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CRITIQUES DE CONCERTS 14 août 2018

Création française de Sweeney Todd de Stephen Sondheim dans une mise en scène de Lee Blakeley et sous la direction de David Charles Abell au Théâtre du Châtelet, Paris.

L’inclassable barbier de Fleet Street
© Marie-Noëlle Robert

Si certains continuent à douter de la légitimité du Châtelet à produire des comédies musicales, les réussites de Jean-Luc Choplin dans ce répertoire semblent lui donner raison. Après A Little Night Music, il rend un nouvel hommage au grand compositeur et lyricist américain Stephen Sondheim avec la création française de Sweeney Todd, thriller musical inclassable et désopilant.
 

Théatre du Châtelet, Paris
Le 29/04/2011
Mehdi MAHDAVI
 



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  • Bassement commerciale ou délicieusement sophistiquée, bruyamment actuelle ou savamment désuète, la comédie musicale a conquis les faveurs du public français, longtemps récalcitrant. Elle n’en reste pas moins un genre mal connu, considéré avec méfiance, voire mépris par ceux qui cherchent à tout prix à la comparer à d’autres formes de théâtre musical, qu’elle ne cherche d’ailleurs pas à contrefaire. Car c’est lui faire un bien mauvais procès que de la juger à l’aune de l’opéra. Les Orphée de Broadway – Rodgers et Hammerstein II, Lerner et Loewe, Stephen Sondheim, etc… – ont-ils jamais prétendu rivaliser avec Mozart, Verdi, Wagner ou Puccini ?

    On est las donc, d’entendre nos confrères, moue blasée et oreilles bouchées par les préjugés, déclarer au moindre accord : « Pas la moindre musique là-dedans… » Et de s’insurger sur les méfaits d’une sonorisation forcément assourdissante. Si certains d’entre nous ont su se découvrir un goût plus ou moins avoué pour le musical, à moins qu’ils ne l’aient cultivé avant même que Paris ne s’en entiche, il est permis de douter de la capacité d’un critique spécialisé dans la musique dite savante à évaluer un genre quand il le ne subit que par obligation, sous le seul prétexte qu’un théâtre supposé lyrique – tel était exclusivement le Châtelet avant que Jean-Luc Choplin n’en prenne la direction – le met à l’affiche.

    Fallait-il seulement laisser entre le loup dans la bergerie ? La Ville de Paris a-t-elle pour mission de subvenir à des divertissements importés d’outre-Atlantique, plutôt que d’en abandonner le profit lucratif à des entreprises privées rénovant certains des plus prestigieux théâtres d’Europe à grands frais ? Sans doute les Misérables auraient-ils davantage eu leur place à Mogador qu’au Châtelet. Mais de fastueuses productions en langue originale de The Sound of Music et My Fair Lady ne valent-elles pas mieux qu’une piteuse Norma, qu’un énième Barbier de Séville ou que les délires plastico-œcuméniques d’Oleg Kulik sur les chefs-d’œuvre de la musique sacrée ?

    Après les merveilleuses – et trop peu nombreuses – représentations de A Little Night Music, Jean-Luc Choplin persiste et signe en présentant durant un mois la création française de Sweeney Todd de Stephen Sondheim. Musical pour le moins déroutant, par son sujet éminemment sanguinolent d’abord : dans le Londres de la révolution industrielle, un barbier envoyé au bagne pour avoir épousé une trop belle femme se venge en égorgeant ses victimes, dont la chair est accommodée en tourtes pétries de bon sens par Mrs. Lovett. Mais surtout parce que sa forme s’écarte des canons d’un genre strictement codifié.

    À l’alternance habituelle entre songs et dialogues, Sondheim oppose en effet un flux musical quasi continu par l’emploi des underscores, c’est-à-dire du mélodrame, où le texte parlé se superpose à la partition orchestrale. Il place par ailleurs l’action à distance avec les reprises en chœur de la Ballade de Sweeney Todd. Comme si le compositeur et lyricist américain avait voulu brouiller les pistes à ces « gens qui aiment les catégories ».

    « Opéra sous-entend des airs à n’en plus finir, chantés d’une voix de stentor ; opérette laisse imaginer de joyeux chœurs de paysans qui dansent sur la place du village ; opéra bouffe évoque des quiproquos hilarants (enfin, censés être hilarants) ; comédie musicale sous-entend un showbiz agressif et une énergie à l’éclat aveuglant ; pièce musicale laisse présager une comédie musicale qui n’a rien d’amusant. […] Alors, où ranger Sweeney ? Opérette noire : voilà ce qui me paraît le plus juste, mais ce terme est aussi impropre que les autres. En réalité, Sweeney Todd est un film destiné à la scène. »

    Dans un décor qui pourrait rendre hommage à la forge de Mime selon Patrice Chéreau et Richard Peduzzi, la mise en scène de Lee Blakeley, qui signait déjà celle de A Little Music, est aussi spectaculaire dans la peinture sociale qu’intimiste à travers les liens que tissent les personnages, prisonniers d’une métropole avide de chair, dont les égouts dégorgent de sang. Thriller musical cinématographique autant que lyrique, Sweeney Todd suscite cependant moins l’épouvante qu’un vraie émotion et des larmes de rire, par l’accumulation des cadavres et l’amoralité joyeuse de Mrs Lovett.

    Dans ce rôle écrit pour Angela Lansbury et qu’elle a dû apprendre en moins d’un mois pour remplacer la titulaire initialement prévue, Caroline O’Connor mène le jeu avec une ébouriffante virtuosité physique et vocale, d’une énergie explosive qui contraste avec le physique massif, le regard absolument buté, le timbre ample et sombre du barbier plus meurtri que démoniaque de Rod Gilfry.

    Très opératique – une amplification systématique est-elle dès lors nécessaire ? –, le reste de la distribution est à l’avenant, avec une mention spéciale pour ses trois ténors : le Bailli Bamford cautelaux, long comme un jour sans pain de John Graham-Hall, le Pirelli buffo rossinien de David Curry et le Toby sincèrement touchant de Pascal Charbonneau.

    À la tête de l’Ensemble Orchestral de Paris, auquel l’Orchestre Pasdeloup succèdera à partir du 11 mai, David Charles Abell sait révéler l’art des orchestrations de Jonathan Tunick, dont les harmonies cauchemardesques parachèvent l’hommage de Stephen Sondheim à Bernard Herrmann, maître de la musique de film.




    Théatre du Châtelet, Paris
    Le 29/04/2011
    Mehdi MAHDAVI

    Création française de Sweeney Todd de Stephen Sondheim dans une mise en scène de Lee Blakeley et sous la direction de David Charles Abell au Théâtre du Châtelet, Paris.
    Stephen Sondheim (*1930)
    Sweeney Todd, the Demon Barber of Fleet Street, thriller musical en deux actes (1979)
    Livret de Hugh Wheeler d’après la pièce de Christopher Bond, lyrics du compositeur.

    Chœur du Châtelet
    Ensemble Orchestral de Paris
    direction : David Charles Abell
    mise en scène : Lee Blakeley
    décors et costumes : Tanya McCallin
    chorégraphie : Lorena Randi
    éclairages : Rick Fischer

    Avec :
    Rod Gilfry (Sweeney Todd), Caroline O’Connor (Mrs. Lovett), Rebecca Bottone (Johanna), Nicholas Garrett (Anthony Hope), Jonathan Best (le Juge Turpin), John Graham-Hall (le Bailli Bamford), Rebecca de Pont Davies (la Mendiante), David Curry (Pirelli), Pascal Charbonneau (Tobias Ragg), Damian Thantrey (Mr. Jonas Fogg).

     



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