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CHRONIQUES
20 novembre 2018

Le directeur de Festival
© Matthieu Blanchin d

Sous forme de fiction, Olivier Bernager continue son exploration "de l'intérieur" des acteurs de la musique.
 

Le 09/10/2000
Olivier BERNAGER
 



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  • C'est souvent pareil avec les responsables culturels, les plus malins manquent de courage, les plus courageux manquent de temps. Celui ci, bronzé, de haute taille, une cambrure de matador, un sourire carré, possédait une affabilité naturelle qui trompait ses subordonnés autant que sa hiérarchie. Là depuis belle lurette, il avait le désir de durer longtemps encore. Aucun de ses nombreux assistants n'avait jamais rencontré pareil acharnement à tout faire dans le métier, depuis les plus petites tâches administratives, jusqu'aux rendez-vous les plus périlleux. Baraqué comme un champion, il avait une sensibilité de pucelle, un sens de l'intrigue désespérant et un charme immédiat dont il usait pour engager de belles stagiaires assignées aux menues besognes quotidiennes. Elles étaient corvéables à merci, elles le savaient et devaient toutes le conforter dans sa spécialité : d'interminables séances de travail de nuit qui défiaient la santé et laissaient chacun sur les rotules, lui compris. Tout, dans son univers était informatisé ; il mettait donc une certaine coquetterie de vieux garçon à parcourir son domaine en chaussettes, modifiant ici un programme, répondant là au téléphone à la place de la secrétaire. Son goût de l'exploit le poussant à faire toujours plus, il revenait volontiers le dimanche, entraînant ses victimes consentantes dans des séances de travail absurdes, distribuant petits cadeaux, offrant pizza et Chianti, promettant de rembourser les taxis du petit matin. Il fallait s'y plier pour y rester : Au Festival, on avait des horaires de champion. Adepte du marathon permanent, il se mesurait à chacun sans en avoir l'air, et sûr de son endurance, il entendait bien conserver la première marche du podium, car c'était le seul athlète complet du cénacle très fermé des directeurs de Festival de Musique.

    Il n'avait pas que des ennemis tant il tranchait sur les notables mondains habituels à ce poste. On l'appréciait pour ses sourires, sa modestie, - on la savait pourtant feinte -, son souci de ne jamais déplaire. Comme, généralement, on ne comprenait pas ce qu'il disait tant ses opinions étaient mal formulées et de toute façon précautionneuses, personne ne prenait la peine ni de l'approuver, ni de s'opposer. Les uns se méfiaient de lui en silence, les autres le craignaient mollement. Diable ! Il occupait une place enviée par la volonté d'un maire qui était aussi Conseiller général et Sénateur. Soucieux de son confort, il entendait bien garder sa place grâce à son profil bas, ses marmonnements en guise d'idées neuves et ses insinuations en bannière d'autorité. Quelques dames ainsi que ses stagiaires occasionnelles constituaient sa garde rapprochée. De concert, jolies filles et mesdames poudre-de-riz avaient adopté sa grisaille. Chez lui, on parlait toujours à mots mouchetés en souriant poliment. On s'habillait chez Fred, les plus riches chez Dorothée bis. Tout allait pour le mieux dans l'attente de l'événement, le Festival annuel, où l'on allait voir ce qu'on allait voir.

    Ce héros des temps modernes était discret sur son véritable métier qu'il pratiquait seulement six mois de l'année pendant l'hiver. Il était moniteur de ski. Il se réservait cependant du temps pour passer des soirées à l'opéra ou au concert. Sa femme avait plutôt le pied marin et de la continuité dans les goûts : depuis quelques années, elle lui avait préféré un plagiste champion de ski nautique en Floride. Il était donc toujours en chasse d'une " copine " qu'il choisissait le plus souvent parmi ses stagiaires. Il avait ses parcours dans les salles parisiennes, mais aussi à Londres, à Munich et à Milan. Il avait l'art d'éviter les lieux pour lesquels il ne représentait rien car il était vaniteux au-delà de tout. Comme il n'avait pas une mentalité d'explorateur, il cultivait en épicier avisé les administrateurs des bureaux de concert qu'il appelait ses clients, et flattait les artistes qu'ils représentaient. Quand il parlait d'eux, il disait en revanche mes fournisseurs. Seules quelques stars défuntes ou inaccessibles échappaient aux catégories dans lesquelles il rangeait tout et tout le monde. Elles seules méritaient le nom d'artiste. Soirée après soirée, il serrait les mêmes mains et faisait les mêmes commentaires. Il détestait le hors-piste, on ne sait jamais.

    Un dimanche de mai, il se retrouva seul à arpenter son bureau. Un soleil magnifique avait soufflé à chacun de bonnes raisons de ne pas venir. Seul, tous les ordinateurs allumés, il se surprit à se demander après quoi il courait. Après un rapide inventaire, il conclut que seul le pouvoir l'intéressait réellement, plus même que la musique, plus même que sa maman et qu'il était bien bête de ne pas profiter de la situation présente pour en acquérir plus encore. Certes, il ne pouvait pas encore avoir une conscience nette de là où il voulait aller, il n'était pas assez intelligent pour cela, mais tout ce qu'il voyait présentement autour de lui, il le pouvait considérer comme à lui. Ah ! comme c'était bon. Ce jour-là, il se remit à jouer comme quand il était petit : faisant l'inventaire de tout ce qu'il voyait autour de lui, il ajoutait c'est à moi c'est pas à toi c'est à moi c'est pas à toi et ainsi de suite. Lassé après une bonne heure de cette régression qui aurait forcément charmé son psy, il lui racontera l'épisode une prochaine séance, il conclut qu'il lui était facile, à défaut d'inventer mieux, de faire prospérer les quelques parcelles qu'il avait déjà défrichées. Comme il s'attribuait à juste titre cette excellente idée et qu'il faisait très chaud, il se mit en caleçon, puis s'adonna au plaisir d'orgueil en montant debout sur une chaise pour se regarder dans la glace. Sur ce podium citadin, il se masturba. On allait voir ce qu'on allait voir.

