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CRITIQUES DE CONCERTS 16 août 2018

Neuvième Symphonie de Mahler par l’Orchestre du festival de Lucerne sous la direction de Claudio Abbado à la salle Pleyel, Paris.

La grâce à l’état pur

Expérience humaine et artistique considérable que cette Neuvième Symphonie de Mahler par un Claudio Abbado qui transcende une partition dans laquelle son art trouve aujourd’hui l’accomplissement d’une vie. Témoignage bouleversant d’un artiste devenu en une décennie le dernier monstre sacré d’une profession qui en manque aujourd’hui cruellement.
 

Salle Pleyel, Paris
Le 20/10/2010
Yannick MILLON
 



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  • Rue du faubourg Saint-Honoré, les spectateurs venus très en avance semblent piétiner d’impatience dans l’attente d’un rendez-vous musical annoncé comme le concert de l’année dans la capitale : la venue inespérée du Lucerne Festival Orchestra et de son fondateur Claudio Abbado, que les Français n’avaient pu entendre jusque-là qu’en Suisse, au bord du lac des Quatre cantons.

    Un événement d’autant pris d’assaut que la soirée est dédiée à la Neuvième Symphonie de Mahler, celle qu’Abbado a toujours le mieux réussie. On se souvient du phénoménal concert de septembre 1999 à la Philharmonie de Berlin, acte de foi pour un chef qui allait devoir lutter contre le cancer, et qui compte parmi les témoignages fondamentaux dans la discographie de l’œuvre.

    Depuis son départ des Berliner, Abbado, jusque-là technicien hors pair et musicien d’une rare élégance mais pas toujours d’un tempérament à même d’entrer dans la légende, a accédé, « produit de la maladie » pour reprendre l’expression de Thomas Mann, à une ascension volens nolens vers le mythe, à travers des concerts sans cesse plus transcendants à la tête de l’Orchestre du festival de Lucerne rebâti pour lui autour d’amis des grandes formations côtoyées au cours d’une carrière de cinquante ans.

    Et depuis la Résurrection d’août 2003, au rythme d’une symphonie par an, on attendait chaque été la Neuvième de ce qui semblait devenir un cycle Mahler. Il aura donc fallu patienter jusqu’en 2010, alors qu’il était à nouveau confronté à des ennuis de santé, pour qu’Abbado remette sur le métier l’ultime symphonie achevée du compositeur.

    Par un véritable coup de maître, la salle Pleyel, en coproduction avec Piano**** d’André Furno, a réussi à importer cet événement, exclusivité seulement partagée avec les mélomanes madrilènes. Car le concert de ce soir s’avère le dernier d’une très courte tournée, et l’on sent bien, aux accolades que se donnent les musiciens avant de quitter la scène, à quel point cette ultime Neuvième restera dans les mémoires.

    Pour Abbado, le challenge était de faire aussi bien qu’avec les Berliner il y a onze ans. Pari tenu, haut la main, mais dans un tout autre genre, la lecture d’acier trempé, très noire de la décennie passée faisant place à des couleurs infiniment plus lumineuses, à une souplesse inouïe du geste.

    L’extrême raffinement auquel se livre aujourd’hui le chef italien tient du miracle, d’autant qu’à l’inverse du concert lucernois du mois d’août diffusé sur ARTE, les moments de tension paroxystique, alors un rien émoussés, semblent avoir retrouvé leur acmé berlinois, au prix de menus impairs vite oubliés.

    Saisissants, le Rondo-Burleske, d’une absolue clarté de la polyphonie et d’une motricité phénoménale, avec un tapis de cordes dense et caméléon, du raclement le plus primitif à la légèreté la plus iridescente, ainsi qu’un Ländler virant au maelström au gré d’une montée en puissance grisante, dans un emballement sans équivalent dans l’histoire de l’interprétation de l’œuvre.

    Et si dans l’Andante liminaire, d’un lyrisme automnal gorgé de crépuscule, Abbado en garde sous la semelle, ne cédant jamais aux sirènes de la saturation, c’est pour mieux démêler l’écheveau contrapuntique d’une écriture digne de Berg, et soigner à l’infini des transitions qui laissent béat par leur naturel et leur potentiel expressif.

    Quant à l’Adagio final, qui liquéfierait un bloc de granite, seul le maestro sait à ce point en restituer le mélange d’appel à la vie et de résignation face à la mort. Dans une obscurité de salle tombant imperceptiblement, on n’oubliera jamais les dernières minutes, sur le fil du rasoir, dans un silence mortifère, sur le plus infime tenuto des cordes en sourdine, comme murmurées depuis un au-delà serein.

    Cet adieu-là, ineffable, aux confins du néant, de la dissolution de l’être dans le grand tout universel, abolit la temporalité sans peur du vide et chavire les sens. Une longue minute de silence, interminable suspension, s’ouvre sur l’une des ovations les plus ferventes qu’on ait vécues, la salle debout, sans hystérie aucune, acclamant ce petit bonhomme touché par la grâce et le sacré, bouleversant de lumière intérieure, de dévotion, de fragilité.

    D’aucuns diront au sortir de la salle ne pas avoir vécu à Paris pareille expérience depuis la Nuit transfigurée de Karajan en 1988. Signe qu’Abbado est en passe de laisser son empreinte dans l’Histoire comme l’un des derniers monstres sacrés de la direction d’orchestre. Une soirée de celles qui se comptent sur les doigts d’une main dans une vie de mélomane, et dont on pourra dire, dans quelques décennies, l’œil humide et la gorge serrée, qu’on y était…




    Salle Pleyel, Paris
    Le 20/10/2010
    Yannick MILLON

    Neuvième Symphonie de Mahler par l’Orchestre du festival de Lucerne sous la direction de Claudio Abbado à la salle Pleyel, Paris.
    Gustav Mahler (1860-1911)
    Symphonie n° 9 en ré majeur
    Lucerne Festival Orchestra
    direction : Claudio Abbado

     


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