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CRITIQUES DE CONCERTS 24 octobre 2020

Concert de l'Orchestre National de France sous la direction de Paavo J√§rvi au Th√©√Ętre des Champs-√Člys√©es, Paris.

Le client n'a pas toujours raison

Pour son dernier concert de la saison au TCE, le National avait invit√© le talentueux Paavo J√§rvi pour une somptueuse Romantique de Bruckner, pourtant fra√ģchement accueillie par le public, et Matthias Goerne en premi√®re partie, ovationn√© comme rarement alors qu'il y avait pourtant beaucoup √† redire dans sa prestation.
 

Th√©√Ętre des Champs-√Člys√©es, Paris
Le 12/06/2003
Yannick MILLON
 



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  • Passons rapidement sur la pi√®ce de P√§rt qui ouvre le programme, jolie, bien sonnante mais sans vraie mati√®re musicale.

    J√§rvi revient alors sur sc√®ne pr√©c√©d√© du baryton Matthias Goerne. Ce dernier, qui se racle fr√©quemment la gorge ¬Ė une pharyngite naissante ? ¬Ė ouvre des yeux ronds et semble d√©barquer d'une autre plan√®te. Il installe correctement au pied de son pupitre deux verres d'eau auxquels il ne touchera pas, lance un sourire presque inquiet au premier violon Luc H√©ry, et fait comprendre au chef qu'il est pr√™t, non sans gigoter nerveusement.

    Le programme de Goerne est excellent, quant au choix des oeuvres elles-m√™mes mais encore plus quant √† leur encha√ģnement. C'est l√† un h√©ritage direct de ses professeurs Elisabeth Schwarzkopf et Dietrich Fischer-Dieskau. Mais ces derniers ne lui ont pas transmis que l'art d'√©laborer un programme. Musicalement, Goerne convainc par son sens du mot, la beaut√© de son legato et sa demi-teinte magnifique.

    En revanche, la qualité de la voix conquiert moins. Goerne fait partie de ces barytons trop uniquement élevés à l'école du lied qui affichent une voix un peu courte dans les nuances forte. Les aigus à pleine voix sont un peu sur la corde raide, et les notes extrêmes de Revelge, certes périlleuses, sont complètement escamotées. On ne peut s'empêcher de trouver de la monochromie dans ce timbre toujours sourd et dans ce petit vibrato pas vraiment beau, et d'être gêné par quelques imprécisions rythmiques, le baryton allemand se trouvant fréquemment en avance sur l'orchestre.

    Goerne un bon cran en dessous de Quasthoff

    De plus, sur sc√®ne, Goerne manque de tenue, avec ses gesticulations et ses tics ¬Ė comme le fait de se pincer le nez sans arr√™t ¬Ė qui parasitent le contenu musical, et sa prestation s'av√®re par trop univoque, manquant de tendresse, de lumi√®re. Dans son cas, le disque s'av√®re des plus flatteurs, alors que le direct d√©√ßoit beaucoup. Si au niveau purement musical, Goerne et Quasthoff se valent, au niveau vocal, Quasthoff d√©passe Goerne d'une franche coud√©e, et il sera d'autant plus int√©ressant d'aller l'√©couter dans les Lieder eines fahrenden Gesellen dimanche prochain dans cette m√™me salle, accompagn√© par le Philharmonique de Vienne et Boulez.

    Ce qui va suivre après l'entracte est autrement plus convaincant. Transporté par un chef brillant et efficace, le National va tout simplement se surpasser. Järvi propose un Bruckner cursif mais sans précipitation, équilibré mais sans mollesse, fiévreux mais sans agitation inutile. Il donne une lecture très unitaire du plus célèbre opus brucknérien, dans des tempos toujours justes quant à leurs rapports. L'absence de yo-yo rythmique dans le déroulement des mouvements imprime une stabilité bienvenue, qui s'en tient aux indications de Bruckner, sans en rajouter dans les accelerando ou ritardando.

    ONF en forme olympique

    On aura rarement entendu le National aussi aff√Ľt√© techniquement : attaques pr√©cises, contr√īle remarquable de l'intonation dans les vents, interventions de cuivres tr√®s nettes. On surprendra jusqu'√† trois trombones en forme olympique et quatre cors aux sonorit√©s viennoises dans les tutti et les unissons, particuli√®rement dans la coda du premier mouvement. Parmi les bois, on retiendra avant tout une sublime clarinette, supr√™mement musicale et d'une rondeur admirable dans l'aigu et les pianissimo, qui √©mergent de l'orchestre avec gr√Ęce. On pourra aussi se souvenir de tr√®s beaux solos de fl√Ľte, au legato remarquable, notamment dans la magnifique r√©exposition du premier mouvement. Les musiciens du National ont d'autant plus de m√©rite qu'il leur a fallu batailler contre l'acoustique r√™che et pauvre du TCE.

    L'Andante, fluide, b√©n√©ficie d'une mise en place irr√©prochable et d'un v√©ritable "esprit d'orchestre", dans lequel les solos s'encha√ģnent en s'√©coutant les uns les autres, ce qui est rarement le cas chez les orchestres fran√ßais, souvent constitu√©s de techniciens excellents mais beaucoup trop individualistes, jamais pr√™ts √† se sacrifier au profit du groupe. Dans les grands tutti du Scherzo, J√§rvi √©tale la dynamique en trois paliers successifs, dans un effet int√©ressant. On se r√©jouira √©galement de la vigueur des tr√©molos des violons, renfor√ßant le caract√®re rythmique naturel du mouvement. On aurait seulement aim√© un rien plus de discernement dans le Trio, o√Ļ les tenues en quintes des violoncelles et des altos, vibr√©es par d√©faut, ont priv√© le passage de l'√©vocation paysanne qui lui est propre avec des cordes non vibr√©es. N√©gligence du chef ?

    De même, il manquera toujours aux orchestres français le petit plus qu'est une belle assise grave des basses, ici trop claires de timbre et légères d'archet, ou des seconds violons aussi chantants et beaux de timbre que les premiers. Mais ce sont des vétilles au regard de l'ensemble d'une magnifique prestation comme on n'en espérait plus dans ce répertoire, surtout après la monstrueuse 9e qu'avait donnés le Philharmonique de Radio France et Saraste en octobre dernier à la Cité de la Musique.

    Ce soir, le public applaudit respectueusement, sans plus, alors qu'il avait fait un triomphe presque délirant à la contestable première partie. Comme quoi le client n'a pas toujours raison !




    Th√©√Ętre des Champs-√Člys√©es, Paris
    Le 12/06/2003
    Yannick MILLON

    Concert de l'Orchestre National de France sous la direction de Paavo J√§rvi au Th√©√Ętre des Champs-√Člys√©es, Paris.
    Arvo Pärt (*1935)
    Cantus

    Gustav Mahler (1860-1911)
    Six lieder extraits du recueil Des Knaben Wunderhorn (Le Cor merveilleux de l'enfant)
    Wo die sch√∂nen Trompeten blasen (L√† o√Ļ sonnent les belles trompettes)
    Der Schildwache Nachtlied (Le Chant nocturne de la sentinelle)
    Des Antonius von Padua Fischpredigt (Le sermon de Saint Antoine de Padoue aux poissons)
    Urlicht (Lumière originelle)
    Revelge (Réveil)
    Der Tamboursg'sell (Le petit tambour)

    Anton Bruckner (1824-1896)
    Symphonie n¬į4 en mib majeur ¬ę Romantique ¬Ľ
    (version 1878-1880)

    Orchestre National de France
    direction : Paavo Järvi

     


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