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CRITIQUES DE CONCERTS 07 juillet 2020

Nouvelle production de Wozzeck de Berg mise en scène par Christoph Marthaler et sous la direction de Sylvain Cambreling à l'Opéra de Paris.

L'insoutenable quotidienneté de l'être
© Ruth Walz

Simon Keenlyside (Wozzeck)

Ses Noces de Figaro, sa Traviata, sa Kátia Kabanová, son Tristan ont fait grincer bien des dents. Christoph Marthaler s'attaque cette fois à Wozzeck, dont il dépeint le quotidien avec un réalisme proche de l'insoutenable. La direction de Sylvain Cambreling et un plateau excellent en tous points renforcent l'efficacité d'un spectacle parmi les plus aboutis de l'ère Mortier à Paris.
 

Opéra Bastille, Paris
Le 29/03/2008
Yannick MILLON
 



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  • Comme on pouvait s'y attendre, Christoph Marthaler joue dans ce nouveau Wozzeck la carte du rĂ©alisme social contemporain, sans le misĂ©rabilisme glauque très Europe de l'est de sa Kátia Kabanová. On n'y trouvera d'ailleurs aucune noirceur gratuite, mais seulement l'illustration du dĂ©soeuvrement des citĂ©s ouvrières, qui ne laisse Ă  l'individu d'autre perspective que la focalisation sur des crises conjugales ou relationnelles pouvant facilement virer au drame.

    Dans le décor unique d'une buvette, dernier lieu de vie sociale, les prolétaires passent, s'attablent, consomment jusqu'à l'ébriété et repartent comme ils sont venus. Le pas de danse pathétique d'une pauvre fille au son des Heurigenmusiker, un Tambourmajor en skinhead bodybuildé, d'une innommable grossièreté, faisant valser Marie sur son entrejambe, l'humiliation de Wozzeck coincé à côté du piano, les deux compagnons ivrognes tout juste sortis de l'adolescence, la terrible scène du père saoulant son fils de dix ans jusqu'au coma éthylique participent à une peinture à la Zola.

    © Ruth Walz

    Bien sûr, en bon metteur en scène à univers, Marthaler a ses tics et du coup Wozzeck ses tocs, en agent de sécurité débarrassant les tables, faisant la chasse à des miettes imaginaires, alignant verres et chaussures avec des gestes compulsifs. De même, on retrouve une ribambelle de figurants, ici pour l'essentiel des enfants jouant qui à la balançoire, qui au trampoline, ainsi qu'un pianiste névrosé et des costumes d'une ringardise délibérée.

    Partant de situations on ne peut plus communes, le metteur en scène suisse rĂ©ussit cependant une montĂ©e en tension progressive oĂą chaque dĂ©tail trouve sa cohĂ©rence dans l'ensemble. Reste toutefois l'après-meurtre de Marie, oĂą, passĂ©e la catastrophe, l'Ă©quipe scĂ©nique semble dĂ©missionner et annoncer la fin du théâtre : la scène de l'Ă©tang se dĂ©roule entièrement dans le noir, puis la lumière revient sur les enfants attablĂ©s, immobiles dès l'interlude en rĂ© mineur – avec la très mauvaise idĂ©e selon nous de donner leurs diffĂ©rentes rĂ©pliques en choeur. Mais dans ce microcosme, la prĂ©dĂ©termination guette toujours : le fils de Wozzeck dit ses « hopp, hopp ! Â» avachi contre le piano oĂą son père avait Ă©tĂ© rudoyĂ©.

    Une vision forte et un vrai travail de théâtre, que porte au pinacle une distribution d'un niveau inespéré. Pour sa prise de rôle, Simon Keenlyside est l'un des Wozzeck les plus complets et inspirés qui soient. Dans l'optique des barytons clairs, tellement plus en voix qu'un Dietrich Henschel, il use de tout son art du phrasé, du recours ou non au vibrato, d'un timbre bien frappé et d'une émission qui passe admirablement la rampe, dans une incarnation qui confirme une polyvalence des plus rares – d'Orfeo à Pelléas, de Pelléas à Wozzeck.

    Impact foudroyant

    Angela Denoke est une Marie intĂ©rieurement brisĂ©e dès sa première apparition – ses « Tschin Bum ! Â» au bord du gouffre –, aux intentions toujours justes et très habile dans le Sprechgesang, parvenant Ă  canaliser au mieux un vibrato trop ample. Dans ce plateau aux voix presque surdimensionnĂ©es, oĂą l'on chante beaucoup sans jamais perdre le texte, le Capitaine de Gerhard Siegel, qu'on peut prĂ©fĂ©rer plus bouffe et moins hĂ©roĂŻque, est d'un impact foudroyant, qui pourrait sans peine tenir le rĂ´le du Tambourmajor, confiĂ© ici Ă  un Jon Villars dont on n'a jamais si bien exploitĂ© les tonitruances.

    De médium toujours serré, David Kuebler est un Andres précis dans ses rythmes et intervalles populaires, qui délivre les aigus assassins du bal avec une aisance déconcertante, Roland Bracht un Docteur gérant au mieux ses sauts de tessiture et d'une belle présence vocale. Une Margret, des compagnons et un Idiot de premier choix viennent parachever le tout.

    Enfin, la direction de Sylvain Cambreling, analytique et d'une impitoyable clarté, assez lente mais jouant admirablement des effets de masse comme de musique de chambre, porte l'Orchestre de l'Opéra aux sommets. Même si l'on aurait aimé ici où là accents plus tranchants et emportés – dans le premier interlude du II par exemple – cette lecture orchestrale, pas même perturbée par la rupture d'une corde de la harpe d'Emmanuel Ceysson, n'est digne que d'éloges.

    Une production parmi les plus abouties du mandat de Gerard Mortier, qui au-delà même de ses qualités intrinsèques aura réussi l'exploit de faire taire aux saluts du tandem Marthaler-Cambreling les mauvais coucheurs habituels.




    Opéra Bastille, jusqu'au 19 avril.




    Opéra Bastille, Paris
    Le 29/03/2008
    Yannick MILLON

    Nouvelle production de Wozzeck de Berg mise en scène par Christoph Marthaler et sous la direction de Sylvain Cambreling à l'Opéra de Paris.
    Alban Berg (1885-1935)
    Wozzeck, opéra en trois actes op. 7 (1925)
    Livret du compositeur d'après la pièce de Georg Büchner

    Maîtrise des Hauts-de-Seine / Choeur d'enfants de l'Opéra national de Paris
    Choeurs et Orchestre de l'Opéra national de Paris
    direction : Sylvain Cambreling
    mise en scène : Christoph Marthaler
    décors et costumes : Anna Viebrock
    Ă©clairages : Olaf Winter
    préparation des choeurs : Winfried Maczewski

    Avec :
    Simon Keenlyside (Wozzeck), Jon Villars (Tambourmajor), David Kuebler (Andres), Gerhard Siegel (Hauptmann), Roland Bracht (Doktor), Angela Denoke (Marie), Ursula Hesse von den Steinen (Margret), Patrick Schramm (Erster Handwerksbursch), Igor Gnidii (Zweiter Handwerksbursch), John Graham-Hall (Der Narr), Se-Jin Hwang (Ein Soldat).

     



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