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CRITIQUES DE CONCERTS 27 mai 2018

Nouvelle production de Tristan et Isolde de Wagner dans une mise en scène de Peter Sellars et Bill Viola et sous la direction d'Esa-Pekka Salonen à l'Opéra de Paris.

Un Tristan de pure vocalité
© Ruth Walz / Opéra national de Paris

Production phare de la saison lyrique parisienne, le nouveau Tristan concocté par Esa-Pekka Salonen, Peter Sellars et le vidéaste américain Bill Viola ouvre une nouvelle voie au chef-d’œuvre de Wagner. Un retour aux sources du chant wagnérien doublé d'une approche scénique résolument contemporaine. Altamusica vous propose un regard sur les deux aspects du spectacle.
 

Opéra Bastille, Paris
Le 12/04/2005
Yannick MILLON
 



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  • Waltraud Meier n'a rien d'un grand soprano dramatique, et Isolde est vraiment l'emploi limite pour son mezzo versatile. Au I, le timbre, vénéneux, l'homogénéité de la couleur, de la tessiture, sont pourtant ceux de la fille d'Erin : insolente, orgueilleuse, brûlante de désir et de culpabilité. Sans l'héroïsme d'une Nilsson, l'implacabilité d'une Varnay, le déchirement d'une Jones, l'Allemande déborde de poison et d'érotisme, même si la voix manque vraiment d'ampleur dans les imprécations, pressées afin de masquer un aigu inconfortable.

    Passée la tessiture plus périlleuse du II, l'incarnation souveraine fait pardonner une voix qui commence à bouger à la fin du Liebestod. Cette Isolde moderne et incontournable marque en même temps un retour à la typologie vocale de l'époque de Wagner, héritée de Bellini, quand les voix « wagnériennes » n'existaient pas.

    On peut en dire exactement autant de Ben Heppner, qui domine le plateau de cette nouvelle production. Son Tristan constamment chanté – y compris dans les pires moments de l'agonie au III –, sans jamais une note hors de la ligne, s'avère aujourd'hui sans concurrence. Aux antipodes des incarnations brûlantes de Vinay ou Vickers, Heppner défend un héros à mille lieues des Heldentenor.

    A-t-on jamais entendu Tristan de timbre plus royal et somptueux, d'aussi prodigieuse rondeur et jeunesse, de ligne aussi onctueuse, d'aigu aussi irradiant, de pareille longueur de souffle – un sublime Mein Tag war da vollbracht, au II –, de si pure vocalité ? Qu'importe alors la placidité en scène quand l'œil est irrésistiblement attiré par la vidéo plutôt que par une direction d'acteurs presque inexistante.

    L'excellente Brangaine d'Yvonne Naef, elle aussi parfois échouée en scène, délivre un autre moment de grâce vocale, avec sa magnifique accroche, son timbre ardent, plus clair que celui de sa maîtresse, toujours rayonnant et à l'insouciance adéquate. Seul le Kurwenal de Jukka Rasilainen dépareille légèrement le plateau, avec sa projection limitée et ses vilains aigus, souvent claironnants, qui ne laissent rien augurer de bon pour son Wotan au Châtelet la saison prochaine.

    © Ruth Walz / Opéra national de Paris

    À l'inverse, Franz-Josef Selig est un roi Marke de haute lignée, anéanti comme jamais, à la résignation palpable dans un monologue tout d'intériorité, de frustration, du murmure aux accents du désespoir. Ce monarque au grain de voix bienveillant gagnerait seulement à homogénéiser ses voyelles dans l'aigu. Enfin, mention spéciale pour le jeune marin et le pâtre tout à fait atypiques de Toby Spence, proches des affects de la chanson médiévale par un usage minimal du vibrato.

    Dans la fosse, la réussite est moindre. Esa-Pekka Salonen, dans une totale absence de pathos, et des partis pris résolument chambristes, éclaire la polyphonie wagnérienne d'une lumière originale, centrée sur les vents, et possède l'immense qualité, manifeste depuis le parterre, de ne jamais couvrir le plateau.

    Le prélude, très lent, aux silences béants, avec quelques coups d'accélérateur étranges, donne d'emblée la couleur : ce Tristan sera long, très long, abusivement tempéré – des cordes très lisses, sans ivresse –, analytique et souvent avare de lyrisme, avec quelques fulgurances qui dans pareil cadre prennent un relief extraordinaire – frénésie de l'arrivée en Cornouailles, conclusion du duo au II – mais aussi quelques chutes de tension irrémédiables – l'entrée de Marke, ahanée, après un coïtus interruptus génialement frustrant.

    Une lecture déromantisée et par trop séquentielle, sans ce sens de la longueur, ce sentiment d'éternité et d'abolition du temps qui sont l'apanage des grands wagnériens.

    Pour ce qui était l'événement de la première saison de Gerard Mortier à Paris, une réussite somme toute incontestable, un retour aux sources de la vocalité qui pourrait bien faire de l'ombre au nouveau Tristan de Bayreuth en juillet.







    Les feux de la passion

    Étonnant, inhabituel, dangereux, parfois inégal, le travail de Peter Sellars et Bill Viola peut légitimement susciter des réactions contradictoires. En effet, cette manière d'aborder le théâtre wagnérien est en grande partie nouvelle et correspond bien à l'esthétique de ce début de siècle où l'image est reine. Il serait donc trop facile et réducteur de dire que nous avons simplement vu une version de concert doublée d'une omniprésente projection vidéo tenant lieu de mise en scène, mais Sellars et Viola savaient certainement courir ce risque.

