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CRITIQUES DE CONCERTS 06 décembre 2019

Création mondiale d'Adriana Mater de Kaija Saariaho dans la mise en scène de Peter Sellars et sous la direction d'Esa-Pekka Salonen à l'Opéra de Paris.

Chef-d'oeuvre aux portes de l'enfer
© Ruth Walz / Op√©ra national de Paris

Patricia Bardon (Adriana), Solveig Kringelborn (Refka), Gordon Gietz (Yonas) et Stephen Milling (Tsargo).

Retardée de quelques jours pour cause de grève, la création mondiale d'Adriana Mater a quand même triomphé à l'Opéra Bastille. Fait rare en ces jours de contestations tous azimuts, l'ensemble du public, unanime, a acclamé interprètes, compositeur, librettiste et metteur en scène sans restriction. Un phénomène à marquer d'une pierre blanche dans l'histoire de l'opéra au XXIe siècle.
 

Opéra Bastille, Paris
Le 03/04/2006
Gérard MANNONI
 



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  • Rassembler un grand compositeur, un grand √©crivain, un grand metteur en sc√®ne et un grand chef, le tout dans un grand op√©ra, si elle fonctionnait automatiquement, cette recette serait trop facile. Le principe, Diaghilev le mit en oeuvre dans le monde de la danse avec un pourcentage impressionnant de succ√®s. L'histoire de l'op√©ra est moins riche en exemples de ce type. On se r√©jouit donc d'autant plus de l'incontestable r√©ussite d'Adriana Mater, en ces temps o√Ļ les Cassandre de service pr√©disent plus que jamais la mort programm√©e du th√©√Ętre lyrique.

    La preuve en est faite, une nouvelle fois : l'op√©ra vivra, tant que l'on saura en cr√©er qui r√©pond aux vraies lois du genre et non √† celles d'ersatz en cache-mis√®re, ou plut√īt en cache-absence-de-talent. Car c'est bien le talent ¬Ė ou le g√©nie ¬Ė qui fait tout, v√©rit√© premi√®re, si l'on regarde l'extr√™me vari√©t√© de forme des cr√©ations ayant marqu√© les cents derni√®res ann√©es, de Puccini √† Berg, de Debussy √† Berio, de Poulenc ou Britten √† Saariaho.

    Ce qui caractérise Adriana Mater et explique sans doute en partie au moins son succès, c'est sa lisibilité malgré la complexité de l'écriture musicale et la richesse des thèmes dramatiques traités. La musique de Kaija Saariaho est à la fois extrêmement savante et parfaitement à la portée de tous. Elle utilise aussi bien l'orchestre traditionnel et les choeurs que les procédés informatiques les plus avancés, en osmose avec les recherches de l'IRCAM.

    © Ruth Walz

    Limpide mais incroyablement riche, directement √©motionnel mais tr√®s sophistiqu√©, capable des violences les plus agressives et angoissantes comme de l'int√©riorit√© la plus minimaliste ou la plus po√©tique et de la dynamique la plus t√©nue, tour √† tour aust√®re et chatoyant, son langage musical se pr√™te ais√©ment √† tout, et, surtout, garde toujours ici une authentique dimension th√©√Ętrale. Tout comme son √©criture vocale.

    Point d'effets inutiles pour mettre les voix artificiellement en valeur, mais un vrai respect et une vraie conscience des beaut√©s de ces voix, utilis√©es avec art dans les parties de chaque registre o√Ļ elles sont le plus √† l'aise, n'h√©sitant pas √† se servir de la force expressive d'une belle note longuement tenue si besoin. Respect aussi du tr√®s beau texte d'Amin Maalouf, le seul probl√®me d'intelligibilit√© venant non de l'√©criture mais d'une ma√ģtrise approximative du fran√ßais de la plupart des interpr√®tes.

