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CRITIQUES DE CONCERTS 05 juillet 2020

Nouvelle production des Noces de Figaro de Mozart mise en scène par Claus Guth et sous la direction de Nikolaus Harnoncourt au festival de Salzbourg 2006.

Salzbourg 2006 (5) :
L'ange des illusions perdues

© Monika Rittershaus

Anna Netrebko (Susanna)

Superbe r√©ussite que ces Noces de Figaro supr√™mement po√©tiques, dans la mise en sc√®ne pessimiste et d√©sillusionn√©e de Claus Guth, fonctionnant en parfaite synergie avec la direction au scalpel, lentissime d'un Harnoncourt plus √† l'aff√Ľt que jamais de malaise et d'ambigu√Įt√©. Un spectacle marquant, qui risque de faire date dans la ville de Mozart.
 

Haus f√ľr Mozart, Salzburg
Le 13/08/2006
Yannick MILLON
 



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  • La sc√©nographie donne d'embl√©e le ton : on ne rira gu√®re pendant ces Noces de Figaro se d√©roulant dans le vestibule d'une maison de ma√ģtre aux murs rong√©s par l'humidit√©, o√Ļ filtre en permanence une lumi√®re automnale, o√Ļ des feuilles mortes jonchent le sol, o√Ļ des corbeaux sont venus s'√©chouer. Le rideau se l√®ve sur les trois couples de l'intrigue, fig√©s dans des postures traduisant le mal-√™tre, la lassitude, le regard perdu dans le vague, les √©paules comme accabl√©es du poids de la d√©sillusion.

    Fil conducteur de l'action, un ange muet aux allures de double de Ch√©rubin donne vie aux couples statufi√©s, intervient √† chaque imbroglio, prend possession des corps et des esprits, r√©v√©lant les natures, troublant les relations, exhalant la gr√Ęce, semant la discorde.

    © Monika Rittershaus

    À la fin d'un quatrième acte initiatique, passé les épreuves, les couples se ressoudent tel des os après une fracture, solidifiés, plus prêts que jamais à affronter l'avenir. Seul Chérubin, le moins aguerri, le seul qui croie encore à la pureté de l'amour, se laisse encore attendrir par l'ange, et s'effondre sans vie au tomber de rideau, image forte entre toutes.

    Si pendant des ann√©es on s'est plut√īt content√© d'illustrer sc√©niquement la trilogie Mozart-Da Ponte comme une simple farce, la tendance semble √™tre aujourd'hui √† en exalter surtout le second degr√©, les ambigu√Įt√©s qui correspondent tellement mieux au malaise de notre XXIe si√®cle. Mais l√† o√Ļ √† notre sens le r√©cent Cos√¨ de Ch√©reau sombrait dans une noirceur un peu excessive, ces Noces bergmaniennes de Claus Guth ne franchissent jamais la limite et agissent de mani√®re toujours subtile et po√©tique.

    Uli Kirsch (un ange) et Christine Schäfer (Chérubin) / © Monika Rittershaus

    Rempla√ßant pour les deux derni√®res repr√©sentations la Comtesse chaotique de Dorothea R√∂schmann, Juliane Banse d√©fend un personnage moins hallucin√© et r√©serve de beaux moments, m√™me si l'instrument p√Ętit d'un encombrant vibrato et d'un timbre trop sombre, sans jeunesse. De m√™me, on reste mitig√© devant le Comte psychotique de Bo Skovhus, qui passe souvent en force au d√©triment du timbre, laissant pr√©sager une extinction √† la Hampson.

    Ildebrando D'Arcangelo a cette pr√©sence m√Ęle, ce timbre latin et noir √† la Siepi qui en font un Figaro id√©al, Anna Netrebko l'ombre sur le timbre qui, loin des sopranos l√©gers, donne du chien √† sa Suzanne, tout en se rapprochant de la typologie vocale de Nancy Storace, la cr√©atrice. Et m√™me si l'√©mission et l'italien pourraient √™tre moins enrob√©s, l'incarnation est l√†. Comme ce Ch√©rubin r√™veur, qui a l'amour triste et dont Christine Sch√§fer s'approprie au mieux la tessiture centrale, sans jamais trahir que le r√īle n'est pas pour elle, jusqu'√† recevoir l'ovation la plus chaleureuse aux saluts.

    Une jolie Barberine (Eva Liebau), d'excellents Basilio et Antonio (Patrick Henckens et Florian Boesch), un Bartolo poussif (Franz-Josef Selig), une Marcelline un peu limite dans son air (Marie McLaughlin) compl√®tent le tableau. Mais au final, on retient surtout le travail d'√©quipe, tant l'ensemble para√ģt l'emporter sur l'individuel, et tant les chanteurs ne sont gu√®re aid√©s par la battue du chef.

    Maestro lentissimo

    Car le d√©miurge Harnoncourt se prend parfois pour Furtw√§ngler, optant pour des tempi souvent lentissimes ¬Ė on ressort de la Haus f√ľr Mozart plus de quatre heures apr√®s y √™tre entr√©. Mais ce travail au scalpel, jamais anodin, ne laissant aucune tenue des bois dans l'ombre, faisant un sort √† chaque note, distillant un insidieux poison, exerce un v√©ritable pouvoir de fascination. Seule l'immense construction du finale des actes pairs y laisse quelques plumes, particuli√®rement celle du II, dont le duo initial (Esci ormai garzon malnato) vire √† la retenue caricaturale, ruinant les phrases comme l'avanc√©e dramatique.

    Mais Harnoncourt est aussi le roi des contrastes et du rubato, et s'il entame le Non so pi√Ļ de Ch√©rubin avec une c√©l√©rit√© poussant la d√©clamation √† ses limites, c'est pour l'achever comme √† l'arr√™t, hors tempo, et entrecoup√© de silences qui sont autant de gouffres de doute, de r√©flexion, d'arri√®re-pens√©es.

    Un travail de fosse génial mais contestable, relayé avec une verdeur inhabituelle par des Wiener Philharmoniker bousculés dans leurs certitudes, mais qui fonctionne à merveille avec la partie scénique, aboutissant à l'un des spectacles les plus cohérents de l'ère Ruzicka à Salzbourg, qu'on pourra retrouver prochainement en DVD.




    Haus f√ľr Mozart, Salzburg
    Le 13/08/2006
    Yannick MILLON

    Nouvelle production des Noces de Figaro de Mozart mise en scène par Claus Guth et sous la direction de Nikolaus Harnoncourt au festival de Salzbourg 2006.
    Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
    Le Nozze di Figaro, opera buffa en quatre actes, KV. 492 (1786)
    Livret de Lorenzo da Ponte d'après le Mariage de Figaro de Beaumarchais

    Konzertvereinigung Wiener Staatsopernchor
    Wiener Philharmoniker
    direction : Nikolaus Harnoncourt
    mise en scène : Claus Guth
    décors et costumes : Christian Schmidt
    éclairages : Olaf Winter
    pr√©paration des choeurs : Andreas Sch√ľller
    continuo : Stefan Gottfried (clavecin) et Franz Bartholomey (violoncelle)

    Avec :
    Bo Skovhus (Il Conte Almaviva), Juliane Banse (La Contessa Almaviva), Anna Netrebko (Susanna), Ildebrando D'Arcangelo (Figaro), Christine Schäfer (Cherubino), Marie McLaughlin (Marcellina), Franz-Josef Selig (Bartolo), Patrick Henckens (Basilio), Oliver Ringelhahn (Don Curzio), Florian Boesch (Antonio), Eva Liebau (Barbarina), Uli Kirsch (Cherubim).

     



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