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CRITIQUES DE CONCERTS 19 juin 2019

Le Fou de Marcel Landowski à l'Opéra de Montpellier

Une déraison magistrale
© Marc Ginot

Le Fou de Marcel Landowski a su √™tre le t√©moin √† charge des pires drames de notre temps, d'o√Ļ son succ√®s succ√®s hier comme aujourd'hui presque un demi-si√®cle apr√®s sa cr√©ation. Choisi √† l'Op√©ra de Montpellier pour c√©l√©brer les 85 ans du compositeur, mort malheureusement quatre mois avant la premi√®re, ce spectacle en guise d'hommage a remport√© un grand succ√®s et doit √™tre repris √† Nancy et √† Paris, au Ch√Ętelet.
 

Opéra, Montpellier
Le 12/04/2000
Antoine Livio (1931-2001)
 



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  • Voil√† une musique qui accuse de fa√ßon foudroyante l'issue trop fatale de la lutte entre le pouvoir et la science. L'argument ? Une ville assi√©g√©e vit ses derni√®res heures dans la famine la plus atroce. Le seul espoir des habitants r√©side dans les travaux du savant Peter Bel, acharn√© √† mettre au point une machine de guerre qui doit sauver la cit√©. Parvenu √† ses fins, le savant constate avec horreur que s'il peut sauver la cit√©, il risque de d√©truire le monde. Devant cette r√©v√©lation, il refuse de livrer le secret de sa d√©couverte, malgr√© l'amiti√© du chef de l'Etat, malgr√© les menaces du chef de la police et surtout malgr√© les supplications de son √©pouse, Isadora. Nul n'√©tant capable de le faire renoncer, devant la col√®re du peuple, Peter Bel sera assassin√©.
    L'id√©e du drame est n√©e dans les tranch√©es lors du second conflit mondial, une nuit o√Ļ Marcel Landowski √©tait de garde, mitraillette au poing. Plus tard, il demanda √† Patrice de la Tour du Pin d'en √©crire le livret √† partir de certains de ses vers qui avaient impressionn√© le compositeur. Le po√®te offrit ses vers, mais non sa plume et Marcel Landowski √©crivit le livret avec l'aide de son √©pouse, la pianiste Jacqueline Pottier, qui trouva le titre de l'oeuvre et √©crivit certaines r√©pliques d'Isadora.


    La partition, o√Ļ se m√™lent quelques effets √©lectroacoustiques, est d'une violence rare, et l'on retrouve la puissance tellurique de certaines pages de Stravinsky, de Milhaud ou d'Honegger. Mais c'est du Landowski 100 %, car au-del√† de ces r√©f√©rences √† peine sugg√©r√©es, presque des r√©miniscences, il y a la p√Ęte sonore √† laquelle d√©sormais il nous habituera, avec ces grands √†-plats, ces agr√©gats sonores qui, de la pluritonalit√©, flirtent avec l'atonalit√©, pour mieux permettre aux lignes m√©lodiques de sourdre, tel le souvenir de cet amour fou qui liait Peter Bel et Isardora. Cette oeuvre n'est qu'un crescendo terrifiant jusqu'√† la mort du savant, du " fou " ... puis, comme si l'arm√©e ennemie soudain disparaissait, l'oeuvre se termine par un immense choeur, avec soprano solo, d'une beaut√© diaphane, et soudain la voix parl√©e de Peter Bel qui √©nonce :
    " pour que la vie continue sur la terre,
    il faut que tout cesse pour moi... "
    Pascal Roph√©, √† la t√™te de l'Orchestre national de Montpellier qu'il a su transformer - surtout si l'on compare avec les quelques CD qui viennent de para√ģtre chez Actes-Sud - s'est attach√© √† lire la partition, sans pathos ni grandiloquence. Cette distance prise avec les mots rend √† la musique toute sa force.


    D'autant plus que, sur sc√®ne, la distribution √©tait d'une qualit√© sup√©rieure. Cinq chanteurs, dont la diction parfaite permettait de suivre l'action selon les moindres inflexions du livret, guid√©s par le sens du tragique exacerb√© de Daniel Mesguich. Deux personnages sont en sc√®ne de la premi√®re √† la derni√®re note, Isadora et Peter. L'action gravite autour d'eux. Elle, son amour et sa peur. Lui, sa science et sa conscience. Lui, c'est Fran√ßois Le Roux. Nous avons deux grands barytons en France, les deux form√©s √† l'Op√©ra-Studio par Louis Erlo et son √©quipe, les deux alternant, voici un quart de si√®cle, en Papageno, Jean-Philippe Lafont et Le Roux. Plus diff√©rents aujourd'hui, on ne peut concevoir. Le Roux est le ma√ģtre du texte chant√©. Le mot prime la note. Mais la voix est si prenante que la m√©lodie n'y perd rien et que l'auditeur vit chaque subtilit√© aussi bien du langage que de la partition. C'est du grand art, doubl√© d'un sens de la sc√®ne incroyable, d'une force dramatique, d'une qualit√© tragique exceptionnelles. Et Olivier Heyt√© qui est son double poss√®de une voix si semblable qu'on en doute...
    Claude Darbellay est une découverte. Il est grand, noble, une voix ample et généreuse. Il a tout pour incarner un chef d'Etat qui perd tout pouvoir devant l'honnêteté du savant. Le jeune Martial Desfontaines, avec sa trompette de ténor aigu, campe un chef de la police impitoyable et cauteleux à souhait.
    Enfin il y a Brigitte Balleys. J'ai souvent eu l'occasion d'écrire toute mon émotion devant la beauté de la voix de cette cantatrice. Mais en Isadora, elle se révèle une tragédienne de haut vol, une sorte de douleur incarnée qui sans fard, ni artifice, vous arrache les larmes.




    Opéra, Montpellier
    Le 12/04/2000
    Antoine Livio (1931-2001)

    Le Fou de Marcel Landowski à l'Opéra de Montpellier
    Le Fou de Marcel Landowski
    Pascal Roffé, direction musicale
    No√ęlle Geny, direction des choeurs
    Daniel Mesguich, mise en scène
    Patrick M√©e√ľs, d√©cors et lumi√®res
    Dominique Louis, costumes
    Avec François Le Roux (Peter Bel=, Olivier Heyté (le reflet de Peter Bel), Claude Darbellay (le Prince), Martial Desfontaines (Arthus), Brigitte Balleys (Isadora).

     


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