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CRITIQUES DE CONCERTS 18 aoŻt 2019

Reprise du Don Giovanni de Mozart mis en sc√®ne par Michael Haneke, sous la direction de Michael G√ľttler √† l'Op√©ra de Paris.

L'opéra n'est pas du cinéma
© √Čric Mahoudeau

Peter Mattei (Don Giovanni) et Luca Pisaroni (Leporello).

La reprise de la production du cinéaste Michael Haneke du Don Giovanni de Mozart à la Bastille oblige à se reposer quelques questions de base sur le traitement de ce type d'ouvrage par des metteurs en scènes étrangers au monde lyrique. Une soirée qui interroge beaucoup, ennuie souvent, agace parfois, mais dont certaines qualités s'imposent sans contredit.
 

Opéra Bastille, Paris
Le 24/01/2007
Gérard MANNONI
 



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  • Inutile de nier qu'un spectacle comme ce Don Giovanni ne peut laisser personne indiff√©rent. Ceux qui y d√©couvrent l'oeuvre peuvent facilement √™tre s√©duits sans restrictions. On leur pardonnera leur manque de r√©f√©rences. Ceux qui ne pensent que par r√©f√©rences, justement, peuvent √™tre scandalis√©s. On leur pardonnera aussi d'oublier tant de productions philologiquement correctes mais routini√®res, poussi√©reuses, sans talent ni vraies id√©es. Restent les esprits de bonne volont√© qui en ont vu bien d'autres, pr√™ts √† accueillir de nouvelles propositions, mais en gardant un minimum de raison ; la t√™te froide, pour ainsi dire.

    Cette production est finalement un m√©lange de grandes qualit√©s et d'√©normes d√©fauts, voire d'abus. √Ä la base, on d√©c√®le une erreur d'approche. Aujourd'hui, on adore le m√©lange des genres, au point d'oublier que dans le th√©√Ętre dramatique, tout doit √™tre au service du texte, source premi√®re de l'√©motion, qu'au th√©√Ętre lyrique, cette √©motion provient d'abord de la musique et du chant et qu'au cin√©ma, elle vient d'abord de l'image. D√®s lors qu'on inverse ces priorit√©s, on peut courir au d√©sastre. Et on le constate aujourd'hui dans trop d'op√©ras o√Ļ le visuel sert de cache-mis√®re √† des voix m√©diocres voire nulles.

    Que se passe-t-il dans le cas pr√©sent ? Michael Haneke aborde l'oeuvre de Mozart avec les moyens du cin√©ma, c'est-√†-dire en jouant la carte de chanteurs acteurs ayant le physique des r√īles, une mobilit√© corporelle totale, et en tentant par tous les moyens de s'approprier le temps musical pour l'allonger ou le raccourcir √† sa guise. Le r√©sultat est logique : avec les chanteurs qui ont les moyens complets exig√©s, tout fonctionne ; avec ceux qui ne les ont pas, rien de fonctionne.

    ¬© √Čric Mahoudeau

    Le Don Giovanni de Peter Mattei et le Leporello de Luca Pisaroni sont exemplaires et font tout accepter car ils jouent juste et chantent bien ¬Ė √† l'exception pour Mattei d'un Air du champagne savonn√© et aboy√© de mani√®re grotesque dans un tempo apocalyptique. Le chant et la musique restent la premi√®re source d'√©motion, compl√©t√©s par un comportement sc√©nique magistral qui rend quasiment tout plausible, notamment l'√©quivoque sur la nature de leur relation ¬Ė autant amants que ma√ģtre et serviteur ¬Ė tout √† fait dans l'esprit libertin. Sade n'est pas si loin de Da Ponte et m√™me de Mozart.

    En revanche, rien ne passe avec une Donna Anna ¬Ė Carmela Remigio ¬Ė chantant bas sans cesse avec une voix flottante et sans charme ni style, ni avec une Donna Elvira ¬Ė Arpin√© Rahdjian ¬Ė aux beaux moyens mais qui chante Mi trad√¨ comme Tosca.

