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CRITIQUES DE CONCERTS 23 avril 2019

Nouvelle production du Rake's Progress d'Igor Stravinsky.

Libertinage en technicolor
© Marc Vanappelghem

David Pittsinger est Nick Shadow © Marc Vanappelghem

À mi-chemin entre Don Giovanni et le mythe de Faust, le Rake's Progress de Stravinsky est une oeuvre au style composite qui fut longtemps méprisée pour son côté " néo ". Le Théâtre des Champs-Élysées vient d'en présenter une production qui fera date grâce à la mise en scène technicolor d'André Engel.
 

Théâtre des Champs-Élysées, Paris
Le 21/11/2001
Françoise MALETTRA
 



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  • Tom Rakewell, le libertin de Stravinsky, n'est pas tout à fait l'équivalent du Don Giovanni de Mozart. Il ne collectionne pas les dames, il se contente d'en aimer une, la chaste Anne Trulove, d'en épouser une autre, Baba la Turque, célèbre femme à barbe, pour revenir, hélas trop tard, à la première.

    Nick Shadow, son valet, n'est pas le fourbe et poltron Leporello, mais un serviteur autrement dangereux. Maître en corruption, après l'avoir réduit à l'état de clochard, il lui réclame son âme en gage de mauvais et déloyaux services. Le mythe de Faust n'est pas loin.

    Pour illustrer cette histoire où le diable ne l'emporte pas, le metteur en scène André Engel a composé une série de tableaux très denses et très vivants, qui ne sont pas sans évoquer le style hollywoodien des années cinquante. Tout l'espace scénique est occupé et même plus, car les chanteurs font des incursions dans tous les étages du théâtre.

    Sur scène, la succession des évènements est nerveuse, en prise directe avec la musique, toute en accélérations et ralentis, tension et détente. Le rythme et la dynamique interne de chaque tableau sont si étonnants que le parallèle avec la notion de " plans " cinématographiques ne semble pas déplacé.

    Emboîtés comme des poupées russes, les décors successifs créent des impressions de " travelling ", alors que certains cadrages de la scène donnent presque l'illusion de gros plans. Pour parachever ces références au septième art, certains décors semblent sortis tout droit de Sunset Boulevard ou du cinéma d'Elia Kazan relisant Tennesse Williams.

    Depuis l'Agrippina de David Mc Vicar, le Théâtre des Champs-Élysées aura rarement connu une telle inventivité. Une idée efficace parmi d'autres : traiter les enchaînements à rideau fermé sous forme de numéros de music-hall avec frac, chapeau claque, ?illets à la boutonnière et canne à la main.

    Il n'en fallait pas moins pour être à la hauteur du déroutant patchwork musical que Stravinsky lui-même présente ainsi : " J'ai choisi de couler le Rake's Progress dans le moule d'un opéra à numéros du XVIIIe siècle, où la progression dramatique dépend de la succession des pièces séparées ? récitatifs et airs, duos, trios, choeurs, interludes instrumentaux. Dans les premières scènes le moule est très gluckien et compresse l'histoire dans les récitatifs secco, mais au fur et à mesure que l'opéra se chauffe, l'histoire est dite, agie et contenue presque entièrement dans le chant ".

    Effectivement, si les pastiches d'oeuvres de Mozart, de Rossini, de Donizetti, ou de Stravinsky lui-même, fleurissent de tous côtés dans la partition, c'est qu'en bon artisan le compositeur revendique le droit de se servir de tous les outils à sa disposition pour atteindre ses objectifs.

    Dommage que Jonathan Darlington à la tête de l'Orchestre National de France ne semble jamais en comprendre l'ironie et le mordant. Sa lecture un peu trop sobre n'est néanmoins nullement gênante.

    Les chanteurs (excellents Thomas Randle, David Pittsinger et Dorothee Jansen) jouent le jeu de tout ce qui leur passe à portée de voix. Quant au timbre surprenant de la mezzo Natasha Petrinsky, il souligne parfaitement l'ambiguïté ingrate de Baba la Turque.

    Alors, une soirée au théâtre ? Une soirée à l'opéra ? Miracle : les deux ensemble !




    Théâtre des Champs-Élysées, Paris
    Le 21/11/2001
    Françoise MALETTRA

    Nouvelle production du Rake's Progress d'Igor Stravinsky.
    La carrière d'un libertin
    Opéra en trois actes et un épilogue
    Livret de Wystan Auden, collaboration avec Chester Kalman, d'après la série de gravures éponyme de William Hogarth

    Orchestre National de France
    Choeur du Théâtre des Champs ? Élysée
    Direction musicale : Jonathan Darlington
    Mise en scène : André Engel

    Avec Thomas Randle : Tom Rakewell ? David Pittsinger : Nick Shadow ? Dorothee Jansen : Anne Trulove ? Gregory Reinhart : Trulove ? Gwendolyn Killebrew : Mother Goose ? Natasha Petrinsky : Baba la Turque - Peter Hoare : Sellem.

     


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