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CRITIQUES DE CONCERTS 20 novembre 2018

Version de concert de Wozzeck de Berg sous la direction d’Esa-Pekka Salonen au Théâtre des Champs-Élysées, Paris.

Wozzeck réinventé
© Nicho Soedling

Fabuleuse soirée que ce Wozzeck du TCE, où malgré le handicap réel de la version de concert et une distribution moyenne dominée par le rôle-titre de Simon Keenlyside, Esa-Pekka Salonen semble réinventer le chef-d’œuvre de Berg à la tête d’un Philharmonia Orchestra chauffé à blanc.
 

Théâtre des Champs-Élysées, Paris
Le 12/10/2009
Yannick MILLON
 



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  • On commencera par là pour ne plus y revenir : Wozzeck privé de la scène frise vraiment l’aberration, et le léger semi-staged proposé ce soir au Théâtre des Champs-Élysées, presque pire qu’une vraie version de concert statique, contrecarre en permanence l’impact théâtral même de l’œuvre. Comment croire en effet une seconde à ce Wozzeck certes perturbé dans son comportement mais portant un frac ? Comment ressentir la misère des « pauvres gens » lorsque Mme Dalayman entre en scène dans une robe de soirée d’ambassadrice ?

    Il fallait donc, pour faire descendre la pilule, une exécution musicale à marquer d’une pierre blanche. Par chance, c’est ce qu’avaient échafaudé Salonen et le Philharmonia. Évoquons pourtant d’abord le plateau, où seul le rôle-titre de Simon Keenlyside se hisse aux mêmes hauteurs, qui confirment les immenses qualités éprouvées à sa prise de rôle à la Bastille en mars 2008.

    Simplement idéal, voici un Wozzeck capable de toutes les couleurs, de l’émerveillement enfantin à la peur panique, de la tendresse à la cruauté, de toutes les nuances, du plus infime murmure en voix de tête au crescendo le plus assourdissant mit voller Stimme, le tout d’une musicalité irréprochable, bref, l’une des incarnations majeures du rôle, et pas seulement à notre époque.

    Si le reste de la distribution n’a rien de honteux, il n’offre pourtant pas de quoi décoller de son fauteuil. Au premier chef, la Marie de Katarina Dalayman déçoit, par son gros chant, encombré d’un haut-médium trop large et d’aigus poussés le son pour le son, par l’incarnation, qui peine à charger les mots de sens, par le style enfin, érigeant en système de petits gloussements d’octaves en guise de Sprechgesang.

    Le Capitaine de Peter Hoare s’en sort avec les honneurs, mais sans l’attirail rhétorique ni le génie des contorsions des plus grands. Le Docteur plébéien du pourtant germanophone Hans-Peter Scheidegger ne sonne pas plus authentique, en raison d’un débit à la Charlie Chaplin. Guère plus idiomatiques, Robert Murray offre au moins la radiance qu’on attend d’Andrès, et Hubert Francis la fatuité du Tambour-major. Quant à Anna Burford, elle est une Margret aguicheuse au médium ravagé, c’est-à-dire parfaite.

    Mais si d’un bout à l’autre de la soirée, on vibre comme rarement, c’est avant tout en raison de l’épine dorsale génialement construite par un Esa-Pekka Salonen qui semble réinventer la partition à chaque mesure, en faisant découvrir dans une lecture à la fois kaléidoscopique et souple une multitude de micro-événements sonores inouïs au sens premier et participant en plein à la notion de mélodie de timbres chère à la Seconde École de Vienne.

    Ce qui fascine le plus, c’est cette tension sourde, aussi contenue que continue, évitant tout débordement, reposant sur une pâte sonore guère acérée mais bien sombre, aux graves creusés – des violoncelles et contrebasses anthologiques –, laissant l’acuité aux timbres originaux convoqués par le compositeur – les mélanges de harpe, de célesta, d’accordéon, de violon désaccordé, de xylophone – plutôt qu’aux habituels cuivres et cordes.

    Le Finlandais privilégie une structure dramatique d’une intensité suffocante, retenant les masses, le tempo et les accents jusqu’à la fatidique scène 3 de l’acte II, sommet symétrique de l’œuvre où tout se joue – « plutôt un couteau dans le corps qu’une main sur moi » –, et lâchant la bride à partir de cette péripétie dans un resserrement de l’action, une accélération du drame entièrement tournés vers la catastrophe.

    L’atmosphère mahlérienne des interludes

    Jamais les interludes n’ont résonné avec une telle grandeur mahlérienne, viennoise même – la 3e de Mahler avec les Wiener à Salzbourg pouvait annoncer ces options –, avec cette lenteur, ce rubato, cette affliction, cette chape de legato, ce chant désespéré de chaque motif ; jamais non plus on n’a vécu vision aussi puissante de retenue, qui provoque autant la foudre lorsque crève l’abcès.

    Entre autres instants d’exception, comment oublier le silence abyssal après le « Nix ! » de Wozzeck à la scène du crime, précédant un pianissimo surhumain des cordes et trombones en sourdine, du tam-tam à peine perceptibles, qui sont l’image même de ces lunes blafardes des expressionnistes ; comment ne pas rester médusé devant l’interlude en mineur et ses martèlements de timbales, fruits d’un climax proprement transcendant ?

    Un silence de salle absolu, des bravos fusant de tous côtés et une standing ovation pour Wozzeck à Paris, voilà en tout cas de quoi redonner foi en l’humanité !




    Théâtre des Champs-Élysées, Paris
    Le 12/10/2009
    Yannick MILLON

    Version de concert de Wozzeck de Berg sous la direction d’Esa-Pekka Salonen au Théâtre des Champs-Élysées, Paris.
    Alban Berg (1885-1935)
    Wozzeck, opéra en trois actes op. 7 (1925)
    Livret du compositeur d’après le drame de Büchner

    Version de concert

    Simon Keenlyside (Wozzeck)
    Hubert Francis (Tambourmajor)
    Robert Murray (Andres)
    Peter Hoare (Hauptmann)
    Hans-Peter Scheidegger (Doktor)
    Katarina Dalayman (Marie)
    Anna Burford (Margret)

    Maîtrise de Radio France
    préparation : Sofi Jeannin
    Chœur de femmes de Radio France
    préparation : Matthias Brauer
    Philharmonia Voices
    Philharmonia Orchestra
    direction : Esa-Pekka Salonen

     


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