    Les incoh√©rences de la mise en sc√®ne deviennent alors grotesques : la malheureuse Anna semble √©trangement aveugle si elle n'a pas vu le visage de l'homme qui quitte sa chambre en enfilant son pantalon et auquel elle s'accroche d√©sesp√©r√©ment ; on ne peut s'emp√™cher de songer √† S√©gol√®ne Royal en la voyant surgir plus tard cheveux au vent dans son petit tailleur blanc ; Haneke pouvait de m√™me faire confiance √† la seule musique pour exprimer tout ce que raconte Non mi dir plut√īt que de faire en sorte qu'Anna se torde par terre comme dans une crise de colique.

    Il en va de même pour maints comportements d'Elvira, dont on s'étonne par exemple qu'elle cherche Don Juan qu'elle vient d'occire d'un coup de couteau. Si le chant suivait, sans doute tout cela semblerait-il moins risible, car à la fin du premier acte, Peter Mattei fait passer sans problème le fait de se contenter, au lieu de désarmer Don Ottavio, d'enlever sa chemise et de sortir vers le lointain bras en croix, superbe silhouette presque christique qui traverse ses agresseurs médusés. Mais ça, il faut savoir le faire !

    Points d'arrêts exaspérants

    Alors oui, les perp√©tuels arr√™ts au milieu des r√©citatifs sont exasp√©rants et anti-musicaux ; oui, ce n'est pas honn√™te du tout de trafiquer √† ce point le surtitrage pour que le texte corresponde √† ce que l'on voit sur sc√®ne et non √† ce qu'a √©crit Da Ponte, car cela trompe ceux qui d√©couvrent l'oeuvre ; oui, le d√©cor est superbe mais trop contraignant ; oui la sc√®ne finale est rat√©e ¬Ė pour le regard plein de reproches du peuple qui s'avance mena√ßant vers ces m√©chants spectateurs qui ont pay√© si cher leur place, Ch√©reau avait fait mille fois mieux √† Bayreuth en 1976.

    Mais tout ne cela n'empêche pas que la folie destructrice de Don Giovanni qui explose littéralement par instants, son rapport complexe avec Leporello, l'ensemble des équivalences contemporaines exprimant le rapport de forces dominant-dominé du XVIIIe siècle passent brillamment la rampe et resteront à bien des égards des moments d'anthologie. Si seulement Haneke avait eu davantage confiance en la puissance intrinsèque de la musique et du chant mozartiens.

    Le jeune chef allemand Michael G√ľttler peine souvent √† √©viter d√©calages et d√©parts approximatifs tant sur le plateau que dans la fosse, mais son approche tr√®s musique de chambre, parfois m√™me trop discr√®te, ne manquera pas de s√©duire les amateurs du genre. Reconnaissons aussi que le public, sans faire un triomphe au spectacle, l'applaudit sans r√©serve, distinguant fort bien les bons chanteurs des autres et repart content, m√™me si certains ont conscience de n'avoir pas tout compris. Cela ne fait rien ; on n'a jamais fini de comprendre Don Giovanni.




    Opéra Bastille, Paris
    Le 24/01/2007
    Gérard MANNONI

    Reprise du Don Giovanni de Mozart mis en sc√®ne par Michael Haneke, sous la direction de Michael G√ľttler √† l'Op√©ra de Paris.
    Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
    Il dissoluto punito ossia il Don Giovanni, dramma giocoso en deux actes (1787)
    Livret de Lorenzo Da Ponte

    Choeurs et Orchestre de l'Opéra national de Paris
    direction : Michael G√ľttler
    mise en scène : Michael Haneke
    décors : Christoph Kanter
    costumes : Annette Beaufa√Ņs
    éclairages : André Diot
    préparation des choeurs : Peter Burian

    Avec :
    Peter Mattei (Don Giovanni), Mikhail Petrenko (Il Commendatore), Carmela Remigio (Donna Anna), Shawn Mathey (Don Ottavio), Arpiné Rahdjian (Donna Elvira), Luca Pisaroni (Leporello), David Bizic (Masetto), Aleksandra Zamojska (Zerlina).

     



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