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CRITIQUES DE CONCERTS 20 février 2020

Concerts de l'Orchestre philharmonique de Vienne sous la direction de Valery Gergiev au festival de Lucerne 2004.

Lucerne 2004 (4) :
Le go√Ľt du risque

© Festival de Lucerne

Trois concerts événements en trois jours à Lucerne par les Wiener Philharmoniker et Valery Gergiev, voilà de quoi clore un riche été musical en beauté. Et l'on aura été servi, avec une 11e de Chostakovitch incendiaire, une 5e de Tchaikovski époustouflante, mais surtout une Pathétique du même Tchaikovski absolument démentielle.
 

Konzertsaal, Kultur- und Kongresszentrum, Luzern
Le 08/09/2004
Yannick MILLON
 



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  • Gergiev-Vienne, on conna√ģt bien l'alchimie particuli√®re entre le chef russe et l'orchestre autrichien, qui semblent s'entendre comme larrons en foire. Voil√† de quoi rassasier le plus affam√© des m√©lomanes et amateurs de grand frisson symphonique.

    6 septembre

    Un peu de Wagner d'abord, avec une Ouverture et Bacchanale de Tannh√§user orgiaque, une Chevauch√©e des Walkyries tr√®s enlev√©e, qui fait la part belle √† des cordes tourbillonnantes, et une Marche fun√®bre du Cr√©puscule des Dieux implacable, h√©ro√Įque et grandiose, qui s'ach√®ve dans le recueillement d'un dernier accord tr√®s allong√©. D√©j√† de la belle ouvrage.

    Mais on attendait surtout Gergiev dans la deuxi√®me partie, d√©di√©e √† la 11e symphonie de Chostakovitch, qui s'ins√®re √† merveille dans la th√©matique ¬ę la Libert√© ¬Ľ du festival de Lucerne 2004. Dans cette vaste fresque sur la R√©volution de 1905, le chef russe agit en sorcier des sons. L'Adagio initial, qui peint la place du palais la nuit, traduit d'embl√©e par un tempo impatient un climat √©lectrique √† l'oppos√© du calme inqui√©tant qu'y fait r√©gner Haitink, et l'on sent d√©j√† grouiller au loin la rumeur du peuple, v√©ritable anticipation du mouvement suivant.

    D√©crivant la r√©volte elle-m√™me de mani√®re on ne peut plus picturale, ce dernier fait froid dans le dos, et emporte tout sur son passage, dans un tempo tr√®s cursif. L'assaut de l'arm√©e avec son d√©luge de percussions, loin de toute massivit√©, joue le jeu d'une onde sismique horizontale, √† la mani√®re de Mravinski. Dans un silence de salle absolu, on retient son souffle devant les pizz introductifs paralysants de In Memoriam, qui laissent ensuite s'√©pancher la sobre tristesse d'un chant d'altos magnifique d'int√©riorit√©. Dans le Tocsin final, Gergiev embarque les Viennois dans une fr√©n√©sie tout √† fait contr√īl√©e et les chocs de timbre d'une percussion d√©cha√ģn√©e. Une 11e v√©cue beaucoup plus aux tr√©fonds des tripes qu'√† travers la pellicule du cin√©aste.


    7 septembre

    Apr√®s un superbe 3e concerto de Rachmaninov par Yefim Bronfman, au magnifique toucher d√©licat dans le th√®me introductif, √† l'ampleur sonore typiquement russe dans les forte, Gergiev s'attaque de nouveau √† la 5e de Tcha√Įkovski, dont la prestation avec les m√™mes Viennois √† Salzbourg en 1998 ¬Ė document√©e par un CD Philips ¬Ė avait enthousiasm√© une salle en d√©lire. En six ans, la conception a √©volu√© vers une prise de risques suppl√©mentaire et des allegros litt√©ralement cravach√©s. L'orchestre, √† la f√™te, renouvelle sa prestation salzbourgeoise, et prodigue des moments magiques ¬Ė bouleversant mouvement lent avec le solo de cor cr√©pusculaire et id√©alement nostalgique du g√©nial Wolfgang Tomb√∂ck ; sublime tapis de cordes, dense, chaud et lumineux.

    L'enthousiasme est tel que, fait rarissime, l'orchestre donne un bis, une Niko Polka de Strauss rapidissime et sautillante. Et transition toute naturelle est faite pour la première partie du troisième et dernier concert, consacrée aux oeuvres de la période de St Pétersbourg du roi de la valse.


    8 septembre

    Gergiev sait se faire l√©ger, et dirige sur la pointe des pieds avec une d√©licatesse √©tonnante polka comme valse, mais sa mani√®re de privil√©gier toujours l'avanc√©e et une agogique toute droite laisse un peu l'auditeur sur sa faim et en manque de rubato expressif. Une curieuse orchestration de Chostakovitch de la polka rapide Vergn√ľgungszug, tr√®s Tea for Two, fait la transition avec la suite.

