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CHRONIQUES
20 octobre 2019

Le directeur de Festival
© Matthieu Blanchin d

Sous forme de fiction, Olivier Bernager continue son exploration "de l'intérieur" des acteurs de la musique.
 

Le 09/10/2000
Olivier BERNAGER
 



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    à un ami

  • C'est souvent pareil avec les responsables culturels, les plus malins manquent de courage, les plus courageux manquent de temps. Celui ci, bronz√©, de haute taille, une cambrure de matador, un sourire carr√©, poss√©dait une affabilit√© naturelle qui trompait ses subordonn√©s autant que sa hi√©rarchie. L√† depuis belle lurette, il avait le d√©sir de durer longtemps encore. Aucun de ses nombreux assistants n'avait jamais rencontr√© pareil acharnement √† tout faire dans le m√©tier, depuis les plus petites t√Ęches administratives, jusqu'aux rendez-vous les plus p√©rilleux. Baraqu√© comme un champion, il avait une sensibilit√© de pucelle, un sens de l'intrigue d√©sesp√©rant et un charme imm√©diat dont il usait pour engager de belles stagiaires assign√©es aux menues besognes quotidiennes. Elles √©taient corv√©ables √† merci, elles le savaient et devaient toutes le conforter dans sa sp√©cialit√© : d'interminables s√©ances de travail de nuit qui d√©fiaient la sant√© et laissaient chacun sur les rotules, lui compris. Tout, dans son univers √©tait informatis√© ; il mettait donc une certaine coquetterie de vieux gar√ßon √† parcourir son domaine en chaussettes, modifiant ici un programme, r√©pondant l√† au t√©l√©phone √† la place de la secr√©taire. Son go√Ľt de l'exploit le poussant √† faire toujours plus, il revenait volontiers le dimanche, entra√ģnant ses victimes consentantes dans des s√©ances de travail absurdes, distribuant petits cadeaux, offrant pizza et Chianti, promettant de rembourser les taxis du petit matin. Il fallait s'y plier pour y rester : Au Festival, on avait des horaires de champion. Adepte du marathon permanent, il se mesurait √† chacun sans en avoir l'air, et s√Ľr de son endurance, il entendait bien conserver la premi√®re marche du podium, car c'√©tait le seul athl√®te complet du c√©nacle tr√®s ferm√© des directeurs de Festival de Musique.

    Il n'avait pas que des ennemis tant il tranchait sur les notables mondains habituels √† ce poste. On l'appr√©ciait pour ses sourires, sa modestie, - on la savait pourtant feinte -, son souci de ne jamais d√©plaire. Comme, g√©n√©ralement, on ne comprenait pas ce qu'il disait tant ses opinions √©taient mal formul√©es et de toute fa√ßon pr√©cautionneuses, personne ne prenait la peine ni de l'approuver, ni de s'opposer. Les uns se m√©fiaient de lui en silence, les autres le craignaient mollement. Diable ! Il occupait une place envi√©e par la volont√© d'un maire qui √©tait aussi Conseiller g√©n√©ral et S√©nateur. Soucieux de son confort, il entendait bien garder sa place gr√Ęce √† son profil bas, ses marmonnements en guise d'id√©es neuves et ses insinuations en banni√®re d'autorit√©. Quelques dames ainsi que ses stagiaires occasionnelles constituaient sa garde rapproch√©e. De concert, jolies filles et mesdames poudre-de-riz avaient adopt√© sa grisaille. Chez lui, on parlait toujours √† mots mouchet√©s en souriant poliment. On s'habillait chez Fred, les plus riches chez Doroth√©e bis. Tout allait pour le mieux dans l'attente de l'√©v√©nement, le Festival annuel, o√Ļ l'on allait voir ce qu'on allait voir.