    Dans une pénombre permanente, avec une petite plate-forme rectangulaire pour tout décor, des costumes d'une sobriété monacale, les chanteurs ont en charge une action minimaliste, raffinée, dont malheureusement les jeux de physionomie, multiples selon les spectateurs les plus proches, ne sont guère perceptibles au-delà du cinquième rang d'orchestre. Tout se joue quasiment en silhouettes, même si l'on perçoit les rares audaces de Sellars, comme le long baiser de Marke à Tristan ou les interventions des choeurs et de divers comparses depuis la salle.

    Tout le reste est très bon chic bon genre, Isolde et Brangaine très middle class américaine avec leur brushing impeccable de dames comme il faut et une gestuelle de dadames bien fâchées. Un côté trop lisse, sans dimension mythique, sans mystère non plus, sans folie, sans déraison, sans la sauvagerie atavique de la fille d'Irlande forte tête outragée ni, pour le placide Tristan de Ben Heppner, le bouillonnement héroïque du preux de légende. Tout cela, ce sont les images qui vont tenter de le traduire, avec plus ou moins de bonheur, une taille et une présence souvent trop écrasantes. Mais chaque acte a ses particularités.

    Le premier, reconnaissons-le, ne fonctionne pas très bien. Les acteurs choisis pour incarner le corps terrestre d'Isolde et de Tristan n'ont, par exemple, d'aucune manière, l'impact physique adéquat. Ils sont trop ordinaires, communs, et les rites représentés trop naïfs et abscons. Trop d'images aussi font carte postale ou rappellent celles que l'on voit sur les écrans de veille des ordinateurs. De l'esthétique pure, à côté de la question. On reste sur sa faim et très dubitatif quand le rideau tombe.

    © Ruth Walz / Opéra national de Paris

    Et puis au deuxième acte, on commence à plonger dans un univers moins banal, plus abstrait, avec beaucoup de visions extraordinaires, qui vont dominer le troisième acte, splendide de bout en bout. On se trouve cette fois au cœur de la problématique et l'on voit ce que ce procédé peut apporter d'exceptionnel dans le domaine de l'émotion et de la réflexion.

    Certes, ces incandescences, ces profondeurs marines, ces silhouettes et ces paysages brouillés, la formidable ascension aquatique des corps des héros aux toutes dernières mesures, font presque totalement oublier la présence des chanteurs, tant les images vous entraînent avec la musique dans les tréfonds mystérieux de cet absolu de la passion. Souvent au deuxième acte déjà, on avait été irrésistiblement arraché à nous-même lorsque musique et images entraient en phase comme des harmoniques bien réussies par un violoniste. Au troisième, on touche à cet égard quasiment la perfection.

    Et c'est finalement cela qu'il faut retenir et qui justifie l'entreprise, car ce que l'on voit apporte précisément le tumulte intérieur, la dimension abyssale du mythe que l'excellence d'une interprétation musicale exceptionnelle mais un peu trop lisse aussi ne donne guère. Quand le rideau final retombe, par rapport aux dizaines de Tristan et Isolde que l'on a pu voir depuis quelques décennies, on se dit que celui-ci est d'une très grande force, d'une réelle nouveauté, et que malgré ses imperfections, il fera date dans l'histoire théâtrale de l'œuvre.

    Mieux vaut ce genre de prise de risques, vivifiante avec ses faiblesses et ses hardiesses, ses splendeurs et ses passages à vide, que l'une de ces approches faussement révolutionnaires faites de trucs et de toc qui hantent aujourd'hui tant de scènes d'opéra. Il y a ici un vrai travail de réflexion, de création, une mise en danger excitante, un vrai spectacle vivant qui serait sauvé de toutes manières par le professionnalisme fulgurant et l'investissement sans limites de tous les participants.


    Gérard MANNONI





    Opéra Bastille, Paris
    Le 12/04/2005
    Yannick MILLON

    Nouvelle production de Tristan et Isolde de Wagner dans une mise en scène de Peter Sellars et Bill Viola et sous la direction d'Esa-Pekka Salonen à l'Opéra de Paris.
    Richard Wagner (1813-1883)
    Tristan und Isolde, drame musical en trois actes (1865)
    Livret du compositeur

    Chœurs et Orchestre de l'Opéra national de Paris
    direction : Esa-Pekka Salonen
    mise en scène : Peter Sellars
    vidéo : Bill Viola
    costumes : Martin Pakledinaz
    éclairages : James F. Ingalls
    préparation des chœurs : Peter Burian
    producteur exécutif (vidéo) : Kira Petrov
    directeur de la photographie (vidéo) : Harry Dawson
    montage / mixage / vidéo direct : Alex Macinnis

    Avec :
    Waltraud Meier (Isolde), Ben Heppner (Tristan), Yvonne Naef (Brangäne), Jukka Rasilainen (Kurwenal), Franz-Josef Selig (König Marke), Alexander Marco-Buhrmester (Melot), Toby Spence (Ein junger Seeman / Ein Hirt), David Bižic (ein Steuermann).

     



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