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CHRONIQUES
08 mars 2021

Les arènes de la critique
© Matthieu Blanchin d

Le 30/09/2000
Eric SEBBAG
 



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  • Apr√®s en avoir diffus√© tout l'√©t√© un floril√®ge, France Musiques vient de ressusciter la tribune des critiques de disque d'Armand Panigel sous le titre √©claboussant de "Un pav√© dans la mare". En r√©√©coutant son anc√™tre, on retient surtout les savoureuses joutes verbales entre Antoine Gol√©a, champion d'une eschatologie musicale dont lui seul poss√©dait les clefs, et Jacques Bourgeois, l'ami des "stars" et des divas √† qui "on ne l'a fait pas".

    Et si la critique était un métier de gladiateur et la tribune une arène ? Frédéric Lodéon qui anime sa dernière incarnation radiophonique ne semble pas si loin de le penser, car face à ses jurés invités qui - le 24 septembre dernier- barbotaient dans une grosse flaque de consensus, il rappelait fort à propos que " on est là en principe pour s'engueuler ". Bref, il s'agit de balancer le pavé et non de le battre mollement.

    Dans sa version ancienne ou moderne, le principe moteur de l'√©mission est une sorte de jugement instantan√© - presque sur le mod√®le du concert- o√Ļ les critiques doivent se prononcer tour √† tour apr√®s l'audition de morceaux choisis. Un dispositif simple et finalement jamais remis en question, alors que la tribune avait d√©j√† connu deux renaissances avant la version actuelle, avec successivement Jean Pierre Derrien et G√©rard Courchelle comme mod√©rateurs.

    Sur France Inter, une autre radio du service public fran√ßais qui d√©fend le libre exercice de la critique, il existe une √©mission semblable √† la tribune qui traite de l'actualit√© du livre, du cin√©ma et du th√©√Ętre. Il s'agit bien s√Ľr du "Masque et la Plume". Imagine-t-on un seul instant les journalistes de cette √©mission dominicale se prononcer sur des livres dont on leur aurait lu sur place des extraits, des films dont on leur aurait projet√©, s√©ance tenante, quelques br√®ves sc√®nes choisies ?

    Pour la tribune du disque, cela ne choque personne. Bien s√Ľr, quelques critiques auront fait l'effort d'√©couter quelques versions int√©grales avant l'√©mission, mais cela n'√©tant pas de r√®gle, il n'est pas rare que certains invit√©s soient l'objet d'un d√©pucelage auditif sur place.

    Lorsqu'il animait la tribune, Gérard Courchelle avait introduit le principe de l'écoute en aveugle (à l'imitation de " Disques en lice ", une émission de Radio Suisse-Romande) qui reste d'actualité dans la mare de son successeur. Là encore, ce postulat semble frappé du sceau de l'évidence : en ignorant le nom des interprètes, le critique est en mesure d'exercer son jugement de manière plus objective, sans être assourdi par ce qu'il pense déjà des uns ou des autres. Mais est-ce bien raisonnable ?

    La premi√®re condition est qu'il ne reconnaisse personne, car si c'est le cas, son jugement est d'embl√©e fauss√©. Transpos√© aux relations amoureuses, le jeu de l'aveuglement produit presque invariablement des s√©ismes. Un certain Mozart et son comp√®re Da Ponte l'ont brillamment d√©montr√© dans un c√©l√®bre op√©ra intitul√© Cosi fan Tutte. Gr√Ęce √† diff√©rents travestissements, deux couples ne peuvent plus se reconna√ģtre et vont ipso facto mettre leur amour √† l'√©preuve. Le r√©sultat est funeste comme on le sait et, malgr√© la mise en garde de Mozart, beaucoup d'√©missions de t√©l√©vision-poubelle se d√©lectent de ce genre de distractions rances en testant des couples dans toutes sortes de situations d'aveuglement forc√©.

    En critique comme en amour, ce que l'on sait déjà de quelqu'un n'est-il une part constitutive du jugement que l'on exerce à son endroit ? S'en abstraire est parfois possible, mais garantit presque à tous les coups un verdict empoisonné, car l'amour que l'on porte à quelqu'un ou quelque chose est forcément le produit d'une histoire, et à l'heure du décodage du génome humain, les coups de foudre ne sont toujours pas une science exacte.

    De fait, seuls les artistes ont réellement le pouvoir de mettre à l'épreuve l'amour dont ils sont l'objet, en décidant eux-mêmes de dissimuler leur identité. L'écrivain Romain Gary est l'un rares à en être sorti plus grand, les autres sont restés sur le pavé.




    Le 30/09/2000
    Eric SEBBAG




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