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CRITIQUES DE CONCERTS 19 novembre 2018

Nouvelle production d’Agrippina de Haendel mise en scène par Vincent Boussard et sous la direction de René Jacobs à la Staatsoper de Berlin.

Agrippina en pied
© Monika Rittershaus

Alexandrina Pendatchanska (Agrippina) et Anna Prohaska (Poppea)

Dix ans après la production de David McVicar, présentée à Bruxelles et Paris, René Jacobs reprend Agrippina de Haendel à la Staatsoper de Berlin. En osmose avec le metteur en scène Vincent Boussard, le chef belge enrichit sa palette dramatique des couleurs de l’Akademie für Alte Musik Berlin, exaltant l’unité d’une distribution entièrement renouvelée.
 

Staatsoper unter den Linden, Berlin
Le 14/02/2010
Mehdi MAHDAVI
 



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  • À l’instar de l’Incoronazione di Poppea de Busenello, l’Agrippina de Grimani est un classique – par là même absolument moderne – du livret vénitien. Cynique, caustique, satirique, progressant par ruptures et rebondissements, elle contient suffisamment de théâtre pour trois drammi per musica réformés suivant le modèle institué par les Arcadiens, qui n’allait pas tarder à devenir la norme. Inutile, donc, d’en rajouter.

    La mise en scène de David McVicar, qui fit, déjà sous la direction musicale de René Jacobs, les beaux soirs de la Monnaie de Bruxelles et du Théâtre des Champs-Élysées en 2000 puis 2003, justement, en rajoutait. Par analogies impertinentes d’une danse macabre et lascive aux effets comiques millimétrés d’une virtuosité rythmique irrésistible.

    Dans la nouvelle production présentée à la Staatsoper de Berlin, Vincent Boussard a pris le parti de l’épure, pour mieux approfondir les caractères. Pas de décor, sinon un praticable devant la fosse, qui rend palpables ces monstres antiques à travers lesquels Grimani croqua ses contemporains, qui sont aussi les nôtres, et ces rideaux de fines chaînes qui tantôt font comme une averse de perles, tantôt enveloppent ces êtres sans scrupule d’un épais brouillard, où l’on s’épie, se cache, se cherche, aveuglé par le mensonge et la duplicité.

    Sur le fond changeant de lumières claires de Guido Levi, les figures se détachent avec la netteté, mieux encore la vérité des portraits en pied de Moroni. Boussard joue ainsi avec fluidité des confrontations entre souplesse reptilienne et bonhomie balourde. C’est que les costumes de Christian Lacroix sont à eux seuls une dramaturgie, qui taillent, soulignent, magnifient les silhouettes, en appâts rigoureux – Agrippina – ou fantasques – Poppea –, juchées sur des talons impraticables. Pas le moindre doute, les femmes ici, par leurs ombres mêmes, dominent tout, inquiétantes, prédatrices, ambitieuses, si peu amoureuses.

    Car les hommes ne sont que fantoches, falots, enfants. Ottone tout en blanc, à son devoir, sa vertu. Nerone si ambigu déjà dans les escarpins escarpés de cette mère dont il ne quitte les jupes que par craintive obéissance. Claudio, enfin, bouffon poupon en barboteuse à fraise qui joue aux dés les destinées de l’Empire romain, barbon priapique que son épouse tient explicitement par les couilles, en ébats mécaniques, positions livresques d’une duperie sur l’oreiller, pantomime d’un burlesque achevé.

    Aux antipodes de William Christie, s’en remettant entièrement à son plateau de stars pour animer le récent Giulio Cesare concertant de la salle Pleyel, René Jacobs donne à l’orchestre haendélien un rôle irrépressiblement moteur. Anachronique, diront certains, qui plaident dans le bel canto baroque pour la primauté des gosiers. Le compositeur n’était cependant pas négligent, ni même avare de colères quant à l’exécution de ses opéras. Ce faisant, le chef gantois met en œuvre des principes de rhétorique poétique et musicale, de sorte que pas une cellule rythmique, mélodique ne soit répétée à l’identique.

    Avec l’Akademie für Alte Musik Berlin plus encore que Concerto Köln, il peut assurément tout oser, tant du point de vue des couleurs que de l’articulation, déployant jusqu’à l’inouï cette palette d’une variété sonore et dramatique que lui seul est en mesure d’obtenir. Et son plateau est à la même enseigne, d’une correction et surtout d’une unité stylistiques sur lesquelles les productions d’opéras baroques font trop systématiquement l’impasse.

    L’Agrippina d’Alexandrina Pendatchanska est à cet égard d’un contrôle, d’un maintien souverains, mettant à profit l’inégalité de ses registres extrêmes intensément timbrés pour investir le moindre mot d’une séduction perfide, insinuante, persifleuse de panthère noire. La Poppea d’Anna Prohaska ne lui cède en rien, agile tigresse, dont les mots percutent un chant tour à tour perlé et tranchant. Et si Jennifer Rivera n’atteint pas ce degré supérieur d’identification qui faisait l’ardeur androgyne du Nerone de Malena Ernman, sa voix pulpeuse se révèle d’une virtuosité ébouriffante dans un Come nube plus véloce encore, s’il est possible, que celui, sous cocaïne, de la production de McVicar.

    Seul rescapé, l’inénarrable Narciso de Dominique Visse forme avec Neal Davies un duo d’affranchis parfaitement apparié, tandis que Marcos Fink, un rien à court sans doute de graves, compose un Claudio d’un impact vocal et scénique désopilant.

    Timbre d’autant plus singulier qu’il est phénoménalement projeté, Bejun Mehta est une fois encore d’un rayonnement dramatique, d’un frémissement musical émus. Parce que Haendel offre à Ottone, au cœur même de la partition, la page la plus profondément sincère de cette flamboyante comédie de faux-semblants.




    Staatsoper unter den Linden, Berlin
    Le 14/02/2010
    Mehdi MAHDAVI

    Nouvelle production d’Agrippina de Haendel mise en scène par Vincent Boussard et sous la direction de René Jacobs à la Staatsoper de Berlin.
    Georg Friedrich Haendel (1685-1759)
    Agrippina, dramma per musica en trois actes (1709)
    Livret de Vincenzo Grimani

    Akademie für Alte Musik Berlin
    direction : René Jacobs
    mise en scène : Vincent Boussard
    décors : Vincent Lemaire
    costumes : Christian Lacroix
    dramaturgie : Francis Hüsers
    éclairages : Guido Levi

    Avec :
    Alexandrina Pendatchanska (Agrippina), Marcos Fink (Claudio), Jennifer Rivera (Nerone), Anna Prohaska (Poppea), Bejun Mehta (Ottone), Neal Davies (Pallante), Dominique Visse (Narciso), Daniel Schmutzhard (Lesbo).

     



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