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CRITIQUES DE CONCERTS 18 aoŻt 2019

Reprise de la Dame de Pique de Tcha√Įkovski dans la mise en sc√®ne de Lev Dodin, sous la direction de Gennadi Rozhdestvensky √† l'Op√©ra Bastille, Paris.

Absurdités de la délocalisation
© Eric Mahoudeau

Distribution en majorit√© nouvelle √† Bastille pour cette reprise de la production de la Dame de Pique sign√©e par Lev Dodin en 1999. Une Dame de Pique d√©localis√©e de chez les fous, absurde et d√©j√† d√©mod√©e, peu aid√©e de surcro√ģt par la direction atone de Rozhdestvensky. Seul le plateau masculin est vraiment digne d'int√©r√™t.
 

Opéra Bastille, Paris
Le 31/05/2005
Gérard MANNONI
 



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  • Si l'on monte le Faust de Gounod, la Damnation de Faust de Berlioz ou le Mefistofele de Bo√Įto, on ne monte pas la pi√®ce de G¬úthe ; m√™me si elle est √† l'origine de tous ces op√©ras. Pour sa production parisienne de la Dame de Pique en 1999, Lev Dodin avait pourtant choisi Pouchkine plus que Tcha√Įkovski, parti pris absurde qui donne un r√©sultat aussi irritant que th√©√Ętralement mauvais. Pas facile de faire passer un chameau par le chas d'une aiguille ! C'est exactement ce qui arrive √† Lev Dodin.

    La Dame de Pique est un op√©ra de la folie. Pour Dodin, Hermann est fou, ce qui est vrai, mais en partie seulement. Le metteur en sc√®ne va pourtant tout situer dans l'espace mental du fou, d√®s le d√©but. D'o√Ļ un lieu unique, un asile psychiatrique, un de plus sur une sc√®ne d'op√©ra o√Ļ pullulent h√īpitaux et autres lieux du m√™me type depuis quelques temps. Comme cela n'a strictement rien √† voir avec le livret choisi par Tcha√Įkovski, on va se soumettre √† un certain nombre de contorsions.

    Hermann ne se suicide plus √† la fin, Lisa non plus, ne se jette plus dans la Neva et se contente de s'√©crouler par terre. Et ainsi de suite. D'o√Ļ une s√©rie de solutions tordues, souvent grotesques comme ces petits tours de valse inflig√©s √† Lisa apr√®s sa mort ¬Ė mais non elle n'est pas morte ! ¬Ė car on ne sait plus tr√®s bien quoi faire d'elle dans la mesure o√Ļ elle ne vogue pas au fil de la Volga.

    Une mise en scène réductrice et soporifique

    De contorsion en distorsion, on en arrive √† tout fixer entre quatre murs blancs et surtout, on a un merveilleux pr√©texte pour √©luder totalement toute direction d'acteur, c'est √† dire tout vrai travail de th√©√Ętre. Hormis Hermann qui n'a qu'√† s'agiter comme un fou du d√©but √† la fin, les autres entrent c√īt√© cour pour ressortir c√īt√© jardin, ou l'inverse, apr√®s avoir chant√© face √† la rampe. Les choeurs sont en rang d'oignons le long d'un mur, face √† la rampe.

    Que nous sommes loin d'un vrai travail r√©volutionnaire ou innovant comme ceux d'un Ch√©reau, d'un Strehler en son temps, d'un Stein, d'un Gr√ľber ou tant d'autres de la toute nouvelle g√©n√©ration, ou de ce que l'on peut appr√©cier en ce moment au Palais Garnier dans la Cl√©mence de Titus mise en sc√®ne par les Herrmann. Le travail sc√©nique de cette Dame de Pique est r√©ducteur, ennuyeux, loin de la musique, de ce qui est int√©ressant dans l'oeuvre, de ce qui fait sa richesse et sa diversit√©.

    L'op√©ra le plus petersbourgeois de Tcha√Įkovski

    Car il s'agit de l'op√©ra le plus petersbourgeois de Tcha√Įkovski. La ville y est pr√©sente sous tous ses aspects, dans l'action et dans la musique. Il y a les jardins, les salles de jeux, les palais, les appartements sombres et leurs myst√®res morbides, la Neva. Il y a ses racines enfonc√©es dans le XVIIIe si√®cle que musique et action rappellent √† diverses reprises. Il y a m√™me la capitale des Tsars avec la pr√©sence physique de la Grande Catherine.

