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CRITIQUES DE CONCERTS 17 août 2018

Reprise des Dialogues des Carmélites de Poulenc mis en scène par Gilles Bouillon, sous la direction de Jean-Yves Ossonce, au Grand Théâtre de Tours.

Dialogues limpides

Créée à l’occasion du centenaire de la naissance de Francis Poulenc, le production des Dialogues des Carmélites signée Gilles Bouillon touche à la grâce en dépassant le contexte historique de la nouvelle de Gertrud von Le Fort adaptée par Bernanos. Fort d’une distribution à l’élocution miraculeuse, Jean-Yves Ossonce privilégie une concision dépouillée.
 

Grand Théâtre, Tours
Le 26/03/2010
Mehdi MAHDAVI
 



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  • Avant que d’être éminemment personnel, l’idiome de Francis Poulenc est absolument français. Ses Dialogues des Carmélites, adaptés par Bernanos d’une nouvelle allemande pour un film qui finalement ne se fit pas, n’en ont pas moins été créés à la Scala de Milan, et en italien. Sans doute faut-il y voir la raison pour laquelle les tessitures vocales lorgnent à ce point Verdi et Puccini. Dans sa lettre du 5 septembre 1953, alors que la composition est à peine esquissée, Pierre Bernac, interprète fétiche de ses mélodies et conseiller très spécial en matière de vocalité, n’y va d’ailleurs pas par quatre chemins.

    Ainsi, pour Madame de Croissy : « Reprenez vos partitions d’Aïda et du Trouvère et regardez bien les rôles d’Amnéris et d’Azucena, et vous serez édifié sur les possibilités d’un vrai contralto italien. » En ce qui concerne Madame Lidoine : « Vous faites, je crois, de Prieure II un soprano lyrique : Aïda, Mimi. »

    Les choses se compliquent avec Mère Marie, pour laquelle Poulenc songe à « un soprano lyrique, un peu sec, genre Danco. Cela se défend, mais alors, personnellement je trouve que vous n’aurez pas assez de différence avec la voix de Denise [Duval] qui est aussi à mon avis un lyrique sec. […] Il me semble donc que Mère Marie, si vous ne la voulez pas mezzo, devrait être chantée par la dame qui chante Tosca, c’est-à-dire, grosses possibilités dans le médium, avec effets en poitrine, et aussi possibilité d’un aigu en force, et en piano. »

    Achevée, la partition n’en demandera pas moins : Madame de Croissy, contralto, Madame Lidoine, soprano, Mère Marie de l’Incarnation, grand lyrique. Définitivement donc, une Aïda, une Amnéris, une Tosca, mais à l’élocution mieux encore qu’intelligible, naturelle, « un peu à la bonne franquette » selon les propres mots de la nouvelle prieure, ainsi que les citait Yannick Millon dans ces colonnes en novembre dernier. Autant dire l’impossible, surtout si l’orchestre s’épanche, s’enrobe sirupeux, étouffant le moine sous le voyou.

    Vertu cardinale, Jean-Yves Ossonce soigne d’abord les équilibres. Écrin idéal pour les mots, l’Orchestre symphonique Région Centre-Tours joue allant, concentré, compact, sans pour autant esquiver les élans séducteurs des alliages de timbres.

    Seule ombre au plateau, Mère Marie reflète le désaccord entre Poulenc et Bernac sur une tessiture finalement demeurée entre deux, ni tout à fait mezzo, ni tout à fait lyrique sec, à la Danco. Comme une expression d’orgueil, Marie-Thérèse Keller possède indubitablement cette sécheresse de ton, mais celle de l’émission plus d’une fois la pousse au cri. « Vhita aurait été une Mère Marie idéale physiquement et vocalement [si elle] avait eu un vrai aigu. » Durant la genèse même de l’œuvre, Bernac avait prophétisé l’inévitable pierre d’achoppement.

    Marie-Ange Todorovitch assume en revanche pleinement l’extension de la prieure, ces la aigus crucifiants comme ultime refus d’une mort qui d’évidence n’est pas, n’aurait pas dû être la sienne – simplement pétrifiante.

