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CRITIQUES DE CONCERTS 23 avril 2019

Première à l’Opéra national de Bordeaux de la Jenůfa de Janáček mise en scène par Friedrich Meyer-Oertel, sous la direction de Karen Kamensek.

L’insaisissable Mireille D.

Trio gagnant pour la belle production de Jenůfa signée Friedrich Meyer-Oertel. Et trio de femme. La Sacristine cinglante et néanmoins fragile d’Hedwig Fassbender, bien sûr. La poigne de fer de Karen Kamensek, qui tend jusqu’au séisme les âpretés de l’orchestre de Janáček. Éminemment singulière enfin dans l’évidence, Mireille Delunsch s’approprie le rôle-titre.
 

Grand-Théâtre, Bordeaux
Le 07/05/2010
Mehdi MAHDAVI
 



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  • Elle chante tout. Non que ses moyens l’y prédisposent, a priori. Chaque prise de rôle, dès lors, est une prise de risque, sans filet. Caméléon, Mireille Delunsch, et surtout kamikaze, de son propre aveu. Combien de fois l’a-t-on entendue renaître, phénix vocal, alors même que d’aucuns prophétisent chaque saison, chaque soir, ses derniers feux ? Trop, c’est trop, disent-ils. À un tel régime, même l’instrument le plus solide, le plus sain, le plus orthodoxe ne résisterait pas.

    C’est peut-être parce qu’elle ne l’est pas, orthodoxe, que la voix de la soprano française se régénère, se réinvente sans cesse. Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre. Vingt ans de carrière, déjà, et combien de défis lancés à la technique, et l’acoustique ? Un soir confidentielle, la projection s’éveille, le lendemain, insolente. Qui est Mireille Delunsch ? Où va Mireille Delunsch ? Où puise-t-elle ses ressources ? Lyrique, dramatique, léger, soprano, falcon, et même presque mezzo au diapason baroque français ? Le mystère reste entier. D’autant que les exemples souvent contredisent les évidences.

    Car la Delunsch a ses évidences propres, comique, tragique, empirique, insaisissable. Et insatiable. Il y eut, il y a, il y aura, des soirs de débâcle, parfois générale – souvenir douloureux d’une Elettra à l’Opéra du Rhin. On souffre avec, on souffre pour. Sympathie. Empathie. Les yeux baissés, Mireille encaisse. C’est à ce prix-là que l’on est artiste, de tout son être. Encaisser, les huées parfois, renoncer, qui n’est pas abandonner, et reconquérir, soi-même, à chaque nouveau rôle.

    Créer. Recréer. Tous azimuts. Lady Sarashina de Peter Eötvös, la Reine Marguerite dans Yvonne, princesse de Bourgogne de Boesmans, puis essayer Hélène, celle d’Offenbach, et Valentine des Huguenots de Meyerbeer. Et puis Verdi – sa Traviata écorchée par la nuit aixoise, coûte que coûte –, et puis Puccini – avez-vous succombé à sa Mimi ? Nous, oui. Là où on l’attend. Ou ne l’attend pas. Aussi. Surtout.

    Ses rôles, tous ses rôles, on pourrait croire qu’elle les effleure, seulement. Elle les reprend, c’est vrai, si rarement, rien qu’une poignée d’ailleurs. Pourquoi ceux-là, et pas d’autres, puisque tous lui collent à la peau, même ceux que flattent le moins ses couleurs les plus abrasives ? Mireille Delunsch ne chante pas ses personnages, elle ne les interprète pas, non. Elle s’en empare, les vampirise, entre en eux comme ils entrent en elle. Jusqu’à se confondre.

    Alors même qu’on la rêvait encore en Blanche de la Force, elle était Madame Lidoine. Comme si la nouvelle prieure n’avait pas existé avant, comme si celles, toutes celles qui l’ont précédée n’avaient fait que l’emprunter. Désormais, le rôle lui appartient. Qu’elle la reprenne surtout, au-delà de l’expérience unique.

    Sa Jenůfa, tout autant, en appelle d’autres. Car Mireille Delunsch, âme poétique, poétesse à ses heures aussi, possède un spleen, comme une forme sublimée de renoncement, qui est absolument celui de l’anti-héroïne de Janáček. À moins que ce ne soit l’inverse. À l’épreuve des pertes successives, des sacrifices. Son amour, sa beauté, son enfant, ses croyances. Elle n’a plus rien, et continue pourtant de vivre, pour tenter d’aimer. C’est presque un miracle comme la ligne, tantôt heurtée, tantôt tenue, nourrie, déployée, puise dans la lumière du timbre, préservé comme rarement, et jusqu’au murmure, à peine vibré.

    La Kostelnička d’Hedwig Fassbender est moins inattendue – cela ne veut pas dire convenue. La voix paraît émaciée d’abord, rêche, courte, mais rassemble ses ressources et submerge, maléfique et pitoyable, meurtrière et suicidée, incendiaire et livide. Une incarnation vraie. Comme l’est celle de Stuart Skelton, dont le Laca idéalement benêt d’abord, encombré de son corps, prend de l’assurance, du relief, son ténor sombre un rien hésitant soudain entier, viril. C’est qu’il a gagné ce que ce demi-frère haï, Števa l’ivrogne, le coureur, usurpateur en somme, lui avait dérobé. Gregory Turay, d’ailleurs, passe à peine l’orchestre.

    Poigne de fer, Karen Kamensek condense s’il est possible la densité de l’écriture pour en décupler l’impact. Éruptif, l’Orchestre national Bordeaux Aquitaine se plie à son geste sûr, essentiel, jamais redondant, avec cette urgence âpre, tragique par laquelle Janáček transcende le fait divers rural. À l’image de la mise en scène de Friedrich Meyer-Oertel, ramassée sur le deuxième acte, entre deux reliefs noyés de soleil, avant, après la catastrophe. L’immense toit qui recouvre le plateau, presque à ras de terre, oppresse, emprisonne, condamne. Soirée décidément mémorable.




    Grand-Théâtre, Bordeaux
    Le 07/05/2010
    Mehdi MAHDAVI

    Première à l’Opéra national de Bordeaux de la Jenůfa de Janáček mise en scène par Friedrich Meyer-Oertel, sous la direction de Karen Kamensek.
    Leoš Janáček (1854-1928)
    Jenůfa, opéra en trois actes (1904)
    Livret du compositeur d’après la pièce Její Pastorkyña de Gabriela Preissova

    Chœur de l’Opéra national de Bordeaux
    Orchestre national Bordeaux Aquitaine
    direction : Karen Kamensek
    mise en scène : Friedrich Leyer-Oertel
    décors et costumes : Heindruch Schmelzer
    éclairages : Hans Haas, réalisés par Marc Pinaud
    chorégraphie : Emmanuelle Grizot

    Avec :
    Sheila Nadler (Grand-mère Buryjovka), Stuart Skelton (Laca Klemen), Gregory Turay (Števa Klemen), Hedwig Fassbender (Kostelnička Buryjovka), Mireille Delunsch (Jenůfa), Jean-Michel Candenot (le contremaître du moulin, Stárek), Jean-Philippe Marlière (le Maire du village), Marie-Thérèse Keller (La femme du maire), Laure Crumière (Karolka, leur fille), Olga Fedorova-Podgornaya (la vachère), Eve Christophe-Fontana (Barena, une servante), Aurélie Ligerot (Jano, un berger), Maryelle Hostein (la tante), Loïck Cassin (un vieux paysan), Florica Marilena Gola (une villageoise).

     



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