    On le vit désormais paradant à des cocktails, à seule fin d'y saluer les directeurs d'opéra qui lui rendaient ses sourires étonnés juste avant de hausser les épaules, dès qu'il avait tourné les talons. Les galas étaient un terrain de chasse qu'il appréciait, il y rencontrait des industriels que la culture vernissait ; il notait prudemment leur adresse. Il croisa beaucoup. On l'évita assez. Il était certain d'avoir pris le bon chemin. À la longue, on se fit à sa gaucherie, à sa silhouette ébahie. On le trouvait amusant avec ses airs de jeune vieux effaré, l'excuse aux yeux et le miel aux lèvres. Il avait pour habitude jadis de tout cacher, il devait désormais en montrer un peu. Comme il avait peur qu'on se moque de lui, il répétait toujours les mêmes histoires, celles dont l'effet était assuré par l'expérience. Petit à petit, il cultiva sa silhouette, se surprit à des réparties moins pataudes, découvrit le charme de son sourire de crocodile. Il s'estima prêt à faire complètement partie du paysage et décida de sauter sur la première occasion pour faire un geste d'éclat : elle se présenta.

    Vladimir Horowitz, le légendaire pianiste, sortit cette année-là de son silence pour se produire en Europe. Il l'apprit comme tout le monde par la presse, mais lui ne se contenta pas d'acheter un billet pour l'unique récital du Maître. Il commença le siège de l'attachée de presse, notoirement la meilleure du pays : ses demandes firent sourire. Il annonça nonobstant qu'il rencontrerait Horowitz et le convaincrait de faire de grandes choses avec lui. Des concerts évidemment, un livre, pourquoi pas ! Il en fit tant qu'on commença à se gausser, mais comme le temps manquait pour une cabale, on l'évita juste assez pour en être quand même au cas où il réussirait quelque chose (mais quoi), ou pour l'enterrer définitivement au cas où il échouerait.

    Il se prépara à l'épreuve, rabâchant les coupures de presse, interrogeant les uns et les autres, collectant les photos, écoutant des disques d'Horowitz des nuits entières. Il envoya des lettres, des télégrammes. Il dépensa des fortunes au téléphone avec les avocats américains de l'idole qui ne comprenaient rien à son anglais chaotique et le rabattaient sur des secrétaires qui promettaient n'importe quoi pour se débarrasser de lui. Quand il eut rempli plusieurs dizaines de pages de notes, fait mentalement dix itinéraires dans Paris pour se promener avec le Maître, avoir réservé dans tous les plus grands restaurants pour n'être jamais à court, il attendit la lettre qui confirmerait que ses principales requêtes étaient acceptées. Il ne doutait pas qu'on pût rester insensible à un tel zèle. Il multiplia les contacts, classa ses interlocuteurs en deux catégories : les " fréquentables " et les " inutiles ", et quand il s'endormait, il rêvait encore à la photo dédicacée qui trônerait bientôt sur son bureau et qui confirmerait enfin cette légimité après laquelle il courait depuis si longtemps.

    La lettre arriva. On déclina ses demandes de rendez-vous particulier, lui suggérant cependant de se rendre à la conférence de presse que le Maître donnerait dès son arrivée. Il insista, on céda, c'était comme un miracle, il n'en croyait pas ses yeux : le Maître recevrait son hommage à l'issue du concert, dans sa loge. Il savait bien qu'il ne serait pas seul avec lui, mais il ne doutait pas qu'il l'emporterait encore puisqu'à force d'insister on obtenait toujours. La preuve. Il peaufina donc les préparatifs en s'habituant à porter le n?ud papillon. Il savait qu'Horowitz les appréciait.

    À la fin du concert au Théâtre des Champs-Élysées, son voisin du fauteuil G25, raconta au médecin de garde qu'un comme celui-là, il s'en serait bien passé. Il l'avait senti s'amollir pendant la seconde partie du concert. Puis, sa tête avait dodeliné. C'est alors qu'il s'était mis à ronfler, se réveillant toutes les trois minutes en grommelant. La preuve ? La dame de derrière lui avait donné une petite claque sur la tête avec son programme, sans résultat. N'est-ce pas Madame ! Les applaudissements ne l'avaient même pas dérangé. Parfois, il était traversé de tremblements comme s'il rêvait. Le SAMU l'emmena, il ne se réveilla même pas. Les balancements du brancard traversant la salle lui rappelèrent-ils quelque chose car passant sous le portrait d'Horowitz qui servait d'affiche au récital, il sembla esquisser un sourire. Avant de le faire basculer dans l'ambulance, un secouriste ôta délicatement de sa main gauche le portrait du pianiste qu'il serrait très fort. En forçant les doigts crispés de sa main droite, il découvrit une plaquette de valium à demi vide. On allait voir ce qu'on allait voir.




    Le 09/10/2000
    Olivier BERNAGER




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