    Blanche de la Force longtemps rêvée – sa prise de rôle, voici plus de quinze ans, fut cependant sans lendemain –, Mireille Delunsch est une Madame Lidoine évidente, qui ne chante pas les mots, mais bien plutôt dit, parle la ligne, dans un français purifié. À tel point que les obstacles de la tessiture, sur lesquels tant d’autres, d’une opulence hors de propos peut-être, ont trébuché, semblent n’avoir jamais été qu’une illusion.

    Renaissance du chant français

    Question d’idiome assurément, qui vaut pour tous, comme si un certain art du chant français, perdu, regretté, comme par miracle renaissait : le premier commissaire pervers jusqu’à la moelle d’Antoine Normand, la pétulante facilité de la Constance de Sabine Revault d’Allones, et surtout le Chevalier de la Force de Christophe Berry, d’une clarté, d’un délié inespérés, et qui n’ont rien cependant de suranné.

    Quant à Sophie Marin-Degor, elle incarne par le maintien, une distance cultivée, mieux, une tension comme subie de tout le corps, une Blanche emmurée vive dans sa peur, au souffle un rien court certes, mais artistement intégré à la prosodie. Actrice supérieure en somme, dans le sillage de Denise Duval, muse et créatrice de Poulenc.

    D’autant que la mise en scène de Gilles Bouillon n’est pas pour rien dans la bouleversante limpidité de ces Dialogues. À l’instar de Gertrud von Le Fort, dont la nouvelle Die Letzte am Schafott, publiée en 1931, se voulait l’expression de « l’horreur profonde d’un temps que recouvrait en Allemagne l’ombre des pressentiments accourus des destins en marche », le directeur du Centre Dramatique Régional de Tours traite le martyre des seize carmélites de Compiègne comme une parabole.

    Car lieu de silence et de prière, dont les toiles suspendues de Nathalie Holt, les lumières aveugles au monde de Michel Theuil façonnent l’espace dépouillé, le Carmel est imperméable au contexte historique. Et lorsque les sœurs, alignées devant le mur de fond de scène comme pour être fusillées, s’avancent vers la mort sur le plateau nu, simplement recouvert d’un carré comme gorgé de sang, l’accomplissement de leur vœu projette sa lumière sur les victimes de l’oppression. De tous les temps et de tous les peuples. « On ne meurt pas chacun pour soi, mais les uns pour les autres, ou même les uns à la place des autres. »




    Grand Théâtre, Tours
    Le 26/03/2010
    Mehdi MAHDAVI

    Reprise des Dialogues des Carmélites de Poulenc mis en scène par Gilles Bouillon, sous la direction de Jean-Yves Ossonce, au Grand Théâtre de Tours.
    Francis Poulenc (1899-1963)
    Dialogues des Carmélites, opéra en trois actes et douze tableaux (1957)
    Texte de la pièce de Georges Bernanos, inspirée par une nouvelle de Gertrud Le Fort

    Chœurs de l’Opéra de Tours
    Orchestre Symphonique Région Centre-Tours
    direction : Jean-Yves Ossonce
    mise en scène : Gilles Bouillon
    décor : Natalie Holt
    costumes : Marc Anselmi
    dramaturgie : Bernard Pico
    éclairages : Alain Vincent

    Avec :
    Didier Henry (le Marquis de la Force), Sophie Marin-Degor (Blanche), Christophe Berry (le Chevalier de la Force), Léonard Pezzino (l’Aumônier du Carmel), Ronan Nédélec (le Geôlier, l’officier), Marie-Ange Todorovitch (Madame de Croissy), Mireille Delunsch (Madame Lidoine), Marie-Thérèse Keller (Mère Marie de l’Incarnation), Sabine Revaut d’Allones (Sœur Constance de Saint-Denis), Nicole Boucher (Mère Jeanne de l’Enfant Jésus), Anna Destraël (Sœur Mathilde), Antoine Normand (Premier commissaire), Yvan Saujeteau (Deuxième commissaire), Mickaël Chapeau (Thierry), Jean-Marc Bertre (Monsieur Javelinot).

     



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