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CRITIQUES DE CONCERTS |
08 septembre 2024 |
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Dès qu'il s'agit de théâtre lyrique haendélien en langue anglaise, une question, immuable, s'impose : opéra ou oratorio ? Le chef allemand Christoph Spering tente à son tour d'y apporter une réponse, le discours éclairant la pratique : en fusionnant les traditions italienne et anglaise, Haendel aurait érigé un genre dominant l'Europe entière durant plus d'un siècle. Genre puissamment dramatique au demeurant, qu'il serait absurde de penser sans la densité et l'articulation théâtrale de l'opéra, dans des tempi sclérosés par d'absurdes traditions d'interprétations.
Sans être novateur, le propos convainc, mais sa réalisation musicale au souffle saccadé s'étouffe dès l'Ouverture. Le fondateur du Neue Orchester a travaillé le livret de Charles Jennens en de telles profondeurs qu'il semble en avoir oublié la partition de Haendel : la déclamation du drame, aride, martial, prime sur l'interprétation musicale d'une oeuvre encore profondément ancrée dans le moule belcantiste.
Même les passages où le chant s'efface au profit du théâtre pur, notamment celui de l'écriture sur le mur, ne peuvent se satisfaire d'une direction aux accents aussi intempestifs. Tout n'est ici que sécheresse instrumentale et vocale, récitatifs ponctués à la hache et tempi précipités, mettant plus d'une fois en péril choeur et orchestre, pourtant dociles. Souvent, l'ensemble colonais, de sonorité ingrate, agressive, malgré la richesse des basses, ne peut suivre, pris en défaut de vélocité, alors que le Chorus Musicus, d'une belle couleur d'ensemble, voit toutes ses intentions trahies par le chef, si ce n'est dans l'Amen conclusif.
Lecture dramatique qui perd le fil de la narration
Finalement réduite à son expression la plus infructueuse, cette lecture dramatique a priori pertinente perd le droit fil de la narration, d'autant qu'il manque aux personnages fortement caractérisés par Haendel la chair et le sang, la fluidité de la phrase, le galbe de l'aria, l'élan et la cohérence de l'accompagnato, d'un geste qui uniformise leurs contours : Nitocris et Cyrus sont condamnés à des profils similaires.
Rosemary Joshua et Ann Hallenberg y seraient ailleurs exemplaires, mais Christoph Spering ne leur laisse aucune marge de manoeuvre. Bien plus concernée qu'avec McCreesh, la soprano britannique déploie un timbre toujours riche et frémissant, investit chaque mot, mais le legato reste lettre morte, et tous ses airs, bouleversants sommets de la partition, sont privés de relief. De même, la mezzo-soprano suédoise lutte en vain pour imposer une phrase inspirée. Reste le cuivre glorieux du timbre et la classe phénoménale de l'interprète, livrant un Destructive war de haute virtuosité.
Leurs partenaires masculins sont assez médiocres. Charles Daniels s'acquitte avec une précision appliquée de vocalises enivrées, mais son Belshazzar ne s'élève pas au-dessus de la transparence. Privé de deux airs et de finale, Gunther Schmid est un Daniel largement sur-distribué, timbre ingrat et court, d'aigu plafonnant et de grave sourd, sans aura musicale. István Kovács n'est pas moins dépassé par les exigences de Gobrias, finissant de ternir une distribution des plus hétérogènes.
Asséché tel le lit de l'Euphrate, Belshazzar attend toujours son prophète.
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Théâtre des Champs-Élysées, Paris Le 28/01/2005 Mehdi MAHDAVI |
| Belshazzar de Haendel par le Neue Orchester-Chorus Musicus Köln et Christoph Spering au Théâtre des Champs-Élysées, Paris. | Georg Friedrich Haendel (1685-1759)
Belshazzar, oratorio en trois parties HWV 61 (1744)
Livret de Charles Jennens, d'après Le Livre de Daniel
Das Neue Orchester-Chorus Musicus Köln
direction : Christoph Spering
Avec :
Charles Daniels (Belshazzar, roi de Babylone), Rosemary Joshua (Nitocris, sa mère), Ann Hallenberg (Cyrus, prince de Perse), Gunther Schmid (Daniel, prophète juif), István Kovács (Gobrias, noble assyrien). | |
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