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CHRONIQUES
01 avril 2020

Le Dialogue musical s’est tu
© Marco Borggreve

Avec la disparition de Nikolaus Harnoncourt, une page de musique se tourne, peut-être la plus révolutionnaire de l’histoire de l’interprétation. Le Discours musical et le Dialogue musical, ouvrages emblématiques du chef d’orchestre, ont éveillé oreilles et esprits à une manière de rendre vivante la musique du passé. Soudain, quel silence !
 

Le 08/03/2016
Thomas COUBRONNE
 



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  • Il y a des gĂ©nies Ă©blouissants. Le jeune Mozart est de ceux-lĂ . Ă€ cinq ans, il a le goĂ»t d’être Ă©vident et de plaire Ă  tout le monde. Qu'il se mĂŞle d’ambiguĂŻtĂ©, de sous-entendus, de profondeur, de recherche, et il perd la faveur du public. Harnoncourt tenait plutĂ´t de PromĂ©thĂ©e et de Socrate. Ermite parmi les musiciens – et cela du dĂ©but Ă  la fin de sa carrière –, il conjuguait l’effort, la rĂ©flexion personnelle, le libre-arbitre, l’examen minutieux des sources sans admiration candide pour les lauriers dĂ©crĂ©tĂ©s, mais avec la modestie et l’aveu d’ignorance socratique, autrement dit Ă  l’opposĂ© de la fatuitĂ© avec laquelle bien des artistes parvenus d’aujourd’hui font prospĂ©rer le verger hĂ©ritĂ© de la musique ancienne.

    Par un singulier renversement, le travail, considéré dans l’Antiquité comme un avilissement et opposé à l’émancipation de l’individu, est devenu une valeur ; l'oisiveté (sans laquelle, on tend à l’oublier, l’art n’existerait pas) est devenue la mère de tous les vices. C’est probablement pourquoi le monde artistique d’aujourd’hui, narcissique et en mal de transcendance, exalte au mieux la fulgurance – au pire la spontanéité ou la routine du savoir-faire. Un artiste qui travaille ne saurait être qu’un lourdaud guère inspiré. Picasso ne cherche pas, il trouve. On aime les surdoués, les prodiges, les étoiles filantes.

    Or Harnoncourt était précisément le contraire : un artisan, besogneux, obsédé par la signification des détails plus que par leur finition, chérissant le temps passé sur son ouvrage mais refusant toute méthode, même ayant fait ses preuves sous sa propre baguette. Renouvelant inlassablement les mêmes partitions, il était surtout un artiste plus encore qu’un musicien, plus préoccupé du sens, de la portée des œuvres – dans ce qu’elles peuvent avoir parfois d’amer, de glacial, de brutal, de cruel, de noir – que maniaque chichiteux du rythme surpointé, de l’élégance de la désinence, de la rondeur de la tierce. Il préférait la tragédie de l’âme à la bureaucratie des traités, probablement parce que, les ayant abondamment fréquentés, il avait suffisamment de hauteur de vue pour admirer la forêt par-delà les arbres.

    Dès 1954, Albert Camus Ă©crivait : « En vérité, si Prométhée revenait, les hommes d'aujourd'hui feraient comme les dieux d'alors : ils le cloueraient au rocher, au nom même de cet humanisme dont il est le premier symbole. Â» Et encore tout rĂ©cemment, notre musicien Ă©tait remerciĂ© dès le premier tour d’une Ă©coute radiophonique Ă  l’aveugle de la Cantate BWV 61 de Bach par de beaux esprits bien de notre temps. Ă€ Karl Richter les circonstances attĂ©nuantes de l’Ancien RĂ©gime de la tradition symphonique, Ă  tous les autres, RĂ©publicains du baroque, la lĂ©gion d’honneur de l’adhĂ©sion de principe, et naturellement rien pour l’artisan principal de la RĂ©volution, pas assez feutrĂ©. Ainsi va la vie. Le musicien promĂ©thĂ©en n’aurait d’ailleurs su que faire d’une louange unanime, lui que n’intĂ©ressait que ce qui pousse Ă  rĂ©flĂ©chir, ce qui anime, ce qui Ă©veille.

    Il faut donc sinon se rĂ©jouir, du moins se consoler de sa disparition. Le sage voyait dans tout progrès une perte – « sauf la piqĂ»re d’anesthĂ©sique chez le dentiste, et encore ! Â». Est-ce Ă  dire que toute perte comporte aussi un progrès ? La mort de cet esprit pĂ©nĂ©trant, et les hommages que ne va pas manquer de lui rendre un monde musical qui dans sa grande majoritĂ© n’a jamais aimĂ© (Ă  proprement parler) son travail, pourront-ils insuffler, effet ironique du consensus mou de la « bien-sonnance Â», un renouveau Ă  sa dĂ©marche intègre, authentique, inconfortable et jamais rassurante ? L’humanisme n’est pas la veule acceptation de tout, mais la luciditĂ© qui n’exclut pas la passion, le courage dans l’adversitĂ© qui ne cherche pas la polĂ©mique, l’honnĂŞtetĂ© de suivre sa voie sans se proclamer meilleur que les autres. Une attitude dont, bien au-delĂ  des querelles de bouffons, notre monde a plus que jamais besoin.




    Le 08/03/2016
    Thomas COUBRONNE




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