    Les thèmes traités par les deux créateurs sont au centre des drames de notre époque : la guerre, le viol, la femme face à la violence, la quête d'identité de l'homme, la maternité. Des sujets vastes, mais abordés ici de manière si directe et claire, que tout semble lié et porté par le même flot vital, celui de la force psychologique d'une femme qui, ne pouvant être épouse, sera au moins mère, affrontant avec énergie, clairvoyance et un pragmatisme non résigné, les aléas de la tourmente dans laquelle elle est emportée.

    © Ruth Walz

    Si le r√™ve est souvent pr√©sent dans l'action, apportant un autre √©clairage, une distanciation et m√™me une autre dimension au propos, les r√©alit√©s sont v√©cues avec lucidit√© : ¬ę Le Ciel ne m'a pas envoy√© mon fils emball√© dans de la soie avec un mode d'emploi ¬Ľ r√©plique Adriana √† Yonas, le fils qui lui reproche de lui avoir menti sur son p√®re. Ce r√©alisme ne l'a pas emp√™ch√©e de prendre le pari : son fils sera-t-il un tueur comme son p√®re ou h√©ritera-il de son sang √† elle ?

    Sans jamais √™tre une simple illustration du texte, la musique joue son r√īle √† elle, dans le domaine de l'√©motion, de l'abstraction, l√† o√Ļ les mots ne peuvent plus servir. Elle ne les remplace pas, elle chemine √† leurs c√īt√©s dans son propre univers, sensible et intellectuelle, splendide, efficace, follement vari√©e de bout en bout, d√©fendue au plus haut niveau par l'orchestre, les choeurs ¬Ė somptueux ¬Ė, et la baguette de Salonen.

    Un décor à la fois rassurant et glacé

    Et le travail sc√©nique joue lui aussi le jeu qui lui est propre. Le magnifique d√©cor de George Tsypin est √† la fois r√©aliste et abstrait, √©voquant autant une ville orientale aux d√īmes rassurants et magiques qu'un d√©sert de glace √† perdre l'√Ęme. Les admirables √©clairages de James Ingalls lui donnent vie, v√©ritable langage qui compl√®te celui des mots et des notes. Avec son intelligence habituelle, Peter Sellars a compris qu'il fallait ne pas en rajouter dans la direction d'acteurs.

    Tout reste direct, pr√©cis, les comportements √©tant n√©anmoins bien diff√©renci√©s par une foule de menus d√©tails que la sobri√©t√© du cadre permet de discerner d'embl√©e. Voil√† un travail d'une subtilit√© et d'une finesse qui finissent par avoir une force expressive tout √† fait adapt√©e au propos. Les quatre chanteurs sont investis dans cette d√©marche o√Ļ chacun est √† sa vraie place avec une foi et un talent sans lesquels tout aurait pu sombrer.

    Voici enfin notre siècle sur une scène d'opéra, abordé de front, sans complaisance ni voyeurisme, comme pourrait le faire un certain cinéma, mais avec les moyens propres à l'art lyrique. Plus qu'une réussite, ce spectacle est une expérience artistique dont on ne sort pas indemne.




    Opéra Bastille, Paris
    Le 03/04/2006
    Gérard MANNONI

    Création mondiale d'Adriana Mater de Kaija Saariaho dans la mise en scène de Peter Sellars et sous la direction d'Esa-Pekka Salonen à l'Opéra de Paris.
    Kaija Saariaho (*1952)
    Adriana Mater, opéra en sept tableaux
    Livret d'Amin Maalouf

    Création mondiale
    En collaboration avec l'IRCAM

    Choeurs et Orchestre de l'Opéra national de Paris
    direction : Esa-Pekka Salonen
    mise en scène : Peter Sellars
    décors : George Tsypin
    costumes : Martin Pakledinaz
    éclairages : James F. Ingalls
    réalisation informatique IRCAM : Gilbert Nouno
    ingénieur du son : Sébastien Naves
    préparation des choeurs : Peter Burian

    Avec :
    Patricia Bardon (Adriana), Solveig Kringelborn (Refka), Gordon Gietz (Yonas), Stephen Milling (Tsargo).

     



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