    Ce h√©ros des temps modernes √©tait discret sur son v√©ritable m√©tier qu'il pratiquait seulement six mois de l'ann√©e pendant l'hiver. Il √©tait moniteur de ski. Il se r√©servait cependant du temps pour passer des soir√©es √† l'op√©ra ou au concert. Sa femme avait plut√īt le pied marin et de la continuit√© dans les go√Ľts : depuis quelques ann√©es, elle lui avait pr√©f√©r√© un plagiste champion de ski nautique en Floride. Il √©tait donc toujours en chasse d'une " copine " qu'il choisissait le plus souvent parmi ses stagiaires. Il avait ses parcours dans les salles parisiennes, mais aussi √† Londres, √† Munich et √† Milan. Il avait l'art d'√©viter les lieux pour lesquels il ne repr√©sentait rien car il √©tait vaniteux au-del√† de tout. Comme il n'avait pas une mentalit√© d'explorateur, il cultivait en √©picier avis√© les administrateurs des bureaux de concert qu'il appelait ses clients, et flattait les artistes qu'ils repr√©sentaient. Quand il parlait d'eux, il disait en revanche mes fournisseurs. Seules quelques stars d√©funtes ou inaccessibles √©chappaient aux cat√©gories dans lesquelles il rangeait tout et tout le monde. Elles seules m√©ritaient le nom d'artiste. Soir√©e apr√®s soir√©e, il serrait les m√™mes mains et faisait les m√™mes commentaires. Il d√©testait le hors-piste, on ne sait jamais.

    Un dimanche de mai, il se retrouva seul √† arpenter son bureau. Un soleil magnifique avait souffl√© √† chacun de bonnes raisons de ne pas venir. Seul, tous les ordinateurs allum√©s, il se surprit √† se demander apr√®s quoi il courait. Apr√®s un rapide inventaire, il conclut que seul le pouvoir l'int√©ressait r√©ellement, plus m√™me que la musique, plus m√™me que sa maman et qu'il √©tait bien b√™te de ne pas profiter de la situation pr√©sente pour en acqu√©rir plus encore. Certes, il ne pouvait pas encore avoir une conscience nette de l√† o√Ļ il voulait aller, il n'√©tait pas assez intelligent pour cela, mais tout ce qu'il voyait pr√©sentement autour de lui, il le pouvait consid√©rer comme √† lui. Ah ! comme c'√©tait bon. Ce jour-l√†, il se remit √† jouer comme quand il √©tait petit : faisant l'inventaire de tout ce qu'il voyait autour de lui, il ajoutait c'est √† moi c'est pas √† toi c'est √† moi c'est pas √† toi et ainsi de suite. Lass√© apr√®s une bonne heure de cette r√©gression qui aurait forc√©ment charm√© son psy, il lui racontera l'√©pisode une prochaine s√©ance, il conclut qu'il lui √©tait facile, √† d√©faut d'inventer mieux, de faire prosp√©rer les quelques parcelles qu'il avait d√©j√† d√©frich√©es. Comme il s'attribuait √† juste titre cette excellente id√©e et qu'il faisait tr√®s chaud, il se mit en cale√ßon, puis s'adonna au plaisir d'orgueil en montant debout sur une chaise pour se regarder dans la glace. Sur ce podium citadin, il se masturba. On allait voir ce qu'on allait voir.

    On le vit désormais paradant à des cocktails, à seule fin d'y saluer les directeurs d'opéra qui lui rendaient ses sourires étonnés juste avant de hausser les épaules, dès qu'il avait tourné les talons. Les galas étaient un terrain de chasse qu'il appréciait, il y rencontrait des industriels que la culture vernissait ; il notait prudemment leur adresse. Il croisa beaucoup. On l'évita assez. Il était certain d'avoir pris le bon chemin. À la longue, on se fit à sa gaucherie, à sa silhouette ébahie. On le trouvait amusant avec ses airs de jeune vieux effaré, l'excuse aux yeux et le miel aux lèvres. Il avait pour habitude jadis de tout cacher, il devait désormais en montrer un peu. Comme il avait peur qu'on se moque de lui, il répétait toujours les mêmes histoires, celles dont l'effet était assuré par l'expérience. Petit à petit, il cultiva sa silhouette, se surprit à des réparties moins pataudes, découvrit le charme de son sourire de crocodile. Il s'estima prêt à faire complètement partie du paysage et décida de sauter sur la première occasion pour faire un geste d'éclat : elle se présenta.