    Laur√©ate du ¬ę Credit Suisse Group Young Artist Award ¬Ľ, la toute jeune violoncelliste argentine Sol Gabetta n'a vraiment pas froid aux yeux. La personnalit√© est attachante, la technique in√©branlable, l'intonation parfaite, et le go√Ľt du risque aussi prononc√© que chez le chef qui l'accompagne, car choisir l'herm√©tique 2e concerto pour violoncelle de Chostakovitch pour un ¬ę concert de gala ¬Ľ appara√ģt comme un refus de la facilit√© chez une jeune artiste tr√®s talentueuse.

    © Festival de Lucerne

    Pour terminer un concert fort long, une exp√©rience musicale comme on en vit si peu √† notre √©poque, avec une Path√©tique de Tcha√Įkovski qui sonne comme une v√©ritable gifle musicale. Gergiev s'y montre absolument d√©cha√ģn√© dans un Allegro vivo central de premier mouvement hallucin√©, un Allegro con grazia vals√© √† 5/4 maniaco-d√©pressif, rapide jusqu'√† la d√©stabilisation, tout sauf d√©tendu ou m√©lancolique, pour ne rien dire d'un troisi√®me mouvement au tempo compl√®tement fou, qui pousse les Viennois dans leurs derniers retranchements en une course √† l'ab√ģme. Pareille virtuosit√© √©chevel√©e, jusqu'√† la naus√©e, pareille folie furieuse peuvent incommoder, et notre voisin de droite, visiblement au bord de la crise de nerfs, a besoin de sortir de la salle alors que fusent des tonnerres d'applaudissements, qui n'emp√™chent pas Gergiev d'encha√ģner instantan√©ment et dans le tumulte un dernier mouvement quasi insoutenable. Ni Adagio ni lamentoso, le Finale, thr√®ne √† l'incommensurable intensit√©, prend l'auditeur √† la gorge.

    Des cris, du sang, de la sueur et des larmes

    Loin de tout accablement, le chef russe défend une conception écorché-vif, au discours heurté, aux cordes tendues à rompre, et ménage de suffocants points d'arrêts sur les tenues piano entre les différents épisodes. Dans un tempo délirant, Gergiev conduit l'orchestre à une vision d'apocalypse sur le climax et les sonorités macabres des cors bouchés, et sans répit conduit une descente aux enfers implacable, sans espoir de rémission. La rythmique obstinée des cordes graves, étouffantes, ne cède jamais dans le diminuendo. Et le silence interminable imposé par le chef après la cessation du son participe pleinement d'une lecture qui exige des nerfs solides.

    Cette conception hautement d√©rangeante, v√©ritable recr√©ation sonore, en aura sans doute choqu√© plus d'un, dans le climat musical d'un d√©but de XXIe si√®cle fait de mesure, de recherche d'√©quilibre, de prudente musicologie. Mais Gergiev est de la race des d√©miurges, des Furtw√§ngler ou Svetlanov, capables √† travers une kyrielle d'exc√®s, de d√©rogations √† la tradition et de consid√©rables prises de risques, d'√©clairer de mani√®re radicale et √©minemment personnelle les chefs-d'oeuvre du r√©pertoire symphonique qu'on croit si bien conna√ģtre. Et du propre aveu du chef russe, la prise d'otages termin√©e en carnage qui a frapp√© son Oss√©tie natale n'√©tait pas √©trang√®re √† la br√Ľlante acuit√© de ces concerts lucernois qui n'auront laiss√© personne indiff√©rent.




    Konzertsaal, Kultur- und Kongresszentrum, Luzern
    Le 08/09/2004
    Yannick MILLON

    Concerts de l'Orchestre philharmonique de Vienne sous la direction de Valery Gergiev au festival de Lucerne 2004.
    6 septembre
    Richard Wagner (1813-1883)
    Ouverture et Bacchanale de Tannhäuser (1861)
    Chevauchée des Walkyries (extraite du IIIe acte de La Walkyrie) (1856)
    Marche funèbre de Siegfried (extraite de Crépuscule des Dieux) (1874)

    Dimitri Chostakovitch (1906-1975)
    Symphonie n¬į 11 en sol mineur, op. 103, ¬ę l'Ann√©e 1905 ¬Ľ (1957)

    7 septembre
    Sergei Rachmaninov (1873-1943)
    Concerto pour piano n¬į 3 en r√© mineur, op. 30 (1909)
    Yefim Bronfman, piano

    Piotr Ilitch Tcha√Įkovski (1840-1893)
    Symphonie n¬į 5 en mi mineur, op. 64 (1888)

    8 septembre
    Johann Strauss (fils) (1825-1899)
    Marche perse, op. 289 (1865)
    Polka du Champagne, op. 211 (1858)
    Krönungslieder, valse op. 184 (1857)
    Train de plaisir, polka schnell op. 281 (1864) (orchestration de Dimitri Chostakovitch)

    Dimitri Chostakovitch (1906-1975)
    Concerto pour violoncelle et orchestre n¬į 2, op. 126 (1966)
    Sol Gabetta, violoncelle

    Piotr Ilitch Tchaikovski (1840-1893)
    Symphonie n¬į 6 en si mineur, op. 74, ¬ę Path√©tique ¬Ľ (1893)

    Wiener Philharmoniker
    direction : Valery Gergiev

     


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