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CRITIQUES DE CONCERTS 23 septembre 2018

Passion selon saint Jean de Bach par la Chapelle Rhénane sous la direction de Benoît Haller dans le cadre de la Saison musicale de Royaumont.

Tendus vers la fulgurance
© J.P. Rosenkranz

Six Passions – cinq saint Matthieu, une saint Jean – en dix jours, c’est le chemin de croix que s’est imposé la Chapelle Rhénane. D’autant qu’il fallait défendre la cause du chœur de solistes qui, si elle a ses défenseurs acharnés sur le strict plan théorique, peine à s’imposer chez les interprètes. Mais Benoît Haller y croit, et nous avec. Au point de la faire oublier.
 

Abbaye de Royaumont,
Le 04/10/2009
Mehdi MAHDAVI
 



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  • Apostropher le Dieu des Chrétiens avec une telle violence, un tel éclat, n’est-ce pas au moins aussi blasphématoire que de prendre Bach à bras-le-corps, le secouer avec une théâtralité pleinement assumée ? Non, répondent Benoît Haller, les musiciens et les chanteurs de la Chapelle Rhénane. Et puis oser dire « je », quand la tradition, pesante, édulcorante, comme une majorité silencieuse, dit « nous ». Contempler le Golgotha à la jumelle, pire, en photographie, cela ne sert à rien, il faut le gravir !

    Dès les premières notes du chœur liminaire, aucun doute n’est possible, quelque chose va se passer, quelque chose d’inouï, de foudroyant. Ce sont nos certitudes sur la Passion de Jean – c’est ainsi qu’il faudrait traduire Johannes-Passion – qui vont voler en éclat : il faut être prêt à ne pas s’en offusquer. D’abord le tempo, qui avance inexorablement, qui broie, comme lancinant, parce que toujours mobile justement, sans que cela s’entende, pour que cela se sente, profondément. Et puis comme une lame de fond qui nous transperce, la basse continue, gigantesque, vrombissante. Au bassono grosso, un contrebasson, d’ouvrir des abîmes, et là-dessous la contrebasse. Surtout, bien davantage que l’orgue positif, qui a tendance dans ce magma – c’était inévitable – à se noyer, le clavecin, d’une motricité absolue.

    L’orchestre est minimal en effectif, mais ses couleurs sont comme inépuisables, parce que chacun joue en soliste, chacun prend part au drame, engagé corps et âme. L’énergie que déploie Benoît Haller, l’élan qu’il donne, sont proprement stupéfiants. Les chanteurs ont les yeux rivés, non seulement à son bras, mais à tout son corps. Un chœur de solistes, deux par pupitre, qui chantent à voix pleines, vibrantes, colorées : ni rituel, ni décorum entre l’homme et son dieu, le dialogue direct. Le chœur d’entrée donc, laisse pantois. Déjà.

    Le récit est à son image, d’une urgence maîtrisée, mouvante, donc étreignante. Parce qu’il y a, aussi, cet Evangéliste de 25 ans. S’appeler Prégardien, être fils de, et prendre le relais de celui qui ces trente dernières années a été le plus grand, Jean et Matthieu confondus, c’est accepter un poids supplémentaire, certes. À quoi bon s’attarder cependant sur les quelques inflexions – est-ce la couleur, la diction ? –, qui dans la voix de Julian évoquent Christoph, puisque leurs mots n’appellent pas les mêmes images, leur expression la même poésie. Ainsi, la jeunesse du timbre place d’emblée le témoignage dans une immédiateté, un drame palpable, auxquelles certaines verdeurs d’émission contribuent aussi.

    Mais cette immédiateté est aussi le fait de la respiration haletante imprimée par Benoît Haller, cette fulgurance vers laquelle chacun tend, perpétuellement. Il n’est que de considérer les chorals, jamais pauses contemplatives, mais enchâssés à ce qui précède, par le sens, la dynamique, et annonçant ce qui suit. Le sentiment d’une Passion vécue en temps réel, et sans répit. Car plus qu’une expérience spirituelle, c’est d’expérience humaine qu’il s’agit, dont les airs disent la fragilité, mais aussi le combat de la conscience. Le tellurique Himmel reiße, le très opératique, quasi-haendélien Zerschmettert mich de la version de 1725, l’expriment avec une force si directe dans leur terreur pénitente qu’ils requièrent un format pour ainsi dire héroïque.

    Michael Feyfar, en ténor d’airain, l’a assurément ; Ekkehard Abele, basse formidablement disciplinée, souple, admirable de timbre, sans doute moins. De la démesure, et des consonnes, Pascal Bertin en met dans Es ist vollbracht ! Qu’importe dès lors que la voix, ses couleurs, ne lui obéissent pas toujours, d’autant que Julien Freymuth l’a précédé d’un Von den Stricken à la limite d’être trop placidement sain. Lumière et corps mêlés, Aurore Bucher prête sa texture idoine à Ich folge dir, l’animant d’un juste rebond. Les exigences instrumentales et expressives de Zerfließe dépassent en revanche le soprano ébréché d’Andrea Büchel. Mais passons.

    Parce qu’un si bouleversant Jésus, on n’y croyait plus, un Christ jeune, pur, qui ne pose, ni ne tonitrue. Sur les traits de Benoît Arnould se lisent comme une angoisse, un effort, une souffrance. Mais imperceptibles à l’oreille, car au-delà du corps, de la voix, c’est l’âme seule qui chante. Es ist vollbracht. Tous ceux qui l’ont précédé ont fait un sort métaphysique à cette parole ultime. Elle n’est qu’un dernier souffle.




    Abbaye de Royaumont,
    Le 04/10/2009
    Mehdi MAHDAVI

    Passion selon saint Jean de Bach par la Chapelle Rhénane sous la direction de Benoît Haller dans le cadre de la Saison musicale de Royaumont.
    Johann Sebastian Bach (1685-1750)
    Johannes-Passion (1724-1725)

    Julian Prégardien (Evangéliste)
    Benoît Arnould (Christ)
    Ekkehard Abele (Pierre, Pilate)
    Aurore Bucher, Andrea Büchel, sopranos
    Pascal Bertin, Julien Freymuth, altos
    Michael Feyfar, Rolf Ehlers, ténors

    La Chapelle Rhénane
    direction : Benoît Haller

     


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