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CRITIQUES DE CONCERTS 21 juin 2019

Nouvelle production d'Ariane et Barbe-Bleue de Dukas mise en scène par Anna Viebrock et sous la direction de Sylvain Cambreling à l'Opéra de Paris.

Une idée ne fait pas un spectacle
© Ruth Walz

Deborah Polaski (Ariane) et Willard White (Barbe-Bleue).

D√©ception majeure que cette Ariane et Barbe-Bleue de Dukas dans la mise en sc√®ne de la d√©coratrice f√©tiche de Christoph Marthaler. Si l'on retrouve bien l'esth√©tique du ma√ģtre, et c'est normal puisqu'elle en est l'auteur, aucune trace de son travail th√©√Ętral. Une vision plate et morne, sauv√©e par un orchestre magistralement dirig√©.
 

Opéra Bastille, Paris
Le 13/09/2007
Gérard MANNONI
 



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  • Difficile d'assumer dans sa totalit√© la production d'un op√©ra aussi particulier que l'Ariane et Barbe-Bleue de Paul Dukas, surtout lorsque l'on est Anna Viebrock ! Rarement donn√© √† notre √©poque, car tr√®s difficile √† chanter et d'une construction dramatique bizarre, cet op√©ra avait √©t√© vu au Palais Garnier dans une production hyper d√©corative de Jacques Dupont en 1975 et plus tard au Ch√Ętelet dans la vision de Ruth Berghaus.

    Sinon, il faut remonter au tout d√©but des ann√©es 1950, pour des reprises de routine qui n¬Ďeffa√ßaient pas le souvenir de la Germaine Lubin de 1935, voix id√©ale pour ce r√īle √† la tessiture grave pour un soprano dramatique et aigu√ę pour un mezzo. Un risque √©vident doubl√© par celui d'une intrigue o√Ļ il ne se passe pas grand chose d'autre qu'un parcours initiatique tr√®s po√©tiquement d√©crit en riches images par le texte du livret, mais n√©anmoins porteur d'un message d'une actualit√© plus br√Ľlante que jamais, celui de la libert√© en g√©n√©ral et de celle de la femme en particulier.

    Si l'on ne peut plus gu√®re opter aujourd'hui pour une approche d√©corative au premier degr√©, il faut certes faire table rase des id√©es re√ßues en la mati√®re, mais proposer autre chose. On pouvait attendre d'Anna Viebrock, collaboratrice permanente de Christoph Marthaler, grand homme de th√©√Ętre √† qui l'on doit certains des spectacles les plus forts de ces derni√®res ann√©es, qu'elle ait d√©velopp√© une imagination suffisante dans ce contact avec le ma√ģtre pour nous livrer une Ariane de grand impact. Il n'en est rien.

    © Ruth Walz / Opéra national de Paris

    Il ne s'agit pas de tomber dans le pi√®ge facile d'un a priori primaire consistant √† dire : ¬ę on est d√©corateur ou metteur en sc√®ne, ce n'est pas pareil ¬Ľ, les exemples du contraire √©tant multiples, Yannis Kokkos et bien d'autres √©tant l√† pour en t√©moigner. Non. Il faut simplement reconna√ģtre le fait qu'Anna Viebrock, apr√®s avoir effectivement eu une bonne id√©e de d√©cor et s'√™tre donn√© une belle possibilit√© de d√©rouler de mani√®re efficace les id√©es fortes de l'oeuvre, ne sait absolument pas s'en servir.

    Elle ne produit qu'une sorte de version de concert dans cet étonnant dédale de pièces, bureaux ou chambres sous l'œil d'une caméra de surveillance, symbolique de l'enfermement de notre civilisation actuelle et qui pouvait être utilisé tellement plus intelligemment. Dans ces pièces vitrées et glauques, il ne se passe absolument rien d'intéressant ni de significatif, les chanteuses finissant par se retrouver toujours face au public les bras ballants, la pauvre et admirable Deborah Polaski même, réduite pendant toute une partie du troisième acte à chanter la tête baissée en consultant de la manière la plus artificielle et inadéquate qui soit une sorte de plan d'évasion ratée, comme dans Prison break.

