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CRITIQUES DE CONCERTS 26 mai 2018

Version de concert de Così fan tutte de Mozart sous la direction de René Jacobs à la salle Pleyel, Paris.

Così de la tête aux pieds
© Alvaro Yanez

Alors que sa vision de la Flûte enchantée paraît chez Harmonia Mundi, René Jacobs revient à ses premières amours mozartiennes avec Così fan tutte. Fort d’une distribution entièrement renouvelée, issue de sa garde vocale rapprochée, et du toujours infaillible Freiburger Barockorchester, le chef gantois récolte les fruits de sa radicalité revendiquée, aujourd’hui mue en évidence.
 

Salle Pleyel, Paris
Le 27/09/2010
Mehdi MAHDAVI
 



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  • Così fan tutte, c’est d’abord un ensemble, septuor pour orchestre et six chanteurs à égalité, qui ont autant, sinon moins, d’occasions de briller seuls, que de se répondre – écho, canon, imitation, jusqu’à la confusion des timbres, qui est aussi, d’abord celle des sentiments.

    Così fan tutte, c’est un madrigal. Est-ce à dire de la musique pure ? Au contraire, puisque cette source de l’opéra est purement poétique. Mozart, sur ce livret de Da Ponte qui joue si pleinement des conventions de son temps que le siècle suivant n’allait pas tarder à le condamner unanimement, Mozart, donc, regarderait en arrière. Sans doute, mais avec un recul que pas un de ceux qui, non content d’accuser le texte de tous les maux, ont dénigré la musique qu’il inspira, n’a su mesurer.

    Car le compositeur n’est jamais dupe du vocabulaire, des formes qu’il emploie, avec une capacité d’assimilation supérieure. Exemple le plus saillant, Come scoglio serait une aria parodique, tout droit sortie d’un opera seria. Soit. Ironique, donc. Et pourtant si sincère, dès lors que l’interprète n’y voit pas qu’un prétexte à exhiber agilité et extension.

    Così fan tutte, cette école des amants est d’abord une école de l’ambiguïté, avec des affetti baroques encore, et les traits d’une sensibilité romantique déjà, qui d’ailleurs refusera de se reconnaître sous le masque « erotico-comico » du dramma giocoso. La lecture de René Jacobs, gravée en 1998, éclaire d’autant mieux ces différents aspects qu’elle sut, sans doute mieux qu’aucune autre avant elle, les révéler à l’aide d’outils philologiques et musicologiques aiguisés.

    Parce que nous sommes assez jeune encore pour avoir grandi avec elle, plutôt qu’avec celles, éminemment respectées et respectables, de Karajan ou Böhm, et que nous avons vu s’élever sur cette première pierre un édifice mozartien dont le sommet est assurément cette Zauberflöte à paraître chez Harmonia Mundi le 7 octobre prochain, sa radicalité, hier revendiquée – avec, pour appuyer la démonstration, un Concerto Köln plus âpre, plus expérimental que ne l’est le Freiburger Barockorchester, qui a pris le relais pour cette tournée de concerts –, s’est aujourd’hui mue en évidence. Et pour les mêmes raisons, justement, que cette Flûte enchantée qui avait électrisé la salle Pleyel en novembre dernier.

    Toutes nos ratiocinations théoriques, aussi flatteuses soient-elles pour un esprit irrépressiblement critique, se trouvent en effet reléguées au rang d’accessoires par la vie qui, d’emblée, se dégage d’une telle interprétation. Così fan tutte, non plus seulement comme un opéra de Mozart, mais comme un être humain dont le chef serait la tête, mais aussi le cœur, l’orchestre les membres, Fiordiligi et Ferrando les poumons, Dorabella l’intestin, Despina l’estomac, Don Alfonso le foie, et Guglielmo… quelque part en dessous de la ceinture.

    Quelle que soit l’allure, et jusqu’à ses suspensions dans le silence, le Freiburger Barockorchester est infaillible, d’une cohésion virtuose qu’assure l’archet de son Konzertmeister Petra Müllejans, prolongement fusionnel du geste immuable – un rien assoupli peut-être – de Jacobs. Au pianoforte, le sensible Sebastian Wienand succède à l’intarissable Nicolau de Figueiredo pour accompagner, et surtout commenter des récitatifs moins impertinents sans doute, mais plus pertinemment intégrés.

    Issu de la garde vocale rapprochée du maître, la distribution vocale présente également un nouveau visage, souvent plus typé que celui dont les micros ont capturé le reflet. Après tant de Don Alfonso vieux beaux, Don Giovanni sur le retour plus cyniques qu’assagis, et de Despina duègnes aux registres éparpillés, Marcos Fink et Sunhae Im ravivent la tradition des authentiques buffi du Settecento – « des chanteurs qui étaient spécialisés dans les rôles bouffe, qui ne savaient faire que ça, et qui le faisaient bien » dixit René Jacobs –, lui d’un timbre élimé, mais toujours bonhomme, elle d’un naturel plus que jamais piquant, et d’un abattage toujours plus irrésistible.

    Mezzo-carattere non moins idéalement appariés, Dorabella et Guglielmo soumettent la ligne à la saveur des mots, avec l’une comme l’autre une forme d’indétermination vocale qui parfait la caractérisation : Johannes Weisser, aigu de baryton, médium clair, qu’on croirait de ténor, et grave de basse, assumant les cassures autant que Marie-Claude Chappuis, étroite parfois, et soudain opulente, jonglant entre le mezzo déluré et l’alto contrefait.

    Alexandrina Pendatchanska, qui sous d’autres baguettes, c’est-à-dire un peu livrée à elle-même, a pu se laisser aller à toutes les exubérances, révèle ici une tenue exemplaire, une dignité inébranlable, un sotto voce inépuisable. Poli par le plus exigeant des mentors, l’instrument conserve ses ruptures singulières – et les écarts de Fiordiligi ne les ménagent assurément pas –, sans jamais les appuyer pourtant, pour ne pas rompre son intense concentration.

    Inévitablement, le Ferrando Magnus Staveland paraît plus hésitant, aussi peu assuré dans l’émission haute qu’il adopte dans Un’aura amorosa que dans celle, plus large sinon héroïque, qu’il tente de soutenir dans Tradito, schernito. Jamais cependant le ténor norvégien ne dépare le sextuor, qu’une mise en espace ludique, d’une vivacité peu commune achève de métamorphoser en véritable troupe de théâtre.




    Salle Pleyel, Paris
    Le 27/09/2010
    Mehdi MAHDAVI

    Version de concert de Così fan tutte de Mozart sous la direction de René Jacobs à la salle Pleyel, Paris.
    Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
    Così fan tutte ossia la Scuola degli amanti, dramma giocoso en deux actes K. 588 (1790)
    Livret de Lorenzo Da Ponte

    Alexandrina Pendatchanska (Fiordiligi)
    Marie-Claude Chappuis (Dorabella)
    Magnus Staveland (Ferrando)
    Johannes Weisser (Guglielmo)
    Marcos Fink (Don Alfonso)
    Sunhae Im (Despina)

    Coro Gulbenkian
    Freiburger Barockorchester
    direction : René Jacobs

     


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