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CRITIQUES DE CONCERTS 27 mai 2018

Reprise d’Iphigénie en Tauride de Gluck mise en scène par Krzysztof Warlikowski, sous la direction d’Ivor Bolton à l’Opéra de Paris.

J’aime les vieilles femmes…
© Frank Ferville

Mireille Delunsch (Iphigénie) et Stéphane Degout (Oreste).

On pensait le public de l’Opéra de Paris désormais familiarisé avec l’esthétique de Krzysztof Warlikowski. La première de la reprise d’Iphigénie en Tauride de Gluck n’en a pas moins déclenché une bronca. C’est dire la violence intacte d’un travail théâtral qui se révèle rétrospectivement le plus personnel, le plus abouti du metteur en scène polonais sur la scène lyrique parisienne.
 

Palais Garnier, Paris
Le 22/05/2008
Mehdi MAHDAVI
 



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    En délestant la pièce de Tony Kushner de tout ce qui peut la relier à une temporalité précise, Warlikowski nous mettait face au rapport que nous avons aujourd’hui non plus face à une maladie, le SIDA, mais à notre peur « des maladies en général, des maladies [qui] nous paralysent », face donc à notre rejet des personnes qui en sont atteintes. Aujourd’hui, la vieillesse est considérée comme une maladie : il faut à tout prix en effacer les stigmates, rallonger la durée de la vie, refuser l’issue inéluctable. C’est ce que nous montre le metteur en scène polonais à travers l’Iphigénie en Tauride de Gluck, ce que sans doute le public rejette.

    © Frank Ferville

    Mais, de même qu’il projetait dans un silence sabordé la dernière scène d’Allemagne, année zéro de Rossellini avant le troisième acte de Parsifal, Warlikowski n’aurait-il pu faire dire, en guise de prologue à la tragédie d’Iphigénie, les Vieilles femmes de Tadeusz Różewicz, bouleversant préambule reproduit dans le programme, au risque dérisoire d’alimenter l’ire d’un public pour lequel toute forme, toute œuvre d’art doivent rester repliées sur elles-mêmes ? « Dieu meurt, écrit le poète polonais, les vieilles femmes se lèvent comme tous les jours ». Oreste est mort – tel, du moins, Iphigénie le pleure –, les vieilles femmes savourent leur part de gâteau funéraire comme tous les jours.

    Iphigénie est un opéra de la réminiscence, des visions qui hantent la vieillesse, sa solitude inéluctable, jusqu’à la mort – et la mort seule peut délivrer une héroïne déjà morte le jour où son père la sacrifia, sauvée in extremis par Diane, mais pour devenir elle-même vierge sacrificatrice. Dans un dispositif à forte charge symbolique – tout réalisme est banni de ces lieux de passage que sont les décors de Malgorzata Szczesniak – et spéculaire, Warlikowski superpose les visions, les souvenirs, les personnages et leurs doubles jusqu’au quadruple meurtre incestueux de Clytemnestre, dans un foisonnant jeu de références mythologiques, picturales, cinématographiques intemporelles qui mettent à nu la violence tragique, celle-là même à laquelle Gluck aspirait à travers sa réforme.

    © Frank Ferville

    Cette violence, Marc Minkowski la relayait dans la fosse lors de la création de cette production, en juin 2006. Ivor Bolton a beau disposer du meilleur ensemble « classique » qui soit – réécoutons l’Orfeo ed Euridice dirigé par René Jacobs pour prendre la véritable mesure du Freiburger Barockorchester dans le Gluck réformé –, il dirige sage, soigné, subrepticement coloré du fait des solistes eux-mêmes, mais sans la moindre fulgurance : la danse des Scythes, son ballet de déambulateurs, qui avait tant choqué, passe inaperçu à un mouvement aussi raisonnable. Et puis Accentus – un vrai luxe que ce chœur en fosse, même parfois en décalage – est d’une perfection trop lisse.

    De la distribution initiale demeurent Salomé Haller, chaque jour un peu plus indurée de timbre, mais chaque jour plus éloquente, Franck Ferrari, vociférant son Thoas, débraillé jusqu’à un aigu dont l’impact n’en finit pas tarir, et surtout Yann Beuron, dont le Pylade est l’héritier assurément distingué d’une certaine école de chant nationale, avec ce que cela induit de suavité de la ligne, d’aisance de la voix mixte, de clarté dans la diction. Pour Stéphane Degout, Oreste se révèle – il s’agissait d’une prise de rôle – une absolue évidence, habité avec cette suprême sobriété qui est sa signature, fruit d’un chant, d’une prosodie admirablement maîtrisés.

    À l’aune de sa miraculeuse gravure du rôle-titre sous la direction de Marc Minkowski – dix ans, ou presque, ont passé –, Mireille Delunsch aura pu sembler moins lumineuse dans le haut du registre, d’une dynamique moins aisée peut-être dans l’élan de la scène, mais de la voix comme du corps, du visage de la soprano française se dégagent une force fragile, une blessure originelle qui sont l’essence même d’Iphigénie, et du théâtre de Krzysztof Warlikowski, qualifié avec une infinie justesse d’« écorché » par Georges Banu dans la postface du recueil d’entretiens entre le metteur en scène polonais et Piotr Gruszczyński récemment paru chez Actes Sud.




    Palais Garnier, jusqu’au 8 juin.




    Palais Garnier, Paris
    Le 22/05/2008
    Mehdi MAHDAVI

    Reprise d’Iphigénie en Tauride de Gluck mise en scène par Krzysztof Warlikowski, sous la direction d’Ivor Bolton à l’Opéra de Paris.
    Christoph Willibald Gluck (1714-1787)
    Iphigénie en Tauride, tragédie lyrique en quatre actes (1779)
    Livret de Nicolas-François Guillard

    Accentus
    Freiburger Barockorchester
    direction : Ivor Bolton
    mise en scène : Krzysztof Warlikowski
    décors et costumes : Malgorzata Szczesniak
    éclairages : Felice Ross
    conception vidéo : Dénis Guéguin
    chorégraphie : Saar Magal
    préparation des chœurs : Laurence Equilbey

    Avec :
    Mireille Delunsch (Iphigénie), Salomé Haller (Diane), Stéphane Degout (Oreste), Yann Beuron (Pylade), Franck Ferrari (Thoas).

     



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