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CRITIQUES DE CONCERTS 06 juillet 2020

Création à l'Opéra de Paris des Noces de Figaro de Mozart dans la mise en scène de Christoph Marthaler et sous la direction de Sylvain Cambreling.

Une folle journée riche en solutions
© Eric Mahoudeau

Heidi Grant Murphy (Suzanne) et Peter Mattei (le Comte).

Cr√©√©es au festival de Salzbourg 2001 et reprises maintenant au Palais Garnier, les Noces de Figaro selon Christoph Marthaler fournissent quelques solutions intelligentes √† l'angoisse r√©currente des metteurs en sc√®ne actuels qui craignent que ce type d'ouvrage ne touche plus la sensibilit√© de leurs contemporains. Chronique d'une soir√©e stimulante o√Ļ l'on rit beaucoup.
 

Palais Garnier, Paris
Le 18/03/2006
Gérard MANNONI
 



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  • Voil√† sans aucun doute une autre fa√ßon de jouer, de s'amuser avec la tonique musique de Mozart et les personnages p√©tillants de Beaumarchais. Et tr√®s certainement, sous les apparences d'une modernit√© un peu provocatrice, un vrai retour aux sources. La plupart des metteurs en sc√®ne d'op√©ra actuels ont une pr√©occupation commune : rendre proche au public du XXIe si√®cle des op√©ras trop g√©n√©ralement consid√©r√©s comme des objets de mus√©e. Pr√©occupation l√©gitime pour plusieurs raisons, m√™me si elle engendre plus d'√©checs ou d'absurdes d√©rives que de r√©ussites.

    En effet, la majorit√© des spectateurs qui emplissent comme jamais les salles d'op√©ra du monde entier sont d√©sormais plus abreuv√©s de feuilletons am√©ricains et de films d'action, voire de t√©l√©-r√©alit√©, que de pi√®ces en costumes historiques. Au fil des XIXe et XXe si√®cles, on a b√Ęti une tradition de spectacles tr√®s d√©coratifs pour tout ce r√©pertoire, qui correspondait √† la sensibilit√© d'√©poques o√Ļ le v√™tement, l'habitat, le comportement quotidien r√©pondaient encore en grande partie √† des codes aujourd'hui en d√©clin.

    On peut certes le regretter, mais le fait est l√†. Du moment que l'on respectait ces codes sur sc√®ne, personne n'√©tait choqu√©. Il y a un peu plus d'une trentaine d'ann√©es, on pouvait encore voir √† la salle Favart des Noces de Figaro en fran√ßais, avec une Comtesse qui ressemblait √† Louis XVI, un Ch√©rubin et une Suzanne largement m√©nopaus√©es, dans des d√©cors d√©fra√ģchis et des costumes us√©s. Personne n'y trouvait √† redire, et le seul reproche adress√© par le critique d'un grand quotidien fut que Figaro ne portait pas la r√©sille traditionnelle qui devait lui tenir les cheveux


    Il est bien √©vident qu'il fallait trouver autre chose. D'o√Ļ l'√©mergence de deux principales tendances en la mati√®re, celle illustr√©e au plus haut niveau par le travail de Giorgio Strehler ou de Jean-Louis Martinoty, qui consiste dans l'h√©ritage de la tradition que l'on pourrait qualifier d'historique et de d√©corative, vivifi√©e par un g√©nial travail de r√©flexion sur le texte et les personnages, et celle, plus germanique, d'un brutal changement d'√©poque apparemment plus iconoclaste. Reconnaissons que chaque solution a ses dangers, qu'elles ont donn√© lieu toutes deux √† quelques r√©ussites et pas mal de ratages, avec toutefois cette diff√©rence qu'un ratage d√©coratif choque forc√©ment moins qu'un ratage modernisant.

    Christine Sch√§fer (Ch√©rubin) et Lorenzo Regazzo (Figaro) / ¬© √Čric Mahoudeau

    La mise en sc√®ne de Christoph Marthaler, en transposant l'histoire des Noces √† notre √©poque dans un lieu alternatif laissant libre cour √† l'imagination de chacun ¬Ė ni antichambre, ni int√©rieur, ni ext√©rieur, mais lieu de passage o√Ļ forc√©ment tout le monde se retrouve √† un moment ou √† un autre ¬Ė avec des personnages v√™tus de fa√ßon assez ordinaire voire carr√©ment trash pour les paysans, apporte un lot d'excellentes solutions th√©√Ętrales au nouveau jeu qu'elle propose.

    On ne peut ici tout d√©crire et tout raconter. Mentionnons seulement que, m√™me en se compliquant souvent la t√Ęche, le metteur en sc√®ne trouve toujours l'id√©e de th√©√Ętre ad√©quate pour s'en sortir. Encore faut-il admettre que le th√©√Ętre est convention et artifice, ce que le public d'op√©ra semble toujours r√©ticent √† accepter. Un personnage peut √™tre en sc√®ne pour le spectateur, et ne pas y √™tre pour les autres protagonistes, comme c'est le cas dans ce fauteuil du dernier acte o√Ļ s'absentent la Comtesse et Suzanne.

