger les répertoires moderne et contemporain – il excellait notamment dans la Seconde École de Vienne.

    La consécration officielle, et même ultime pour un chef, viendra en 1990, lorsqu’il sera appelé par la Philharmonie de Berlin à succéder à Karajan, alors même qu’il était loin de la tête de liste des prétendants. Ce poste prestigieux entre tous, il l’occupera dans une décennie de transition, sans laisser d’empreinte décisive sinon à opérer un sérieux dégraissage dans le son de machine de guerre des Berliner.

    À l’approche de la fin de son mandat, la maladie s’invita dans une ascension sans faute. À l’été 2000, beaucoup voyaient Abbado, dévasté par un cancer de l’estomac, ne pas finir l’année. La captation cauchemardesque du Requiem de Verdi célébrant quelques mois plus tard le centenaire de la mort du compositeur, offre à ce titre le douloureux spectacle d’un homme ravagé de l’intérieur, tellement amaigri qu’on se demande encore comment il peut tenir debout sur un podium.

    Le cancer fut donc pour Abbado une damnation, mais aussi le révélateur d’une autre sphère, l’occasion d’une renaissance artistique à l’origine d’une décennie digne cette fois des plus grands monstres sacrés. La refondation en 2003 de l’Orchestre du festival de Lucerne, axé autour de chefs de pupitres des plus grandes formations internationales ayant tous le même amour pour l’art du maestro, fut sans doute, bien plus que son mandat à la tête des Berliner, l’accomplissement majeur de sa carrière.

    Horrifié dans son enfance par le traitement humiliant infligé par Toscanini à ses musiciens, Abbado avait choisi une voie tout à fait opposée, celle du dialogue, de la souplesse relationnelle, de la conviction par la douceur, un peu à la manière de son aîné d’une génération, le mystique Carlo Maria Giulini.

    Chaque été, sur les bords du Lac des Quatre cantons, comme ramené à la vie par un concert inaugural dévolu à la Symphonie Résurrection de Mahler et à une Mer de Debussy comme on n’entendra sans doute plus jamais, Abbado donnait l’impression de faire jaillir la musique en tout naturel, d’un geste élégant, fin et racé, et à chaque fois dans des textures diaphanes constamment miraculeuses.

    Semblant converser en musique avec des instrumentistes conquis, se donnant corps et âme à ses conceptions arrivées à pleine maturité, il fut l’artisan d’interprétations mahlériennes sidérantes de justesse expressive, d’intelligence musicale et de perfection formelle, où le silence même était musique. Et bien qu’il n’ait pu retrouver des traits tout à fait sereins, son art, libéré, déjà dans un ailleurs qu’ignorent les simples mortels, ne portait plus le moindre stigmate.

    Nous n’oublierons jamais, avant même que ne résonne la moindre note, l’aura qui précédait ce petit bonhomme frêle mais littéralement touché par la grâce à son entrée en scène avant de diriger la Neuvième Symphonie de Mahler, le 20 octobre 2010 à la salle Pleyel, accessoirement l’une des expériences d’absolu les plus déterminantes qu’on ait vécues.

    Peu après pourtant, implacable, la maladie avait refait surface, et l’on redoutait que celui qui était devenu sans doute le plus grand chef vivant ne parvienne pas à terminer le cycle Mahler qu’il avait entamé en 2003 à Lucerne, auquel ne manquait que la Huitième Symphonie. Pour des raisons mystérieuses, et dans un climat économique morose, ce projet demeurera à jamais inachevé.

    La Symphonie des Mille, annoncée pour août 2012, fut remplacée en avril par le Requiem de Mozart. Reportée sine die. L’été dernier, le vieux maestro, à l’origine de l’annulation l’année précédente, a porté son dévolu sur la Neuvième Symphonie de Bruckner, qui, inachevée elle aussi, se termine sur l’ineffable montée d’une flûte au plus haut des cieux. Abbado est sans doute parti la rejoindre…




    Le 20/01/2014
    Yannick MILLON




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