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CRITIQUES DE CONCERTS 11 décembre 2019

Nouvelle production de la Juive d'Halévy mise en scène par Pierre Audi et sous la direction de Daniel Oren à l'Opéra de Paris.

Triomphal retour de la Juive
© Ruth Walz

Annick Massis (la princesse Eudoxie) et Anna Caterina Antonacci (Rachel).

Donné plus de cinq cents fois au XIXe siècle et notamment pour l'inauguration du Palais Garnier, disparu curieusement de l'affiche en 1934 lors de la montée des fascismes européens, l'opéra de Halévy et Scribe vient de triompher pour son retour à l'affiche parisienne. Le public de l'Opéra Bastille a fait une immense ovation à une équipe musicale d'une exceptionnelle qualité.
 

Opéra Bastille, Paris
Le 16/02/2007
Gérard MANNONI
 



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  • La gr√®ve d'une minorit√© d'√©clairagistes a failli priver le public de cette premi√®re si attendue. Gr√Ęce √† la volont√© de Gerard Mortier et de Pierre Audi, ainsi qu'au professionnalisme du reste des √©quipes, le spectacle eut bien lieu, avec n√©anmoins une partie seulement des √©clairages pr√©vus. Difficile, dans ces conditions de juger pleinement le travail de Pierre Audi.

    Disons quand m√™me que la conception d'un d√©cor fort beau et original, √† la fois monumental et l√©ger, l'utilisation des espaces, la d√©finition dramatique des personnages, une volont√© de sobri√©t√© dans la gestuelle, les costumes, les effets de masse, une habile mani√®re de situer l'action √† la fois hors du temps et dans son √©poque, tout contribue √† mettre en valeur les multiples aspects du drame. Un tr√®s beau travail de th√©√Ętre, serr√©, efficace, sans bluff ni d√©rision, sans inutiles provocations ni paresseuses facilit√©s. Le travail d'une √©quipe qui avait la volont√© de servir l'oeuvre, de nous la faire aimer, de nous en faire comprendre sans d√©tours les tr√®s complexes implications et retomb√©es.

    Car c'est bien cette complexit√© th√©matique, cette importance des sujets abord√©s et entrem√™l√©s dans une structure aussi riche que claire, l'impact dramatique de certaines sc√®nes, qui a le plus √©tonn√© et s√©duit un public pourtant plein d'a priori. La musique d'Hal√©vy n'est certes pas porteuse des messages intellectuels d'une partie du grand r√©pertoire. Si l'on veut √™tre honn√™te, on doit bien reconna√ģtre qu'elle n'est apparue ni meilleure ni pire que celle la majorit√© des op√©ras fran√ßais ou italiens de la m√™me √©poque.

    © Ruth Walz

    Mais on doit reconna√ģtre aussi qu'elle a √©t√© interpr√©t√©e de mani√®re √† mettre toutes ses qualit√©s en valeur et √† faire oublier ses faiblesses. Permettons-nous une comparaison. On disait d'Edith Piaf qu'elle nous aurait fait pleurer en lisant l'annuaire. La distribution mise en place par Gerard Mortier, la direction musicale de Daniel Oren, l'ex√©cution de l'Orchestre et des Choeurs sont en tous domaines d'un tel niveau que la partie aurait de toute fa√ßon √©t√© gagn√©e.

    Somptueuse et tr√®s belle dans son r√īle de princesse trahie mais fid√®le aux grands airs orn√©s, Annick Massis affirme sa vaste dimension internationale. Dans le tr√®s difficile r√īle de Rachel, √† l'√©criture moins riche en effets, demandant autant d'int√©riorit√© que de force th√©√Ętrale, Anna Caterina Antonacci s'impose de fa√ßon magistrale, excellente com√©dienne aussi, tout comme Neil Shicoff, tr√®s en voix, √Čl√©azar aux multiples facettes, l'ovation apr√®s son bouleversant Rachel quand du Seigneur bloquant la repr√©sentation de longues minutes. Robert Lloyd est un sombre et √©mouvant cardinal Brogni et John Osborn, aux aigus triomphants, le plus convaincant des perfides s√©ducteurs.

