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CRITIQUES DE CONCERTS 19 octobre 2019

Concert en hommage à Karajan par les Berliner Philharmoniker sous la direction de Seiji Ozawa, avec la participation de la violoniste Anne-Sophie Mutter à la salle Pleyel, Paris.

À l'école des sorciers

Dans la programmation symphonique parisienne, un concert en hommage à Karajan avec l'archet d'Anne-Sophie Mutter et les Berliner Philharmoniker sous la direction de Seiji Ozawa avait toutes les chances de braquer les projecteurs sur le 252, rue du Faubourg Saint-Honoré. Objet de toutes les convoitises, cette soirée restera un jalon de la saison 2007-2008.
 

Salle Pleyel, Paris
Le 25/01/2008
Yannick MILLON
 



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  • Avec sa gestique de ma√ģtre du Kung Fu, son √©paisse chevelure poivre et sel et ses airs de lutin diabolique, Seiji Ozawa √©voque en plus d'une occasion la sorci√®re du Ch√Ęteau de l'araign√©e du cin√©aste Akira Kurosawa. Prot√©g√© de Karajan, qui lui avait fait la requ√™te supr√™me de diriger √† sa mort la 9e symphonie de Bruckner √† Salzbourg, le chef nippon compte comme son mentor parmi les magiciens de l'orchestre, de ceux qui r√©ussissent une prodigieuse alchimie sonore par leur magn√©tisme d√®s qu'ils montent au pupitre.

    Personne n'était donc plus à même qu'Ozawa de rendre hommage à Karajan à l'occasion du centenaire de sa naissance, surtout à la tête de la formation dont ce dernier avait exigé en 1955 la direction à vie et dont il a conduit les destinées pendant plus de trois décennies. Pour parachever ce concert in memoriam, impossible de choisir meilleure soliste que la violoniste Anne-Sophie Mutter, que le chef autrichien avait littéralement prise sous son aile au début des années 1980. Tout était donc réuni, ce vendredi soir à Pleyel, pour le véritable triomphe qui devait bel et bien avoir lieu.

    Dès les premières mesures d'un Concerto pour violon de Beethoven crépusculaire comme rarement, le Philharmonique de Berlin fait valoir une assise grave sans lourdeur, un modelé, un fondu orchestral prodigieux, qu'Ozawa exploite à loisir, distillant autant de couleurs automnales tout à fait idoines. Le discours avance sans précipitation, dans un flux retenu mais naturel qui offre à Anne-Sophie Mutter le plus bel écrin.

    Dommage que cette derni√®re use et abuse, comme souvent, d'effets de loupe nuisant √† la continuit√© globale, en alanguissements pr√©visibles sur des moments rar√©fi√©s. Ce tic, gu√®re nouveau et trop souvent √©rig√© en syst√®me dans le monde musical de notre √©poque, s'av√®re tristement aux antipodes de la stabilit√© rythmique parfois √©maill√©e d'un subtil et √† peine perceptible rubato pr√īn√©e nagu√®re par Karajan. Mais les temps ont chang√©, et Ozawa se fond, aussi admirablement que possible, dans ces artifices aujourd'hui r√©pandus.

    En deuxi√®me partie de soir√©e, la Path√©tique de Tcha√Įkovski, qui comptait parmi les r√©ussites majeures de Karajan. Loin du souci constant de son mentor de ne jamais freiner la progression du premier mouvement, Ozawa opte pour des tempi trop retenus et des rythmes point√©s jamais assez serr√©s ¬Ė aux cuivres notamment ¬Ė, qui amenuisent l'impact dramatique, et passe paradoxalement trop en surface les conflits de l'√©pisode central, o√Ļ les contrebasses se d√©m√®nent pourtant avec une fr√©n√©sie √† √©branler la salle Pleyel.

    Mais √† partir du deuxi√®me mouvement, les r√©serves s'envolent pour laisser place √† une fabuleuse le√ßon d'orchestre, √† une ma√ģtrise absolue des carrures de valse √† cinq temps, √† la supr√™me √©l√©gance de la battue du chef nippon, qui laisse le texte sonner sans le contrecarrer, avec en prime dans la partie centrale une certaine urgence dans les notes r√©p√©t√©es qui participe au sentiment de mal-√™tre profond typique du compositeur.

    Transcend√© par des cordes enivrantes et des percussions survolt√©es, la machine orchestrale du troisi√®me mouvement ¬Ė qui jamais ne vire √† la machine de guerre ¬Ė ne manque pas de d√©clencher les applaudissements, et pr√©pare un Adagio lamentoso final de la plus belle expressivit√©, o√Ļ les soufflets des cordes graves sont autant d'acc√®s de d√©sespoir, o√Ļ les suspensions se font b√©ances, o√Ļ de terrifiants cors bouch√©s sonnent, avec un gong de sinistre pr√©sage, l'heure de la mort.

    Et dans toute cette ex√©cution, y compris dans les d√©roulements moins convaincants du premier mouvement, pas une miette de mauvais go√Ľt ou de sentimentalit√© bon march√©. C'est bien l√† l'enseignement majeur de Karajan, ce sorcier des sons avec qui Ozawa √©tait d√©cid√©ment √† bonne √©cole.




    Salle Pleyel, Paris
    Le 25/01/2008
    Yannick MILLON

    Concert en hommage à Karajan par les Berliner Philharmoniker sous la direction de Seiji Ozawa, avec la participation de la violoniste Anne-Sophie Mutter à la salle Pleyel, Paris.
    Ludwig van Beethoven (1770-1827)
    Concerto pour violon et orchestre en ré majeur op. 61 (1806)
    Anne-Sophie Mutter, violon

    Piotr Ilitch Tcha√Įkovski (1840-1893)
    Symphonie n¬į 6 en si mineur op. 74, ¬ę Path√©tique ¬Ľ (1893)

    Berliner Philharmoniker
    direction : Seiji Ozawa

     


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