    Au d√©but du m√™me troisi√®me acte, on croit un instant qu'il va enfin se passer quelque chose, avec les jolies images des femmes retrouvant gr√Ęce aux v√™tements qu'elle mettent toute leur f√©minit√©, mais cela dure si peu ! Ratage absolu donc, car Anna Viebrock ne propose rien en lieu et place de la tradition qu'elle r√©cuse, contrairement, une fois encore, √† un Marthaler ou m√™me √† un Haneke, dont les options, parfois discutables, sont quand m√™me des options franches et nettes qui racontent quelque chose.

    Dans ce mou déroulement d'absence d'idées, d'action et de direction d'acteurs, les chanteuses font de leur mieux. Les cinq femmes sont parfaites vocalement, avec une mention toute particulière pour la Sélysette de Diana Axentii. Julia Juon est une Nourrice impressionnante vocalement et très méritante dans sa tenue de Miss Marple.

    Willard White a si peu √† faire qu'il n'y a rien √† en dire. Quant √† Deborah Polaski, que l'on a connue en meilleure forme vocale, elle aussi d√©guis√©e en Hercule Poirot f√©minin des ann√©es 1930, chapeau cloche et trench beigeasse, appareil photo au cou, elle parvient √† exister gr√Ęce √† sa force dramatique naturelle, √† sa stature et √† sa volont√© de d√©fendre une musique somptueuse et un message auquel elle croit.

    © Ruth Walz / Opéra national de Paris

    Car cette partition est magnifique, comme l'a parfaitement compris Sylvain Cambreling, gr√Ęce √† qui l'on quitte la salle sans penser avoir perdu sa soir√©e. Pouvant laisser libre cours √† son instinct et √† son imagination vu le peu de tradition existant pour l'interpr√©tation de l'oeuvre, il b√Ętit √† lui seul tout cet univers fait de couleurs, de contrastes, d'angoisses, d'espoirs, d'id√©aux. Il parvient, par la subtilit√© d'une analyse extr√™mement habile et intelligente, √† transmettre par la musique seule tout le contenu po√©tique, merveilleux et politique du texte.

    Car l'orchestration de Dukas est une illustration de la plus grande école française en la matière, héritière de Berlioz pour les timbres et l'ampleur, enrichis des acquis ultérieurs des grands noms européens. Gageons que plus d'un spectateur l'aura découvert au cours de cette soirée, et l'accueil réservé au chef en est d'ailleurs témoin.

    Quant aux huées accueillant l'équipe de production, sont-elles nécessaires ? On peut aussi simplement ne pas applaudir. Ne serait-ce pas la pire des sanctions que, dans un cas pareil, sur quelques deux mille personnes présentes, seuls une centaine tape dans ses mains ? Mais il est vrai qu'un spectacle lyrique pousse le public à un investissement émotionnel à nul autre pareil et les déceptions s'y manifestent aussi de façon extrême.




    Opéra Bastille, Paris
    Le 13/09/2007
    Gérard MANNONI

    Nouvelle production d'Ariane et Barbe-Bleue de Dukas mise en scène par Anna Viebrock et sous la direction de Sylvain Cambreling à l'Opéra de Paris.
    Paul Dukas (1865-1935)
    Ariane et Barbe-Bleue, conte en trois actes (1907)
    Livret de Maurice Maeterlinck

    Orchestre de l'Opéra national de Paris
    direction : Sylvain Cambreling
    mise en scène, décors et costumes : Anna Viebrock
    éclairages : David Finn
    préparation des choeurs : Peter Burian

    Avec :
    Willard White (Barbe-Bleue), Deborah Polaski (Ariane), Julia Juon (la Nourrice), Diana Axentii (S√©lysette), Iwona Sobotka (Ygraine), H√©l√®ne Guilmette (M√©lisande), Ja√ęl Azzaretti (Bellang√®re), Genevi√®ve Motard (Alladine), Christian Tr√©guier (un vieux paysan), Gregory Staskiewicz (deuxi√®me paysan), Yuri Kissin (troisi√®me paysan).

     



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