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CHRONIQUES
22 février 2018

Sortir de conserve
© Matthieu Blanchin

Le 24/11/2000
Eric SEBBAG
 



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  • Pour certains mélomanes exclusivement discophages, l'idée même de s'aventurer au concert paraît aussi téméraire qu'une expédition au fin fond de l'Amazonie septentrionale, sans même une brosse à dents de rechange. Effectivement, dans ces lieux clos où, le soir venu, des hordes assoiffées de croches et de soupirs viennent sacrifier à d'étranges rites en lumière tamisée, il faut admettre que les périls sont redoutables.

    L'un des pires est le supplice de la chaise sur laquelle on doit rester empaillé volontaire des heures durant. Certaines églises concertantes poussent d'ailleurs le calvaire jusqu'à pourvoir des sièges structurés comme autant de défis aux lois de la gravitation ; on leur reconnaîtra néanmoins le mérite de forcer constamment l'auditeur à une élévation fondamentale de son écoute, sous peine d'escarre.

    Il faut aussi être solidement blindé pour subir des perfusions massives de Chanel N° 5, affronter des haleines millésimées par des crus aux classements improbables, subir catarrheux et tuberculeux réunis comme pour un congrès sur le destin des sanatoriums. Et comment ne pas bouillir au sifflement nasal cadencé façon cocotte-minute de son voisin de droite ? (Pourquoi toujours de droite ?) Sans oublier les canards qui ont presque complètement déserté les plages ensoleillées de reverb des galettes en polycarbonate, pour venir se réfugier sournoisement dans les salles obscures et toujours surgir au moment le plus inopportun.

    Pour les novices, il faudrait un mode d'emploi que personne n'a encore songé à diffuser en libraire. Comment s'habiller ? Costard et tailleur, ou treillis et Doc Martens ? Quand faut-il applaudir ? Quand le pingouin en chef baisse enfin les bras, ou quand les portables sonnent la Récré ? Quand faut-il tousser ? Il le faut sûrement puisque tout le monde le fait. Peut-on laisser son portable sonner si lui aussi joue du Mozart ? Et surtout, comment composer cet air aussi concentré que la statue du Penseur sur son socle ? Alors même que les jambes se révoltent contre le siège coupe-jarrets qui les assoiffe, et que l'on est pas certain d'avoir bien programmé son magnétoscope pour enregistrer la dernière émission de télé spongiforme spécial Vache Folle.


    Alors faut-il vraiment abandonner le confort feutré de la musique en conserve pour de telles tribulations ? Une voisine de Requiem allemand à qui je demandais sottement si elle mettait ses lunettes pour mieux entendre, m'a ouvert des horizons : "Je les mets pour mieux voir", me rétorqua-t-elle. Sa blondeur ne mentait pas. On entend aussi avec ses yeux. Il suffit de remarquer un musicien s'agiter sur scène (qui a dit Fazil Say ?) pour ne plus entendre que lui. Et il faut voir la chorégraphie acrobatique d'un Yutaka Sado pour embrasser du regard ce que son corps lit sur la partition.

    Mais si on entend aussi du regard, on écoute surtout avec sa tête. Il en va des sons comme de la perception visuelle. On sait par exemple que pour des raisons strictement physiques, l'?il transmet au nerf optique une image du monde inversée, et que le cerveau joue les redresseurs de torts. De même, à l'écoute d'un CD, la tête poussera les murs d'une chambrette aux dimensions du Châtelet ou de Carnegie Hall, redonnera du crin et du boyau à un violon famélique, gonflera un piccolo de tout l'orgueil nécessaire à sa bonne santé, tempèrera le narcissisme d'un piano comme filmé en trois dimensions (etc.), mais le tout à la condition expresse de les avoir entendus "de visu" pour se calibrer les oreilles. Une posologie qui n'impose aucune modération si l'on veut jouir de ses CD avec une oreille bien accordée.




    Le 24/11/2000
    Eric SEBBAG




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