    Tout cela est balay√© au b√©n√©fice de la blancheur unique et fade de l'h√īpital, contradictoire avec la somptuosit√© de la musique. Ensuite, c'est l'histoire des deux passions qui d√©truisent Hermann, l'amour de Lisa et celui du jeu. Elles vont √©voluer, se confondre, jusqu'√† ce que la seconde d√©vore totalement l'autre, dans un processus typiquement russe, aux limites de la magie, de la folie, mais d'une folie √† la Dosto√Įevski, √† la Gogol, pas celle des h√īpitaux psychiatriques chers √† l ¬Ďex-URSS.

    Et puis, il y a aussi cette √©trange s√©duction exerc√©e par Hermann sur la jeune Lisa, h√©ro√Įne russe typique par sa jeunesse justement et sa puret√©, par son milieu social √©galement, dans une ville o√Ļ le coexistence de la brutalit√© soldatesque, du raffinement d'un XVIIIe si√®cle √† peine oubli√© et d'une classe dominante en pleine d√©cadence cr√©era bient√īt les conditions de la r√©volution. Et en arri√®re plan, on trouve l'omnipr√©sence destin, ce fatum qui obs√®de Tcha√Įkovski, et qui vous trahit, vous m√®ne malgr√© vous tra√ģtreusement √† votre perte, y compris par les moyens d√©loyaux de la magie, comme dans le Lac des cygnes.

    Tout cela passe encore à la trappe, vu l'absence de caractérisation des personnages et la manière dont tout est figé une fois pour toutes dès le lever du rideau, géographiquement et psychologiquement. Il en résulte un spectacle si soporifique et déjà si daté qu'après l'entracte, on constate que bien des rangs se sont vidés.

    Direction plombée et somptueux plateau masculin

    Reste heureusement la musique. Malgr√© une direction lente, pesante, plomb√©e, la partition √©blouit toujours par son extraordinaire richesse et la vari√©t√© de ses couleurs, de l'intimiste √† l'effet de masse, de l'int√©riorit√© au lyrisme le plus lib√©r√©. La distribution f√©minine est de niveau moyen, Hasmik Papian en Lisa, Christianne Stotijn en Pauline et Irina Bogatcheva en Comtesse ne faisant oublier aucune de celles qui marqu√®rent le r√īle √† Paris, comme Karita Mattila ou Helga Dernesch, ou encore R√©gine Crespin dans une production calamiteuse de Varsovie.

    Les hommes, en revanche s'imposent de manière fulgurante. Vladimir Galouzine est l'indiscutable Hermann du moment, à tous égards, tant par la puissance et la nature de la voix, que par le style qui lui convient mieux que tout autre. Somptueuses interventions de Ludovic Tézier en Prince Eletski, timbre de rêve, phrasé parfait, une splendeur. Excellent Tomski également de Nikolai Putilin.

    Dommage, décidément, qu'une oeuvre pareille ait été elle aussi victime de ces fausses nouveautés et de ces prétendues hardiesses qui minent trop souvent le monde de l'opéra.




    Opéra Bastille, Paris
    Le 31/05/2005
    Gérard MANNONI

    Reprise de la Dame de Pique de Tcha√Įkovski dans la mise en sc√®ne de Lev Dodin, sous la direction de Gennadi Rozhdestvensky √† l'Op√©ra Bastille, Paris.
    Piotr Ilitch Tcha√Įkovski (1840-1893)
    Pikova√Įa Dama, op√©ra en trois actes (1890)
    Livret de Modest Tcha√Įkovski, d'apr√®s Alexandre Pouchkine

    Choeurs et Orchestre national de l'Opéra de Paris
    direction : Gennadi Rozhdestvensky
    mise en scène : Lev Dodin
    décors : David Borovsky
    costumes : Chloé Obolensky
    éclairages : Jean Kalman
    préparation des choeurs : Peter Burian

    Avec :
    Vladimir Galouzine (Hermann), Nikolai Putilin (Comte Tomski), Ludovic T√©zier (Prince Eletski), Vsevolod Grivnov (Tchekalinski), Sergei Stilsmachenko (Sourine), Irina Bogatcheva (la Comtesse), Hasmik Papian (Misa), Christianne Stotijn (Pauline), Irina Tchistjakova (Macha), Robert Catania (Ma√ģtre de c√©r√©monie), Grzegarz Staskiewicz (Tchaplistki), Slawomir Szychowiak (Naroumov).

     



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