    Vladimir Horowitz, le l√©gendaire pianiste, sortit cette ann√©e-l√† de son silence pour se produire en Europe. Il l'apprit comme tout le monde par la presse, mais lui ne se contenta pas d'acheter un billet pour l'unique r√©cital du Ma√ģtre. Il commen√ßa le si√®ge de l'attach√©e de presse, notoirement la meilleure du pays : ses demandes firent sourire. Il annon√ßa nonobstant qu'il rencontrerait Horowitz et le convaincrait de faire de grandes choses avec lui. Des concerts √©videmment, un livre, pourquoi pas ! Il en fit tant qu'on commen√ßa √† se gausser, mais comme le temps manquait pour une cabale, on l'√©vita juste assez pour en √™tre quand m√™me au cas o√Ļ il r√©ussirait quelque chose (mais quoi), ou pour l'enterrer d√©finitivement au cas o√Ļ il √©chouerait.

    Il se pr√©para √† l'√©preuve, rab√Ęchant les coupures de presse, interrogeant les uns et les autres, collectant les photos, √©coutant des disques d'Horowitz des nuits enti√®res. Il envoya des lettres, des t√©l√©grammes. Il d√©pensa des fortunes au t√©l√©phone avec les avocats am√©ricains de l'idole qui ne comprenaient rien √† son anglais chaotique et le rabattaient sur des secr√©taires qui promettaient n'importe quoi pour se d√©barrasser de lui. Quand il eut rempli plusieurs dizaines de pages de notes, fait mentalement dix itin√©raires dans Paris pour se promener avec le Ma√ģtre, avoir r√©serv√© dans tous les plus grands restaurants pour n'√™tre jamais √† court, il attendit la lettre qui confirmerait que ses principales requ√™tes √©taient accept√©es. Il ne doutait pas qu'on p√Ľt rester insensible √† un tel z√®le. Il multiplia les contacts, classa ses interlocuteurs en deux cat√©gories : les " fr√©quentables " et les " inutiles ", et quand il s'endormait, il r√™vait encore √† la photo d√©dicac√©e qui tr√īnerait bient√īt sur son bureau et qui confirmerait enfin cette l√©gimit√© apr√®s laquelle il courait depuis si longtemps.

    La lettre arriva. On d√©clina ses demandes de rendez-vous particulier, lui sugg√©rant cependant de se rendre √† la conf√©rence de presse que le Ma√ģtre donnerait d√®s son arriv√©e. Il insista, on c√©da, c'√©tait comme un miracle, il n'en croyait pas ses yeux : le Ma√ģtre recevrait son hommage √† l'issue du concert, dans sa loge. Il savait bien qu'il ne serait pas seul avec lui, mais il ne doutait pas qu'il l'emporterait encore puisqu'√† force d'insister on obtenait toujours. La preuve. Il peaufina donc les pr√©paratifs en s'habituant √† porter le n¬úud papillon. Il savait qu'Horowitz les appr√©ciait.

    √Ä la fin du concert au Th√©√Ętre des Champs-√Člys√©es, son voisin du fauteuil G25, raconta au m√©decin de garde qu'un comme celui-l√†, il s'en serait bien pass√©. Il l'avait senti s'amollir pendant la seconde partie du concert. Puis, sa t√™te avait dodelin√©. C'est alors qu'il s'√©tait mis √† ronfler, se r√©veillant toutes les trois minutes en grommelant. La preuve ? La dame de derri√®re lui avait donn√© une petite claque sur la t√™te avec son programme, sans r√©sultat. N'est-ce pas Madame ! Les applaudissements ne l'avaient m√™me pas d√©rang√©. Parfois, il √©tait travers√© de tremblements comme s'il r√™vait. Le SAMU l'emmena, il ne se r√©veilla m√™me pas. Les balancements du brancard traversant la salle lui rappel√®rent-ils quelque chose car passant sous le portrait d'Horowitz qui servait d'affiche au r√©cital, il sembla esquisser un sourire. Avant de le faire basculer dans l'ambulance, un secouriste √īta d√©licatement de sa main gauche le portrait du pianiste qu'il serrait tr√®s fort. En for√ßant les doigts crisp√©s de sa main droite, il d√©couvrit une plaquette de valium √† demi vide. On allait voir ce qu'on allait voir.




    Le 09/10/2000
    Olivier BERNAGER




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