    Daniel Oren a su trouver par ses tempi, son contr√īle des phras√©s, par une multitude de nuances dans la d√©licatesse ou la puissance, toutes les astuces mettant en relief les plus int√©ressantes parties instrumentales de la partition, ses meilleurs √©l√©ments m√©lodiques et dramatiques.

    Car, m√™me si l'on est en droit de pr√©f√©rer une musique au plus dense contenu intellectuel, on ne saurait nier l'impact ni l'int√©r√™t des th√®mes et de la probl√©matique contenus dans cet op√©ra o√Ļ l'on retrouve la plupart des √©l√©ments qui ont constitu√© le grand th√©√Ętre lyrique romantique. On trouve aussi bien les grand duos des deux femmes rivales et alli√©es qui rappellent celui de Norma et Adalgise, que le C'est moi de Rachel s'accusant en √©cho au Son io de Norma avouant sa faute, que l'annonce de l'autodaf√© de Don Carlo ou encore celle de la fin du Trouv√®re, la vengeance d'√Čl√©azar pr√©figurant celle d'Azucena.

    Anna Caterina Antonacci (Rachel) et Neil Shicoff (√Čl√©azar) / ¬© Ruth Walz

    Et puis, il y a cette figure passionnante du juif √Čl√©azar, si proche du Shylock de Shakespeare, √† la fois path√©tique, odieux, attendrissant, monstrueux, victime et bourreau, et ces sc√®nes d'une force incroyable o√Ļ, dans la d√©tresse, chr√©tiens et juifs implorent un Dieu qui est √† la fois le m√™me et diff√©rent, √† la fois celui qui devrait les unir mais les oppose irr√©m√©diablement.

    Grand drame religieux de l'intol√©rance, comme le sera les Huguenots, aussi s√©v√®re pour les chr√©tiens que pour les juifs, avec cette relation √©troite au juda√Įsme biblique et √† ses rites que l'on retrouve dans Nabucco, Jerusalem et Mo√Įse par exemple, la Juive est bien au coeur de toute la probl√©matique romantique, avec m√™me la trahison amoureuse d'o√Ļ sortent grandies deux femmes d'exception.

    Comment s'étonner qu'avec un propos si ambitieux et si riche, des airs aussi flatteurs pour les voix qu'aptes à émouvoir les spectateurs, l'ouvrage ait connu en son temps une telle popularité ? Il méritait sans aucun doute d'être ressuscité, quitte à le remettre à des proportions plus conformes à nos habitudes contemporaines, comme cela a été fait. Mais il fallait trouver les équipes musicales et dramatiques capables de relever ce défi. L'Opéra de Paris a su le faire de façon magistrale.




    Opéra Bastille, Paris
    Le 16/02/2007
    Gérard MANNONI

    Nouvelle production de la Juive d'Halévy mise en scène par Pierre Audi et sous la direction de Daniel Oren à l'Opéra de Paris.
    Jacques Fromental Halévy (1799-1862)
    La Juive, opéra en cinq actes (1835)
    Livret d'Eugène Scribe

    Choeurs et Orchestre de l'Opéra national de Paris
    direction : Daniel Oren
    mise en scène : Pierre Audi
    décors : George Tsypin
    costumes : Dagmar Niefind
    éclairages : Jean Kalman
    chorégraphie : Amir Hosseinpour
    préparation des choeurs : Peter Burian

    Avec :
    Annick Massis (la princesse Eudoxie), Anna Caterina Antonacci (Rachel), Neil Shicoff (√Čl√©azar), Robert Lloyd (le cardinal de Brogni), John Osborn (L√©opold), Andr√© Heyboer (Ruggiero), Vincent Pavesi (Albert), Jian-Hong Zhao (h√©rault d'armes de l'Empereur), √Čtienne Lescroart (officier de l'Empereur), Christian-Rodrigue Moungoungou, Marc Chapron (hommes du peuple), Slawomir Szychowiak (le bourreau).

     



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