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CRITIQUES DE CONCERTS 19 août 2018

Version de concert d’Alcina de Haendel sous la direction de Marc Minkowski au Théâtre des Champs-Élysées, Paris.

Alcina composite
© Philippe Gontier

Petite, et même grande révolution à la Staatsoper de Vienne. Non content d’y programmer Alcina de Haendel, Dominique Meyer a invité dans la fosse un ensemble sur instruments d’époque, les Musiciens du Louvre. Si les cordes en boyaux n’ont plus rien d’inhabituel sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées, une certaine jubilation l’emporte. Malgré un plateau vocal composite.
 

Théâtre des Champs-Élysées, Paris
Le 29/11/2010
Mehdi MAHDAVI
 



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  • En 1997, Marc Minkowski signait avec Ariodante l’un des plus beaux enregistrements d’un opéra de Haendel. Si le miracle ne se reproduisit pas tout à fait sur le plateau du Palais Garnier – l’absurde mise en scène de Jorge Lavelli ne fut certainement pas pour rien dans cette déconvenue –, on fut surpris de voir préférer, pour les reprises de la très glamoureuse Alcina de Robert Carsen, John Nelson et l’Ensemble orchestral de Paris, puis Jean-Christophe Spinosi et les agités de Matheus aux Musiciens du Louvre. Le chef français, haendélien chevronné s’il en est, n’avait donc jamais dirigé le dernier volet de la trilogie de l’Arioste – non plus d’ailleurs que le premier, Orlando.

    Sitôt nommé à la tête de la Staatsoper de Vienne, Dominique Meyer lui permet de combler cette lacune par une proposition doublement historique. Aucun ouvrage baroque n’avait en effet été monté dans ce temple du répertoire depuis un improbable Couronnement de Poppée dirigé par Karajan en 1963. Surtout, les vénérables musiciens de l’orchestre n’avaient jamais cédé leur fosse à un ensemble jouant sur instruments d’époque. Et il semblerait que cinq représentations triomphales aient suffi à balayer les circonspections d’usage.

    En vérité, Rome ne s’est pas faite en un jour. Ainsi, la mue du Theater an der Wien, dont la programmation fait depuis 2006 la part belle à l’opera seria, a plus que balisé le terrain. Et s’il convient de saluer chez l’ex-directeur du Théâtre des Champs-Élysées une forme d’audace pionnière, son choix n’a pas été dicté par un goût du risque inconsidéré. Car enfin, les Musiciens du Louvre jouissent en Autriche de la meilleure considération – tant au Festival de Salzbourg, où ils ont joué Mitridate et s’apprêtent à reprendre, honneur suprême, Così fan tutte, qu’à Vienne où, fidèles du Konzerthaus, ils ont enregistrés Giulio Cesare de Haendel et les Symphonies londoniennes de Haydn.

    C’est aussi que Marc Minkowski s’est toujours distingué parmi les baroqueux ou assimilés par la culture d’un son dense, riche en basses – la formation réunie pour Alcina n’y déroge pas, qui défie l’acoustique ingrate du Théâtre des Champs-Élysées avec son armada de violoncelles, bassons et contrebasses, conforme du reste aux effectifs de la création –, plus symphonique que concertant, oserons-nous dire romantique ? Son geste large s’appuie, non pas sur l’affect, mais la scène, mieux, le mouvement. Et bâtit une dramaturgie sonore fondée sur l’hédonisme plutôt que sur la rhétorique.

    Alcina à la pulpe sombrée mais encore ductile, Anja Harteros s’accorde idéalement à cette esthétique. Ni purement belcantiste, ni tout à fait tragédienne, et donc pas absolument enchanteresse, la soprano allemande délivre dans les airs – le récitatif curieusement se débraille – une leçon de maintien, de contrôle et de maîtrise, à son apogée dans un Ah ! mio cor tétanisant de noblesse concentrée, et cependant sans vertige. Comme des Ombre pallide impavides et lisses, ou le fil de voix de Mi restano le lagrime, à ce point contenu qu’il tend à laisser de marbre.

    À l’exact opposé, les étrangetés de Ruggiero inquiètent autant qu’elles fascinent. Fidèle à elle-même, c’est-à-dire aux caprices d’une émission déconstruite, Vesselina Kasarova oscille sans cesse, parfois au sein d’une même vocalise, entre génie et ridicule. Allez savoir ce que la mezzo bulgare fait de ces bras, de ce cou en mouvement perpétuel. Peinture, sculpture, (break) danse ? Tout cela à la fois, plus ou moins en marge de la partition.

    Mais soudain une phrase, un son miraculeux se détachent. Et vient enfin Sta nell’Ircana, accès de jubilation pure : ce rubato intempestif, cette intonation fantaisiste n’ont-ils pas à voir avec l’abandon virtuose qui faisait l’art de ce « chien » de Carestini – c’est Haendel qui mord –, chapon infatué et fanfaron qui refusa Verdi prati ?

    Le chant de Kristina Hammarström, comme étouffé dans les abysses vocalisants de Bradamante, est assurément plus orthodoxe, mais insipide. Tandis que Verónica Cangemi, le timbre définitivement écorché par ses grands écarts vivaldiens et surtout d’inutiles Comtesse et Fiordiligi, a perdu cette insouciance qui faisait le sel de sa Dalinda dans l’Ariodante historique de Minkowski. Sœur d’Alcina, Morgana n’est certes pas sa soubrette. Faut-il pour autant la prendre au tragique ?

    Oronte sans histoire de Benjamin Bruns, qui a certainement bien plus à exprimer à partir de Mozart, et Melisso opulent, velouté, stylé de Luca Tittoto, le meilleur en somme qu’on ait entendu, à l’instar d’un Oberto rendu au garçon soprano originel. Du haut de ses quatorze ans, Shintaro Nakajima est tout bonnement renversant.




    Théâtre des Champs-Élysées, Paris
    Le 29/11/2010
    Mehdi MAHDAVI

    Version de concert d’Alcina de Haendel sous la direction de Marc Minkowski au Théâtre des Champs-Élysées, Paris.
    Georg Friedrich Haendel (1685-1759)
    Alcina, opera seria en trois actes (1735)
    Livret anonyme adapté de l'Isola di Alcina de Riccardo Broschi d'après l'Orlando furioso de l'Arioste.

    Anja Harteros (Alcina)
    Vesselina Kasarova (Ruggiero)
    Verónica Cangemi (Morgana)
    Kristina Hammarström (Bradamante)
    Benjamin Bruns (Oronte)
    Luca Tittoto (Melisso)
    Shintaro Nakajima (Oberto)

    Chœur et orchestre des Musiciens du Louvre-Grenoble
    direction : Marc Minkowski

     


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