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CHRONIQUES
08 mars 2021

Sortir de conserve
© Matthieu Blanchin

Le 24/11/2000
Eric SEBBAG
 



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  • Pour certains m√©lomanes exclusivement discophages, l'id√©e m√™me de s'aventurer au concert para√ģt aussi t√©m√©raire qu'une exp√©dition au fin fond de l'Amazonie septentrionale, sans m√™me une brosse √† dents de rechange. Effectivement, dans ces lieux clos o√Ļ, le soir venu, des hordes assoiff√©es de croches et de soupirs viennent sacrifier √† d'√©tranges rites en lumi√®re tamis√©e, il faut admettre que les p√©rils sont redoutables.

    L'un des pires est le supplice de la chaise sur laquelle on doit rester empaill√© volontaire des heures durant. Certaines √©glises concertantes poussent d'ailleurs le calvaire jusqu'√† pourvoir des si√®ges structur√©s comme autant de d√©fis aux lois de la gravitation ; on leur reconna√ģtra n√©anmoins le m√©rite de forcer constamment l'auditeur √† une √©l√©vation fondamentale de son √©coute, sous peine d'escarre.

    Il faut aussi √™tre solidement blind√© pour subir des perfusions massives de Chanel N¬į 5, affronter des haleines mill√©sim√©es par des crus aux classements improbables, subir catarrheux et tuberculeux r√©unis comme pour un congr√®s sur le destin des sanatoriums. Et comment ne pas bouillir au sifflement nasal cadenc√© fa√ßon cocotte-minute de son voisin de droite ? (Pourquoi toujours de droite ?) Sans oublier les canards qui ont presque compl√®tement d√©sert√© les plages ensoleill√©es de reverb des galettes en polycarbonate, pour venir se r√©fugier sournoisement dans les salles obscures et toujours surgir au moment le plus inopportun.

    Pour les novices, il faudrait un mode d'emploi que personne n'a encore song√© √† diffuser en libraire. Comment s'habiller ? Costard et tailleur, ou treillis et Doc Martens ? Quand faut-il applaudir ? Quand le pingouin en chef baisse enfin les bras, ou quand les portables sonnent la R√©cr√© ? Quand faut-il tousser ? Il le faut s√Ľrement puisque tout le monde le fait. Peut-on laisser son portable sonner si lui aussi joue du Mozart ? Et surtout, comment composer cet air aussi concentr√© que la statue du Penseur sur son socle ? Alors m√™me que les jambes se r√©voltent contre le si√®ge coupe-jarrets qui les assoiffe, et que l'on est pas certain d'avoir bien programm√© son magn√©toscope pour enregistrer la derni√®re √©mission de t√©l√© spongiforme sp√©cial Vache Folle.


    Alors faut-il vraiment abandonner le confort feutré de la musique en conserve pour de telles tribulations ? Une voisine de Requiem allemand à qui je demandais sottement si elle mettait ses lunettes pour mieux entendre, m'a ouvert des horizons : "Je les mets pour mieux voir", me rétorqua-t-elle. Sa blondeur ne mentait pas. On entend aussi avec ses yeux. Il suffit de remarquer un musicien s'agiter sur scène (qui a dit Fazil Say ?) pour ne plus entendre que lui. Et il faut voir la chorégraphie acrobatique d'un Yutaka Sado pour embrasser du regard ce que son corps lit sur la partition.

    Mais si on entend aussi du regard, on √©coute surtout avec sa t√™te. Il en va des sons comme de la perception visuelle. On sait par exemple que pour des raisons strictement physiques, l'¬úil transmet au nerf optique une image du monde invers√©e, et que le cerveau joue les redresseurs de torts. De m√™me, √† l'√©coute d'un CD, la t√™te poussera les murs d'une chambrette aux dimensions du Ch√Ętelet ou de Carnegie Hall, redonnera du crin et du boyau √† un violon fam√©lique, gonflera un piccolo de tout l'orgueil n√©cessaire √† sa bonne sant√©, temp√®rera le narcissisme d'un piano comme film√© en trois dimensions (etc.), mais le tout √† la condition expresse de les avoir entendus "de visu" pour se calibrer les oreilles. Une posologie qui n'impose aucune mod√©ration si l'on veut jouir de ses CD avec une oreille bien accord√©e.




    Le 24/11/2000
    Eric SEBBAG




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