    Il peut aussi y avoir un endroit privil√©gi√© pour chanter les airs, sans se contorsionner artificiellement dans des postures dramatiques et figuratives. C'est le cas de cette sorte de pupitre, d√©j√† vu dans le Giulio Cesare mis en sc√®ne par Peter Sellars, o√Ļ certains viennent calmement, face au public, chanter leur aria. On trouve aussi des r√©miniscences positives de th√©√Ętre shakespearien, comme ce r√©citativiste qui remplace un claveciniste qui serait ici totalement d√©cal√©, et qui √©voque directement le Leiermann du Voyage d'hiver de Schubert.


    Juste alternative à un univers enrubanné

    Rien n'est donc gratuit ni simplement provocateur dans les choix de Marthaler, et tout fait appel √† de vrais moyens de th√©√Ętre, pas plus choquants que ceux qu'employ√®rent en leur temps Wieland Wagner, Patrice Ch√©reau ou Jean-Louis Barrault pour Claudel, pour ne citer que quelques ma√ģtres. Et puis, songeons aussi, m√™me si cela n'est pas toujours joli √† regarder, que le XVIIIe si√®cle que vivaient Mozart et Beaumarchais n'√©tait pas uniquement celui transmis par les tableaux et les meubles qui en t√©moignent.

    Si Versailles m√™me √©tait un lieu sordide √† bien des √©gards, que devait √™tre le ch√Ęteau d'un hobereau comme Almaviva ? Ses paysans ne portaient s√Ľrement pas de jolis costumes pittoresques et des dentelles blanches. Les √©quivalents propos√©s ici sont m√™me tr√®s certainement bien √©dulcor√©s par rapport √† une vision r√©aliste d'un univers syst√©matiquement enrubann√© dans nos imaginations.

    Bien s√Ľr, il y a aussi quelques maladresses, des manies, comme cette pi√®ce vitr√©e que l'on retrouve aujourd'hui partout, aussi bien dans l'Elektra de Matthias Hartmann que dans les ballets d'Alain Platel, o√Ļ se d√©roule une anecdote secondaire pas vraiment indispensable. Ce sont toutefois de bien maigres r√©serves par rapport √† la force du propos g√©n√©ral, √† la qualit√© du travail th√©√Ętral et aux multiples r√©ponses apport√©es √† tant d'interrogations contemporaines.


    Une équipe musicale excellente

    Pour ne rien g√Ęcher, on ne peut qu'admirer les chanteurs, magnifiques com√©diens sans exception, avec une mention toute particuli√®re pour le Ch√©rubin incroyablement amusant et touchant de Christine Sch√§fer, mi-Tintin, mi-Gavroche, mi-Poil de carotte, et le Comte de Peter Mattei, somptueux √† tous √©gards. Les autres sont parfaitement √† leur place, Suzanne et la Comtesse plus √† l'aise apr√®s l'entracte qu'en premi√®re partie, Marcelline extr√™mement dr√īle.

    La direction de Sylvain Cambreling, infiniment meilleure que dans Don Giovanni, est celle qu'il faut pour ce spectacle : claire, avec des accents nouveaux dans le respect de tempi conventionnels, quelques fulgurances bienvenues, et la recherche de couleurs souvent différentes mais qui correspondent à la nouvelle dynamique initiée par Marthaler.

    En cette troisi√®me repr√©sentation, √† l'exception de bien injustes sifflets √† l'√©gard du r√©citativiste J√ľrg Kienberger dont on n'a de toute √©vidence pas compris les r√©f√©rences, le public a chaleureusement applaudi tout un chacun. Tant mieux, car, tout en admettant qu'il puisse surprendre voire choquer, voici bien un spectacle d'op√©ra d'un tr√®s haut niveau th√©√Ętral et musical, qui devrait pousser tout un public √† r√©viser ses id√©es re√ßues et lui faire r√©ussir √† distinguer une vraie proposition raisonn√©e et argument√©e d'un faux-semblant.




    Palais Garnier, Paris
    Le 18/03/2006
    Gérard MANNONI

    Création à l'Opéra de Paris des Noces de Figaro de Mozart dans la mise en scène de Christoph Marthaler et sous la direction de Sylvain Cambreling.
    Le Nozze di Figaro, opera buffa en quatre actes
    Livret de Lorenzo da Ponte d'après le Mariage de Figaro de Beaumarchais

    Choeurs et Orchestre de l'Opéra national de Paris
    direction : Sylvain Cambreling
    mise en scène : Christoph Marthaler
    décors et costumes : Anna Viebrock
    éclairages : Olaf Winter
    préparation des choeurs : Peter Burian

    Avec :
    Peter Mattei (Il Conte di Almaviva), Christiane Oelze (la Contessa di Almaviva), Heidi Grant Murphy (Susanna), Lorenzo Regazzo (Figaro), Christine Sch√§fer (Cherubino), Helene Schneidermann (Marcellina), Roland Bracht (Bartolo), Burkhard Ulrich (Don Basilio), Eberhard Francesco Lorenz (Don Curzio), Cassandre Berthon (Barbarina), J√ľrg Kienberger (r√©citativiste).

     



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