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CRITIQUES DE CONCERTS 01 juin 2020

Nouvelle production de Wozzeck d'Alban Berg à l'Opéra national de Lyon.

Un Wozzeck modèle
© GĂ©rard Amsellem

Dietrich Henschel (Wozzeck), Walter Fink (le Docteur).

Après l'annulation du festival d'Aix suite aux manifestations des intermittents du spectacle, la création du Wozzeck de Stéphane Braunschweig a finalement eu lieu à l'Opéra de Lyon, coproducteur de l'événement. Et on ne peut que plaindre les estivants qui ont raté une production mémorable qui est en tous points un modèle.
 

Opéra national, Lyon
Le 26/10/2003
Yannick MILLON
 



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  • En bon metteur en scène de théâtre, Braunschweig met l'accent sur la lisibilitĂ© et l'efficacitĂ© d'une conception remarquablement unitaire, dĂ©crivant la trajectoire inĂ©vitable d'une catastrophe programmĂ©e dès avant le lever du rideau – lequel ne retombe qu'Ă  la fin de l'opĂ©ra prĂ©sentĂ© sans entracte.

    Tout naît de l'économie et de la cohérence du propos, dans une direction d'acteurs proprement géniale. Wozzeck aime Marie à la folie, assez pour la tuer par amour – c'est-à-dire pour la sauver. Cette dernière est pécheresse et repentante, assez pour ne pas se révolter contre le châtiment qui est aussi sacrifice expiatoire. Et derrière tout cela, il y a le monde absurde, injuste, cruel, qui défie la raison et la soif de compréhension de Wozzeck.

    Trinité familiale

    On ne s'étonne donc pas de voir comme première image une Sainte-Famille : le poids de la culture judéo-chrétienne impose un parallèle grinçant avec ce Joseph aspirant à la métaphysique mais incapable d'accéder aux mystères du monde, cette Vierge plus Marie-Madeleine que Marie, et cet enfant innocent et misérable comme l'Agneau de Dieu. Pas une fois Wozzeck ne témoigne la moindre attention à son fils, sauf au moment de tuer Marie, lorsqu'il apporte à l'enfant le cheval de bois, comme pour se dédouaner du meurtre à venir, qui a lieu au fond de scène – monde du délire – pendant que le petit dort à l'avant-scène – monde réel.

    La scénographie participe de cette lisibilité du drame, avec une gestion pertinente de l'espace scénique découpé en deux aires : mondes intérieur ou extérieur, onirique ou réel, passé ou présent, comme dans l'admirable première scène où le Capitaine parle à Wozzeck dans son souvenir pour ensuite faire brutalement irruption dans la réalité. Un grand cercle – symbole freudien de la folie – fait à partir de la fin du deuxième acte le lien entre les deux univers.

    Peu ou pas de décors concentrent la densité de l'action par un jeu généralement limité à la structuration de l'espace, et l'emploi de quelques éléments de poids, telle cette lune rouge gorgée de sang qui ne recouvre sa blancheur qu'une fois la souillure lavée, au moment même où apparaît pour la première fois clairement la tonalité – Interlude en ré mineur – ou ce cadran qui marque les heures dans la scène du dortoir.

    Prestation de fosse phénoménale de tension

    Immense réussite dont la prestation musicale n'a rien à envier. Au premier plan l'orchestre, personnage principal de l'opéra, bénéficie de la lecture analytique et impitoyable du jeune chef allemand Lothar Koenigs, assez lente mais incroyablement dramatique, rappelant la noirceur et la violence de Boulez il y a quarante ans de cela. Koenigs habite les silences d'une angoisse médusante, particulièrement dans une scène du meurtre à couper le souffle.

    De même, le sublime Interlude en ré mineur du troisième acte est phénoménal de tension, de densité, avec son crescendo central effrayant et ses martèlements de timbales qui semblent porter sur leur dos toute la misère d'un monde pourri, libérant à la manière d'un abcès qui crève la tension accumulée pendant presque une heure et demie.

    Distribution irréprochable

    Côté plateau, on nage en plein bonheur. Après une prestation unanimement saluée en Isolde à Glyndebourne cet été, Nina Stemme est la plus magnifique Marie qui soit, vocalement irréprochable et suprêmement inspirée. La voix est somptueuse, d'un grave chaud et ample à un contre-ut miraculeux de facilité. La prière au troisième acte est bouleversante, avec un dosage idéal entre parlé et chanté, dans un vrai Sprechgesang dont on mesure soudain la charge émotionnelle. Même au disque, on n'a jamais entendu plus belle Marie.

    En Wozzeck, Dietrich Henschel est aussi une incarnation majeure. Formé à l'école du lied, le baryton berlinois compose un personnage d'une rare complexité, à l'instar de son maître et modèle Dietrich Fischer-Dieskau, dont on retrouve certaines couleurs, le sens du texte, l'intelligence dans la caractérisation. D'aucuns trouveront sans doute ce Wozzeck trop intello, trop lucide, mais il se fond à merveille dans la mise en scène. On s'étonnera seulement que la voix paraisse à plusieurs reprises manquer de noirceur de timbre, de grave et de projection.

    Pierre Lefebvre campe un Capitaine inquiétant à force de lucidité, étonnant d'abattage et de contorsions vocales, même si la voix finit éraillée. Le Docteur de Walter Fink est perfide à souhait, avec sa voix énorme dotée d'un grave de Grand Inquisiteur. Kim Begley est un Tambour-Major tonitruant comme il se doit, avec son émission de Heldentenor mal dégrossi. Seul l'Andrès de Christer Bladin, en rien indigne, est un léger cran en dessous de la distribution. Les seconds rôles sont tous excellents, particulièrement l'Idiot au génial falsetto d'Eberhard Francesco Lorenz et le premier compagnon sonore de Kurt Gysen.

    Au final, on quitte l'Opéra Nouvel épuisé par un spectacle dont on ne peut sortir indemne et qui s'affiche au tableau d'excellence des récentes productions françaises. Un modèle, pour longtemps !




    Opéra national, Lyon
    Le 26/10/2003
    Yannick MILLON

    Nouvelle production de Wozzeck d'Alban Berg à l'Opéra national de Lyon.
    Alban Berg (1885-1935)
    Wozzeck, opus 7, opéra en 3 actes et 15 scènes (1921)
    Livret du compositeur d'après le Woyzeck de Georg Büchner

    Choeurs, Maîtrise et Orchestre de l'Opéra de Lyon
    direction : Lothar Koenigs
    mise en scène et décors : Stéphane Braunschweig
    costumes : Thibault Vancraenenbroeck
    Ă©clairages : Marion Hewlett, Patrice Lechevallier
    préparation des choeurs : Alan Woodbridge

    Avec :
    Dietrich Henschel (Wozzeck), Nina Stemme (Marie), Kim Begley (le Tambour-Major), Pierre Lefebvre (le Capitaine), Walter Fink (le Docteur), Christer Bladin (Andrès), Hélène Jossoud (Margret), Kurt Gysen (premier compagnon), Marcin Habela (second compagnon), Eberhard Francesco Lorenz (l'Idiot), Jérôme Avenas (un soldat).

     



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