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CRITIQUES DE CONCERTS 28 mai 2018

Première à l’Opéra de Paris de la Lady Macbeth de Chostakovitch mise en scène par Martin Kušej, sous la direction de Hartmut Haenchen.

L’enfer sur terre
© Agathe Poupeney

Eva-Maria Westbroek (Katerina)

C’est une véritable ovation qui a accueilli à la Bastille la première de la Lady Macbeth de Chostakovitch importée d’Amsterdam. Phénomène de plus en plus rare, la mise en scène très crue de Martin Kušej a été aussi acclamée que le plateau. Il ne manquait à cette soirée exceptionnelle qu’un chef d’envergure pour se hisser au niveau de la production originale.
 

Opéra Bastille, Paris
Le 17/01/2009
Yannick MILLON
 



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  • Homme de théâtre qui avait défrayé la chronique aux débuts de l’ère post-Mortier à Salzbourg avec un Don Giovanni puis une Clémence de Titus au parfum de scandale, auteur pour Zurich d’une Flûte enchantée bien glauque qui s’achèvait à la morgue, le metteur en scène autrichien Martin Kušej est de ces trublions de la scène traversés un beau jour, à la faveur d’un ouvrage synthétisant leurs obsessions, par un trait de génie.

    Ainsi de cette Lady Macbeth importée d’Amsterdam à la Bastille, spectacle cru et violent qui risque de marquer durablement l’art lyrique parisien, en jouant à fond la carte d’une société pourrie jusqu’au trognon, où l’individu littéralement broyé par une collectivité impitoyable n’a guère d’autre échappatoire que le suicide.

    La scénographie campe un univers déshumanisé et blafard, avec en guise de chambre à coucher des Ismaïlov une cage de plexiglas éclairée au néon, et les sordides structures métalliques souterraines d’un bagne peuplé de prisonniers lobotomisés, muselés par la ronde oppressante de maîtres-chiens.

    Au cœur de ce monde monstrueux, rongé d’une dépravation qui n’épargne ni la police ni le clergé, l’humiliation quotidienne de Katerina n’aura jamais autant suscité la compassion, au point que la jeune marchande de la nouvelle de Leskov en sort plus blanchie de ses crimes, moins Lady Macbeth que jamais.

    © Agathe Poupeney

    Kušej procède par gestes théâtraux forts – le chahut des ouvriers autour de la cuisinière Aksinia, assumé en un insoutenable viol collectif ; la fornication des amants sous d’épileptiques stroboscopes ; la grossièreté avinée et urophile du Balourd miteux ; le cri muet quasi expressionniste de l’héroïne avant son dernier monologue ; sa pendaison au tomber de rideau, les bas, objet de la trahison, devenant arme du crime puis du châtiment – et bénéficie de l’engagement total d’une équipe de chanteurs-acteurs dominée par la Katerina incendiaire d’Eva-Maria Westbroek, cheveux peroxydés et chic un peu cheap, qui se consume ici tout entière dans le rôle de sa vie.

    Et même si le médium ou la mezza voce ne sont pas toujours d’un ouvragement absolu, l’aigu éclatant, la présence, le tempérament aussi volcanique qu’à fleur de peau de la Néerlandaise, en pleurs au tableau final, servent à n’en point douter une incarnation majeure.

    Assez faible de projection, Vladimir Vaneev traduit bien l’attitude infecte du vieux Boris, et s’épanouit de manière assez inédite dans le refrain du Vieux bagnard. Seul changement d’importance par rapport à Amsterdam, on regrettera la perte du Sergueï de Christopher Ventris au profit de celui, aussi solide vocalement mais nettement moins animal sexuel en scène, de Michael König.

    Mais si, in fine, cette reprise s’avère inférieure à la production d’origine, c’est en raison de la direction pas russe pour deux kopecks de Hartmut Haenchen, musicien d’une probité et d’une élégance rares mais trop cantonné à soigner de beaux climats et une pâte sonore lisse et léchée, en un sens à contre-courant de la scène.

    Au moindre tutti – et il n’est pas question ici de volume –, on manque d’une vraie volonté d’empoigner, de verrouiller d’une main de fer les trépignements rythmiques, de trancher dans la chair – un xylophone, une caisse claire inoffensifs –, et d’une âpreté qui est la marque de fabrique de cette partition cataclysmique.

    Peur de la « pornophonie »

    Prude sinon rude, le chef allemand s’efforce de masquer la « pornophonie » décriée à la création : les répétitions de la scène des coups de fouet n’atteignent jamais à la flagellation sonore attendue, de même que l’on frôle le contresens en noyant délibérément dans la masse les cris de jouissance des trombones en glissandi ascendants qui précèdent l’orgasme de Sergueï.

    Sans remonter jusqu’à la référence Rostropovitch, on regrette la frénésie d’un Gergiev à Salzbourg, le geste implacable de Jansons à Amsterdam. Et l’on se dit aussi que la battue d’un Semyon Bychkov, programmé la veille dans une Symphonie Leningrad de premier plan dans la même salle, aurait bien mieux collé au spectacle.

    Car au fond, cette lecture péchant par excès de civilisation conviendrait mieux à l’amende honorable que représente Katerina Ismaïlova, mouture édulcorée de Lady Macbeth rédigée par le compositeur suite au brûlot d’inspiration stalinienne de la Pravda.

    N’importe, on se contentera amplement d’un spectacle donnant à voir l’enfer sur terre, auquel on pourra seulement reprocher, apparemment pour des questions de régie, d’ébranler la structure narrative en nous infligeant la pause au beau milieu du troisième acte.




    Opéra Bastille, jusqu’au 30 janvier.




    Opéra Bastille, Paris
    Le 17/01/2009
    Yannick MILLON

    Première à l’Opéra de Paris de la Lady Macbeth de Chostakovitch mise en scène par Martin Kušej, sous la direction de Hartmut Haenchen.
    Dmitri Chostakovitch (1906-1975)
    Lady Macbeth de Mzensk, opéra en quatre actes et neuf tableaux (1934)
    Livret d’Alexander Preis et Dmitri Chostakovitch d’après la nouvelle de Nikolaï Leskov

    Production du Nederlandse Opera, Amsterdam

    Chœurs et Orchestre de l’Opéra national de Paris
    direction : Hartmut Haenchen
    mise en scène : Martin Kušej
    décors : Martin Zehetgruber
    costumes : Heide Kastler
    éclairages : Reinhard Traub
    préparation des chœurs : Winfried Maczewski

    Avec :
    Eva-Maria Westbroek (Katerina Lvovna Ismaïlova), Michael König (Sergueï), Vladimir Vaneev (Boris Timofeïevitch Ismaïlov / un vieux bagnard), Ludovit Ludha (Zinovy Borisovitch Ismaïlov), Alexander Kravets (le Balourd miteux), Carole Wilson (Aksinia / une bagnarde), Lani Poulson (Sonietka), Alexander Vassiliev (un Pope / un gardien), Nikita Stororej (le chef de la police / un officier), Valentin Jar (un instituteur), Shin Jae Kim (un régisseur), Marc Chapron (un portier), Hyoung-Min Oh (premier contremaître), Se-Jin Hwang (deuxième contremaître), Slawomir Szychowiak (troisième contremaître), Chae-Wook Lim (un meunier), Fernando Velasquez (un cocher), Andrea Nelli (un policier), Pascal Mesle (un invité ivre).

     



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