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CRITIQUES DE CONCERTS 23 février 2019

Récital du pianiste Alexandre Tharaud.

Les marteaux à contrepied
© Eric Sebbag

(© Eric Sebbag)

Rameau se joue-t-il à coups de marteaux ou de sautereaux ? Les deux mon général semblent clamer aujourd'hui les pianistes qui refusent de se restreindre au seul Bach en matière de répertoire baroque. Comme Sokolov avec Byrd ou Couperin, Zacharias avec Scarlatti, Alexandre Tharaud en pince pour Rameau et vient de le prouver en récital.
 

Théâtre du Palais-Royal, Paris
Le 05/11/2001
Eric SEBBAG
 



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  • L'engouement pour le répertoire baroque a été porté par une géniale invention marketing du producteur Wolf Erichson (Teldec, Seon-Philips et Sony) : la fameuse mention sur les pochettes des disques : " sur instruments authentiques ".

    Et puisque les vieux instruments (ou copies de vieux) ne mentent pas, l'interprétation est devenue ipso facto plus " vraie " pour une bonne part du public. Il ne faut pas chercher plus loin la raréfaction des pianistes dans le répertoire baroque hors de l'universel Johann Sebastian. Les éditeurs s'y risquent peu volontiers et c'est pourquoi toute incursion en territoire baroque suppose un surcroît d'efforts pour un pianiste.

    Pour se réapproprier la musique de clavecin de Jean-Philippe Rameau, Alexandre Tharaud n'a pas choisi la facilité. En effet, il entend d'un côté affronter les partitions avec un minimum de respect du style et de l'ornementation (il s'est longuement instruit des conseils du claveciniste Olivier Baumont), de l'autre il aspire à une lecture proprement pianistique, avec comme modèle avoué - mais sans vouloir l'imiter- Marcelle Meyer.

    Une attitude à la Grigory Sokolov qui joue Couperin avec les moyens de Chopin (voire de Scriabine) est finalement plus évidente à défendre : en repoussant les préoccupations philologiques et stylistiques au second plan, le russe s'accorde toute latitude pour ne jamais brimer son piano et imaginer un Couperin inouï, réellement pianiste et non clavecinistement empêché.

    Au disque, le Rameau d'Alexandre Rameau n'est sans prêter flanc à ce grief (1). L'excès de pédale " una corda " et un toucher mal aéré à force de ne pas vouloir donner du volume en sont les symptômes ; mais la prise de son floue n'arrange rien. Au concert et malgré le surdimensionnement de son Steinway dans le petit théâtre du Palais-Royal, Alexandre Tharaud a réussi à faire entendre une voix différente.

    Celle d'un Rameau chantant, souvent lyrique, volontiers méditatif, confident, préférant les tempi sereins à la cavalcade des doigts, et avec un goût très modéré pour la danse. Bref, tout ce que l'on entend qu'assez rarement au clavecin.

    Sans faire oublier le toucher plus aérien et la lecture plus déliée de Marcelle Meyer, le Rameau d'Alexandre Tharaud réussit un intéressant contrepied qui n'est pas sans rappeler le Scarlatti d'Agnès Gillieron au pianoforte (chez Calliope).

    Un traitement transversal

    Avec un style invraisemblablement legato gommant toute aspérité rythmique et toute référence à la danse, ce Scarlatti-là prenait des allures de méditations beethovéniennes devant le charme desquelles il est encore difficile de ne pas fléchir. Le jeu de Tharaud -qui a d'ailleurs joué un bis Scarlatti- n'est pas sans rappeler ce traitement transversal dans Rameau ; Beethoven en moins mais avec un lyrisme comparable.

    Dans le détail, il faut compter avec les contours souples et fluides de l'Allemande, l'équilibre des Trois Mains où aucune ne joue des coudes sur l'autre, et cette Gavotte à miroirs où chaque double projette un reflet enrichi du précédent, pour révéler au final une architecture quasi fractale dont le piano devient la loupe.

    Mais lorsqu'il entame l'Hommage à Rameau de Debussy, le pianiste donne clairement à entendre qu'il ne joue plus le même instrument. Ce ne sont pas seulement les strates harmoniques de la musique ou l'utilisation de la pédale qui le suggère, mais le son d'un instrument caressé jusqu'au fond des touches.

    Manifestement, Rameau lui a dicté des contraintes dont il ne s'est pas entièrement libéré. Cela se traduit par des faiblesses dans les mouvements enlevés où trop de notes percussives débordent la ligne et dénotent un moins bon contrôle du toucher.

    La danse est aussi une impasse, sans rebond ni élan manifestes ; mais cela semble plus relever d'un choix que d'une incompréhension foncière, un peu comme les Mazurkas de Chopin se meuvent avec l'esprit et non le corps.

    Le compositeur dijonnais aimait les contredanses, le voici pris à contrepied par les marteaux délicats d'un piano, lesquels pourraient facilement se faire aimer des ennemis du clavecin et de ses entreprises chorégraphiques.


    (1) Lire à ce sujet l'avis plus favorable de Yutha Tep.




    Théâtre du Palais-Royal, Paris
    Le 05/11/2001
    Eric SEBBAG

    Récital du pianiste Alexandre Tharaud.
    Jean-Philippe Rameau : Nouvelles Suites de Pièces de Clavecin, Suite en Sol (1728)
    Les Tricotets (Rondeau), L'indifférente, Menuet, Deuxième Menuet, La Poule, Les Triolets, Les Sauvages, L'Enharmonique, L'Egyptienne.
    Claude Debussy : Hommage à Rameau (extrait du Livre I des Images)
    Jean-Philippe Rameau : Nouvelles Suites de Pièces de Clavecin, Suite en La (1728)
    Allemande, Courante, Sarabande, Les Trois Mains, La Fanfarinette, La Triomphante, Gavotte et les Six Doubles.

     


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